‹ Souvenirs de FélicieChapitre 50 sur 82 · GUSTAVE III, ROI DE SUÈDE · texte numérisé non relu

GUSTAVE III, ROI DE SUÈDE

Tandis que la France était gouvernée par des ministres frivoles et par un étranger, qui, sans avoir autant d'agréments qu'eux, n'avait pas plus de solidité dans l'esprit, il régnait dans le Nord un prince qui à des qualités brillantes unissait la fermeté et le jugement. Gustave III était monté sur le trône de Suède à un âge où nos anciennes lois donnaient à peine aux particuliers le droit de gouverner leur fortune privée ; mais, au lieu d'hériter du pouvoir suprême , il se trouva placé sous la plus dure tutelle ; la noblesse s'était prévalue des folies brillantes et ruineuses de Charles XII et de la faiblesse de ses successeurs pour mettre de telles entraves à l'autorité des monarques qu'elle régnait en effet à leur place. Cette aristocratie, ou plutôt cette oligardiie, divisée d'abord par l'ambition , s'était laissée honteusement corrompre par l'étranger. Les Russes, les plus dangereux de leurs voisins, soudoyaient un parti connu sous le nom des bonnets , et , pour balancer leur funeste influence, la France, cette ancienne alliée de la Suède, et qui doit veiller à son indépendance comme à celle de la Porte Ottomane, parce que ces deux puissances sont les ennemies naturelles de ses rivaux, la France, dis-je, s'était unie aux patriotes suédois ; ceux-ci , par opposition à leurs antagonistes , se nommaient les chapeaux. Au milieu de ces dissensions , les finances étaient dilapidées, l'armée nulle, la flotte délabrée, et la Suède, après avoir, dans le dernier siècle, fait trembler l'Allemagne, vaincu la Russie et soumis la Pologne, était au momaù. d'être anéantie.

Le jeune prince qui montait sur ce trône sans honneur devait donc, autant pour la nation que pour lui-même, s'efforcer 317 vv

de briser le joug odieux qui pesait sur sa tête. Cette fois le ministère français D*eut pas de ces économies mal entendues , bien plus fâcheuses pour les grands États que des largesses accordées trop facilement à quelques courtisans. On envoya à Fambassadeur Vergennes Fargent que le jeune roi demanda, et dans peu d'heures , aidé de ces mêmes Dalécarliens qui avaient délivré leur patrie sous Gustave Yasa , il chassa le se» nat, et changea, sans coup férir, la forme du gouvernement. Toute la nation se déclara pour lui. Ce fut pour la seconde fois que Ton vit dans le Nord un peuple se réunir à son monarque pour se délivrer de l'oppression des grands. Ces hommes sim* pies suivirent les lumières du bon sens, et pensèrent que, ne pouvant s'accorder entre eux , il valait mieux n'avoir qu'un maître que d'en avoir cent. Dix ans après , les sophismes de la philosophie moderne , et plus encore la vanité , nous ont amenés à un résultat contraire , et l'on sait comme nous nous en sommes trouvés.

L'habileté courageuse que le roi de Suède déploya dans cette entreprise hardie ne lui fit pas plus d'honneur que la modération avec laquelle il jouit de sa victoire. Elle ne fut point souillée par la vengeance ; les privilèges des quatre ordres du royaume furent conservés, et le pouvoir royal fut contenu dans de sages limites. Depuis , lorsque les besoins de l'État l'exigèrent, Gustave rassembla des diètes, et vint à bout, par son adresse et son éloquence, de se concilier les esprits, tandis que par sa fermeté il contenait les factieux. Tant que dura la paix ils n'osèrent remuer; mais, lorsque la guerre fut commencée avec la Russie , que le Danemark menaça d'envahir la Scanie et Gothembourg, ces mauvais citoyens se liguèrent avec Tennemi de leur patrie ; un grand nombre d'officiers entrèrent dans une négociation coupable avec Catherine II et empêchèrent leur roi de profiter de ses premiers succès. Il ■ menaçait déjà Pétersbourg, la capitale de son orgueilleuse rivale , et prouvait ainsi à l'Europe étonnée combien Pierre V^'y

