‹ Souvenirs de FélicieChapitre 38 sur 82 · MADAME D'ANGIVILLIERS · texte numérisé non relu

MADAME D'ANGIVILLIERS

Il existait alors à Versailles une femme qui ne se mêlait point de politique, et qui ne cherchait que son agrément dans la conversation des gens d'esprit qu'elle réunissait chez elle : c'était madame d'Angivilliers, femme du surintendant des bâtiments. Elle était déjà avancée en âge et sa mise était grotesque ; elle n'avait jamais eu de beau que ses dieveux, qui descendaient jusqu'à terre; il est vrai qu'ils n'avaient pas grande peine, car elle était excessivement petite ; elle les ornait toujours de fleurs et de panaches qui ne faisaient que mieux ressortir les rides de son visage. Ses manières, au premier abord, étaient aussi re» cherchées que sa parure; elle était complimenteuse à l'excès, et, quoiqu'elle reçût depuis longtemps la meilleure compagnie de la cour, sa politesse avec les grands seigneurs avait encore quelque chose de subalterne. Elle avait été la femme d'un des premiers valets de chambre du roi.

Sous cette écorce ridicule on trouvait un esprit supérieur, un jugement aussi sain que prompt, de la chaleur sans enthousiasme , du piquant sans aigreur, du savoir sans pédanterie , enfin une amabilité égale et soutenue. Dès que le sujet de la conversation devenait intéressant, elle s'animait, parlait avec élégance , justesse , clarté; on ne se lassait point de l'entendre. Elle n'avait pas besoin pour plaire de se servir de l'esprit des autres , mais sa mémoire lui fournissait à propos des anecdotes qu'elle racontait avec une grâce particulière. Elles perdraient trop sous ma plume , et je n'en donnerai qu'un échantillon. Elle nous conta un jour qu'elle avait beaucoup vu jadis un certain M. Saint-Germain , bien connu parmi les illuminés, Rose-Croix et autres gens de cette sorte ; qu'il paraissait fort

304 Madame d angivilliers.

raisonnable, ne parlant jamais qu'aux adeptes des mystères de la secte ; seulement il était convenu avec elle que, sans savoir précisément Fépoque de sa naissance , il pouvait bien être âgé de quelques trois mille ans. « Je ne pensais plus , ajouta-t-elle, « à cette folie , lorsque , Tentendant jouer sur mon piano un « morceau de musique fort agréable , je lui demandai le nom « de Fauteur. — Je l'ignore, me répondit-il le plus sérieuse- « ment du monde ; tout ce que je puis vous dire , c'est que j^ai « entendu jouer cette marche lors de l'entrée d'Alexandre le « Gtand dans Babylone. »

Presque toutes les personnes qui formaient la société de madame d'Angivilliers étaient des gens d'un esprit très-distingué : c'étaient M. Ducis , dont le talent et le caractère sont également estimés; M. de la Clos, l'ingénieux auteur des Liai" sons dangereuses y homme froid, spirituel sans être aimable; le chevalier de Chatelux , moins remarquable comme académicien que pour l'agrément de sa conversation; on pouvait cependant lui reprocher la manie des calembourgs , qu'il tenait du fameux marquis de Bièvre. Celui-ci , le héros du genre , passait sa vie chez madame d'Angivilliers , qui prisait ses qualités, et qui avait su démêler, à travers ses bouffonneries, beaucoup d'esprit et d'instruction ; mais le public ne commença à lui rendre justice que lorsqu'il eut fait le Séducteur. A propos de cette pièce ( car il est impossible de ne pas citer un calembourg lorsqu'on parle de M. de Bièvre), le comédien Mole lui dit , la veille de la première représentation , qu'il craignait fort de ne pouvoir jouer le rôle du Séducteur, parce qu'il était enroué. « C'est précisément en rowe qu'il faut le jouer, » répondit l'auteur. C'est en entrant chez madame d'Angivilliers, à qui Ton venait de donner un serin , qu'il mit son chapeau sur sa tête, en disant : « Je vous demande pardon. Madame ; je crains le serein. » Je sais le peu de cas que l'on doit faire en général de semblables jeux de mots ; ils sont même pitoyables lorsqu'ils reviennent trop souvent , et surtout lorsqu'ils sont étudiés ;

MADAME d'ANGIVILLIERS. 305

mais je sais aussi que, quand ces plaisanteries sont inattendues et inspirées par Foccasioii, elles n'ont pas été dédaignées par les plus grands hommes de tous les âges et de tous les pays. L'histoire nous a conservé plusieurs pointes de Cicéron et de César. C'était un heureux à-propos , dans ce genre , que la réponse de M. de Bièinre à Louis XV qui lui demandait un calembourg. • Sur quel sujet, Sire? — N'importe; sur moi, si vous vou- « lez. — Votre Majesté n'est pas un sujet. »

On rencontrait souvent aussi, chez madame d'Angivilliers , le marquis de Créquy. Il passait avec raison pour un homme d'esprit, mais il était médisant et caustique. Je ne veux point m'attirer le même reproche en citant ses épigrammes; j'aime mieux parler de son onde, connu sous le nom de Créquy à la grande barbe. Celui-là était bien un des plus grands originaux qui aient existé de nos jours. Depuis plus de trente ans il ne se faisait plus raser, parce qu'il ne voyait, disait-il, aucune bonne raison pour se couper la barbe plutôt que les cheveux. n portait toujours un grand sabre pendu à un vieux baudrier ; mais, par amour pour la justice distributive , tous les dix ans il le changeait de côté. Le détail de ses folies serait trop long.

Page 1