INTRODUCTION, IX
filets permettaient de tout recueillir. Tantôt , un soir, on donnait au comte du Nord , avec une multitude d'animaux divers, le divertissement d'une chasse aux flambeaux ; tantôt, un autre jour, au spectacle, le fond du théâtre, en s' ouvrant, laissait voir des bois, des prairies , des eaux jaillissantes, un parterre émailléde fleurs , et Yestris en Zéphire (c'était aussi le temps des zéphirs ) qui s'élançait du milieu des fleurs sur la scène.
Tous ces plaisirs de la grandeur charmaient-ils le prince de Condé? Ne leur préférait-il pas de beaucoup, avec une vie plus tranquille, la sage liberté de quelques doux entretiens ? Assurément. La cour de Chantilly, ou plutôt ses ombrages, réunissaien tdes femmes que distinguaient leur ràng^ etbien mieux que cela , comme M"'^ de Genlis , leur amabUité(l). On y trouvait aussi quelques seigneurs d'un esprit cultivé,, des offlciers, deç ministres et des gens de lettres. On causait ,*on faisait des vers , et l'on organisait entre soi des représentations dramatiques. M"® de Genlis en était partout alors l'àme et la parure. Bien jouer la comédie devenait l'importante affaire^ le mouvement national de cette singulière époque. Il semblait que la France , obérée sous Louis XY dans ses finances , avilie dans ses relations , et ( qui l'eût cru possible? ) déchue de sa réputation militaire, n'attachât plus de prix, d'intérêt, de gloire qu'aux succès obtenus sur les théâtres de société. Le goût de la comédie avait gagné toutes les classes , comblait toutes les distances, rapprochait, confondait tous les rangs. Gomment refuser sa porte à la femme, à l'homme, qui pouvaient prendre
(1) Toute galanterie discrète ii*était point, par le prince, bannie de cette cour; on verra, dans le volume suivant qu'il n*eût tenu qu*à madame de Genlis d'y régner.
X INTBODUGTION.
un rôle, remplir àrimprovisteunewhï^^? La cour fournissait beaucoup de grandes coquettes et d'amoureuses; l'ar* mée, des jeunes premiers; la bourgeoisie prétendait à l'emploi d'ingénue. Les états les plus graves , sans soucis des bienséances, partageaient Tengouement général : la finance donnait à foison des Mondor ; le barreau, des comiques ; la magistrature, .des Mascariiles et des Grispins. Cette fièvre dramatique se prolongea. Le dirai-je? Plus tard, en 87, aux eaux de Gontrexeville , des gens de cour, M. de Beisunce, le baron de Galifïet , s'amusaient à jouer des comédies; et qui donc avaient-ils, s'il vous plaît, pour souffleur ? Un prélat, M. Tévéque d'Angers , assis dans la coulisse, la pièce à la main. De cette particularité W^^ de Genlis n'en dirait mot.
Point de château , de palais qui n'eût son théâtre, sa troupe^ ses Mole, ses Préville, ses Géliotte. On jouait la comédie, on chantait l'opéra-comique à Chantilly, chez le prince de Condé; à Brunoy , chez M. le comte de Provence; on la jouait à Trianon I II faut même ajouter que la troupe y brillait plus par le rang que par le talent. Le Palai^Royal aussi avait un théâtre; M"^ de Genlis n'en parlerait pas ou n'en parlerait que dans une intention douteuse, car elle aimait peu sa tante , M°*^ de Montesson. Jeune, aimable, belle de ses attraits, et, ce qui était rare alors, belle de ses vertus, M"® de Montesson avait mérité les hommages , l'amour, les respects et la main d'un prince. Ce mariage secret n'était ignoré de personne. Le petit-fils du régent n'avait point passé jusqu'alors pour un modèle de constance ; le captiver était difficile ; M^^de Montesson, pour y parvenir, employa tout ce que l'amour d'une honnête femme peut exercer de chastes se-