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qui n*a point été grand en tout, ayait agi légèrement lorsqu'il avait établi la résidence des czars aux extrémités de son vaste empire-, dans une province nouvellement conquise et dans une position si vulnérable. Cependant la conspiration qui arracha au roi de Suède une victoire qui paraissait assurée, lui donna une nouvelle occasion de montrer son énergie ; il rassembla les ofGciers fidèles, raffermit le courage des soldats ébranlés par la défection de leurs chefs, fit arrêter les principaux séditieux, et parvint par des efforts inouïs à reprendre l'offensive; mais il eut encore à lutter sur mer et sur terre, pendant deux campagnes, contre les forces de l'empire russe. Enfin, en 1791 , après avoir détruit presque entièrement la flottille ennemie dans un combat où il commandait en personne, il conclut une paix honorable et utile avec cette même impératrice qui faisait trembler le sultan au fond de son harem, et qui avait donné le royaume de Pologne à un de ses amants.

La révolution française était alors commencée ; Gustave y prenait im double intérêt, comme roi et comme allié d'une maison à qui il avait de grandes obligations; il voulait rétablir son pouvoir, mais ses moyens étaient bien faibles pour une telle entreprise ; il négocia donc avec toutes les grandes puissances, la Russie, la Prusse, l'Angleterre et l'Autriche ; celle-ci donnait le passage et les subsistances dans la Belgique ; on devait débarquer une armée combmée de Russes et de Suédois: Ostende était le port désigné. Le roi de Suède avait sous ses ordres vmgt mille Russes et douze mille de ses sujets, et l'Angleterre, qui ne s'était pas encore déclarée, aurait fourni secrètement des subsides. Ici le champ est libre aux conjectures : de quel poids cette diversion eût-elle été ? eût-elle changé le cours des événements? On peut en douter. Ce qui est certain, c'est que ce prince, à la fois chevaleresque et éclaiiré , n'eût pas été séduit par les insinuations illusoires de Dumouriez, comme le fut Frédéric-Guillaume au camp de la Lune. L'intérêt n'eût pas corrompu Gustave, et il n'eût pas été dupe

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d'une iutrigue. On pouvait le yaîncre sans doute, et d^ns le temps où nous vivons il paraît absurde de mettre ce résultat en question , mais ceux qui ont vu Tannée française à cette époque savent dans quel pitoyable état elle était sous tous les rapports , et que les chances étaient alors aussi défavorables pour elle qu'elles le sont peu aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, la fortune mit tout d'un coup un terme à ses vastes projets. Parmi les factieux de l'ordre de la noblesse à qui il avait fiadt grâce de la vie et à qui il avait eu l'imprudence de laisser la liberté, il se trouva des scélérats qui le firent lâchement périr. Il eut cela de commun avec notre Henri, à qui il ressemblait encore par l'esprit et la valeur, de mourir victime de sa clémence.

Le roi de Suède aimait passionnément la France et les Français, et ce nous est un grand honneur que , malgré les rivalités et les préjugés nationaux , tous les héros du Nord aient eu de l'estime et du goût pour nous. Il vint deux fois à Paris. Ce fut pendant son second voyage que j'eus l'honneur de le connaître ; il accompagnait souvent le roi Louis XVI à Rambouillet, où il y avait peu de monde ; il m'y témoigna beaucoup de bonté, et daigna même m'y raconter les détails de la révolution de 1772. Son récit fut simple, modeste et animé. Il est évident que, s'il n'eût pas réuni l'éloquence à la fermeté , tout était perdu. On n'avait pas osé essayer de gagner les troupes qui gardaient le sénat ; le roi, plutôt que de se servir de celles qui lui étaient dévouées pour livrer un combat dont l'issue était douteuse, et dont le succès même , payé de trop de sang, eût affligé son cœur, se rendit au grand corps de garde, harangua les soldats, et leur exposa avec tant de force les maux qui pesaient autant sur la patrie que sur lui-même que ses discours persuasifs les déterminèrent à le suivre et à chasser leurs communs oppresseurs. Ce dévouement généreux distingue la révolution de Suède de tous les événements du même genre que présente l'histoire moderne ; il lui donne un caractère de no-

