LE MARÉCHAL DE LÉVÏS
Le maréchal de Lévis, dont il est parlé dans Tarticle précèdent , était un cadet de Gascogne , et par conséquent trèspauvre en entrant dans le monde. Il servit d'abord comme aide de camp du maréchal de Mirepoix, Faîoé dé'sa famille , et fut ensuite capitaine d'infanterie pendant très-longtemps quoiqu'il eût obtenu par ses services le brevet de colonel ; mais , dans ce temps-là , on ne donnait de régiments qu'aux aînés des bonnes maisons, parce qu'il était d'usage que les colonels dépensassent beaucoup au delà de leurs appointements à traiter les officiers, et même à Tes aider dans l'occasion; ils acquéraient par ce moyen une considération et un respect indépendant de leur grade. Il en était de même des capitaines chargés du recrutement et de l'entretien de leurs compagnies ; on ne les choisissait que parmi les gentilshommes riches, et ils levaient les soldats dans leurs terres ; leur autorité sur eux étant aussi paternelle que militaire ; il en résultait un dévouement semblable à celui que les Écossais ont pour les chefs de leurs clans. Cette institution n'est pas sans inconvénients sous le rapport de la comptabilité , mais elle a aussi ses avantages ; l'on peut même croire que, si elle eût subsisté jusqu'à l'époque de la Révolution, elle l'eût empêchée ; les troupes, dévouées à leurs officiers, ne les eussent pas abandonnés, et la monarchie eût été sauvée. Mais laissons les conjectures, et remarquons, comme un exemple unique, que la même promotion éleva MM. de Mailly et de Lévis à la dignité de maréchaux de France, et que cependant le premier était déjà lieutenant général que le second n'était encore que capitaine. Au reste , s'il n'y avait que cette singularité dans sa vie militaire, son nom
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ne se trouverait pas dans ce recueil ; mais j'ai à raconter deux traits qui ne seraient pas indignes de Thisteire. Étant encore fort jeune, il fit, seul avec le maréchal de Mirepoix, deux bataillons prisonniers. C'était auprès de Montalban. Ne sachant pas l'ennemi si près, ils s'étaient avancés tous deux à un quart de lieue de leurs troupes, et gravissaient en causant la montagne, lorsque, parvenus sur le plateau, ils se trouvât à cent pas de deux bataillons qui venaient d'arriver. Au lieu de chercher à s'échapper, ce que là difficulté des chemins rendait impossible , les deux officiers français courent à l'ennemi en criant 1 « Bas les armes ! vous êtes entourés. » On les crut sans discussion et l'on se rendit. Quelques années après , la fortune fit payer bien cher à M. de Lé vis cette singulière faveur, en déjouant, par le contre-temps le moins vraisemblable, une expé4ition concertée avec autant de hardiesse que de prudence. Après la mort du brave, mais malheureux Moncalm, il avait pris le commandement en chef de l'armée du Canada. La perte de Québec, conséquence de la bataille où M. de Moncalm fut tué, l'avait obligé de se retirer à Montréal, capitale du haut Canada, où il établit son quartier d'hiver. Ayant appris , au conunencement du printemps, que les Anglais se gardaient fort mal dans Québec , il résolut de les surprendre. Ses préparatifs se font dans le plus grand secret ; il embarque son artillerie sur le fleuve Saint-Laurent dès que le dégel le lui permet, et côtoie la rivière avec l'élite de ses troupes ; il arrive ainsi, sans être découvert, à quelques lieues de Québec. Là , un des glaçons que le fleuve charriait encore choque et fait chavirer un des bateaux d'artillerie; tout l'équipage se noie, à l'exception d'un sergent qui s'accroche au glaçon et arrive ainsi mourant de froid sous les murs de la place. La sentinelle du quai, voyant avec étonnement un Français , appelle du secours; on va à lui, on lui demande qui il est et d'où il vient; il ne peut répondre. On le réchauffe ; il se ranime un peu, et retrouve assez de force pour dire qu'il appartient à l'armée du
LE llAHfiC0i.L DE LE VIS.
chevalier de Lëvis , qtiè Ton croyait traiiqiiillemenft dans S6S quartiers d*hiver, et qui n'est plus qu'à quelques lieues, A peioe a-t-il proféré ces mots qu*il expire. Le gouverneur envoie ù la découverte, renforce ses postes ^ se met en défense ; rexpéditîon du chevalier de Lé vis est man(|uée. Mais le sort lui réservait d'autres Iribulatious ; ses troupes venaient de S'emparer de deux navires marchands ; ils étaient malheureusemeût chargés de rhum et d'eau-de-vie, et le soldat, qui venait de faire une marche forcée de plusieurs jours^ ne put être contenu ; les tonneaux furent défoncés, et en moins d'une heure cette petite armée était ivre, mais ivre morte ; elle était perdue gi l'ennemi eût su cet accident. Le général français, dans cette terrible position , fait prendre les armes à tous les officiers, leur ordonne de faire des patrouilles autour du camp pour empfiçher les communications ; il écrit en même temps au gouverneur de Québec que , se voyant découvert, il va se retirer, mais quil r commande à son humanité deux cents malades qu'il ne peut emmener, et qu'il laisse à l'hôpital que les Anglais avaient établi hors de la ville et dont il s'était emparé* Le gouverneur, croyant le chevalier de Lé vis sur ses gardes» ne songe point à Tattaquer, et les Français dégrisés se retirent sans perte , grâces aux sages précautions de leur généraL II réussit à défendre encore longtemps T importante colonie qui lui était confiée ; il eut même des succès éclatants, et remporta sur les Anglais une victoire dont les trophées furent un grand nombre de drapeaux , de canons et de prisonniers. Cet événe^ ment glorieux ne sauva point le Canada ; le dénuement total de munitions, toujours interceptées, tandis que celles de Tennemi lui arrivaient en sûreté, ainsi que de nombreux renforts, força enfin IVL de Lévis à se rendre aux vaincus. 11 partit, emportant les regrets des colons et même des tribus sauvages, TamouF de Tofficier et du soldat, et Testime d^ ennemis. De retour en Europe il fut employé à Tarmée d'Allemagne en qualité de lieutenant général , se signala en pluâieufs occa-