‹ Souvenirs de FélicieChapitre 30 sur 82 · LA MARÉCHALE DE MIREPOIX · texte numérisé non relu

LA MARÉCHALE DE MIREPOIX

La maréchale de Mirepoix, sœur du prince de Beauvau, était veuve du prince de Lixen, de la maison de Lorraine, lorsqu'elle épousa le duc de Lévis-Mirepoix. Sans avoir jamais passé pour une beauté régulière, elle avait eu, dans sa jeunesse , une taille charmante et le plus beau teint du monde , et elle avait conservé tant de fraîcheur dans un âge trèsavancé que, quand elle se cassa la jambe, chacun disait, en la voyant sur sa chaise longue, qu'elle avait plutôt Pair d'une femme en couches que d'une vieille de soixante-dix-huit ans. Cependant il y avait déjà longtemps qu'elle branlait la tête. Je me ressouviens que l'on attribuait alors cette incommodité à l'usage du thé, dont elle prenait plusieurs tasses par jour ; habitude qu'elle avait contractée en Angleterre, où son mari avait été ambassadeur, et où tout le monde ^ depuis les lords jusqu'aux servantes, prend du thé, sans que personne branle la tête, du moins plus qu'en France. L'on est aujourd'hui revenu de ce préjugé ; mais l'on a cru longtemps dans toute TEurope que le thé et le café étaient des poisons lents. Tai même entendu raconter à un médecm homme d'esprit que l'on voulut s'assurer, dans je ne sais quel pays du Nord, de la violence relative de ces deux poisons , et que l'on imagina d'en donner trois fois par jour à deux criminels ^ à qui l'on fit grâce de la vie pour les soumettre à cette terrible expérience. Le résultat fut que celui qui prenait le thé mourut à soixante-dix-neuf ans, et rautre à quatre-vingts. Le conte est assez gai. Mais revenons à la maréchale de Mirepoix. Son esprit était aussi jeune que sa figure; cependant il était plus agréable qu'étendu. Ce qui la distinguait particulièrement, c'était une grâce infinie et

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un ton parfait ; aussi ses décisions en matière de goût et de convenance étaient généralement respectées. Si, dans la société , la maréchale de Luxembourg régnait par la terreur, madame de Mirepoix exerçait un empire plus doux, et, si l'on redoutait les sarcasmes de Tune, on craignait encore plus de déplaire à l'autre. Sa politesse était aisée, son humeur égale, et , sans être exigeante , elle savait maintenir son rang. Elle avait de la chaleur sans enthousiasme, du calme sans insipidité, de la bienveillance sans fadeur; jamais ni aigreur, ni malignité ; enfin on pouvait être plus piquante , il était impossible d'être plus aimable; elle l'était dans toute l'étendue qu'on devrait donner à ce mot, c'est-à-dire qu'on l'aimait et qu'on se plaisait avec elle. Le roi Louis XV avait pour elle une véritable amitié; il lui en donna plusieurs fois des preuves en payant des dettes que le goût du jeu et des dépenses immodérées lui firent contracter. On blâma la complaisance qu'elle eut de se montrer en public avec madame du Barry ; mais ce fut bien plus par reconnaissance pour le roi que par intérêt qu'elle prit ce parti peu conforme à la bienséance , et du moins sut-elle , dans cette situation même , conserver toujours des manières nobles et convenables.

Ce qui étonnait le plus , c'était que , montrant autant de jugement dans la conversation, elle en eût aussi peu dans la conduite de ses affaires. Jamais on n'a tant aimé le changement dans les choses , avec autant de fidélité pour les personnes. A peine était-elle établie à grands frais dans une maison qu'elle voulait en changer. Il en était de même de tout le reste , et toujours elle a conservé les mêmes amis ; sa constance s'étendait jusqu'aux animaux ; elle était fort attachée à ses chats : il est vrai qu'ils étaient les plus jolis du monde ; c'était une race célèbre d'augolas gris, tellement sociables qu'ils s'établissaient au milieu de la grande table de loto , poussant de la patte, avec leur grâce ordinaire, les jetons qui passaient à leur portée. J'ai souvent eu l'avantage de faire leur partie ,

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sans avoir jamais eu à m'en plaindre , soit que cette singulière douceur dépendît, suivant le système d'Helvétius, dé leur excellente éducation , soit que, conformément à Topinion de quelques autres philosophes , elle tînt à une modification particulière de leur organisation. A propos de chats, j'ai entendu raconter à la maréchale de Mirepoîx que le fameux lord Bolingbroke avait une aversion insurmontable pour ces animaux. Il venait la voir souvent, et attendait dans l'antichambre qu'on eût emporté les chats. Un jour, après avoir bien cherché, le valet de chambre crut qu'ils étaient sortis ; mais lord Boliugbroke en entrant fit un grand cri et s'enfuit. On ne découvrit que le lendemain qu'un des chats s'était laissé enfermer dans une armoire.

Il est certain que la plupart de ces antipathies, que l'on trouve plus commode d'attribuer à des préjugés ou à de mauvaises habitudes, sont naturelles , et si l'on m'objectait que cela est inexplicable, je demanderais qu'est-ce que l'on explique dans la nature. La princesse de Lamlialle se trouvait mal dans un appartement où il y avait un bouquet de violettes. J'ai vu en Flandre quelque chose de plus extraordinaire : un conseiller du parlement de Douai, avec qui je dînais, se leva tout à coup de table et eut à peine la force de gagner la porte , parce que l'un des convives avait cassé une pomme ; si elle eût été coupée avec un couteau, il n'en eût ressenti aucune impression dcheuse.

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