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blesse et de grandeur comparable à tout ce que Tsaitiquité nous a transmis de plus imposant. Quelle différence entre de pareils moyens et des intrigues subalternes et souterraines qui n'ont rien de grand que le résultat, ou des agitations populaires dont Jes instruments sont aussi yil6 que les chefs en sont criminels!

Gustave III était d'une taille ordinaire ; ses traits étaient irréguliers , mais sa physionomie ouverte était très-expressive pour une figure du Nord. Ses yeux avaient autant de vivacité que peuvent en avoir des yeux bleus. Ses manières étaient aisées et gracieuses ; il avait plus de noblesse que de dignité. Aucun prince n'était plus affable; on lui reprochait même de rétre trop, et d'être quelquefois un peu verbeux. Au reste, on convenait que sa conversation était vive, aimable et spirituelle. Il recherchait les gais d'esprit, mais plutôt les hommes du monde que les gens de lettres, ne se plaisait que dans la meilleure compagnie , et savait bien apprécier le diarme que prés^itait alors la société de Paris. 11 avait avec les dames une galanterie de bon goût; cependant ses formes avec elles étaient plus polies qu'empressées; même il s'était répandu sur son compte des bruits qui, je ne sais pourquoi, prêtent au ridicule, de ces bruits que les femmes apprécient avec une rapidité qui tient de l'instinct.

U parait qu'ils étaient fondés , et les personnes instruites croient à la réalité d'un événement bien singulier qui les confirme ; mais de telles révélations n'appartiennent à Thistoire que dans les siècles suivants. Avec une grande élévation d'âme et un courage brillant , on remarquait , non sans étonnement, dans sa parure et dans celle de ses fsivoris , une certaine mollesse efTéminée qui avait accrédité des soupçons peu Êivorables à ses mœurs ; peut-être étaient-ils injusties , peut-être cette intimité suqiecte tenait-elle à des associations mystiques plus communes danâ le Nord que parmi nous. Cest dans de telles sociétés que les peuples septentrionaux se livrent à un entfaoïi-

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siasme qui contraste d'une manière étrange avec leur calme habituel. Là, tandis que ceux dont Timagination exaltée se porte vers les idées religieuses s'égarent dans de folles élucubrations , ceux dont le cœur est sensible forment les nœuds d'une amitié qui, par sa vivacité, prend le caractère d'une véritable passion. Que Gustave III ait été membre d'une de ces associalioiis (chose plus excusable dans un pays où l'illuminé Schvedemborg avait de si nombreux partisans), c'est ce dont il n'est pas permis de douter, puisque nous en avons la preuve dans ses lettres (1). Cette correspondance, imprimée depuis sa mort à Stockholm, sous les yeux et par les ordres du gouvernement, est un des monuments littéraires les plus curieux de ce siècle. Il fait plus d'honneur à ce prince que ne pourraient le faire toutes les oraisons funèbres. On y voit sa belle âme à découvert ; on voit qu'il jouissait avec modération de la prospérité, qu'il soute» nait le malheur avec une inébranlable fermeté , et , ce qui est bien plus admirable , c'est que , continuellement entouré d'ennemis et d'ingrats , il ne se livrait point à des passions haineuses , ou plutôt il n'éprouvait jamais ni haine , ni désir de vengeance Toujours prêt à sacrifier sa tranquillité et à exposer ses jours pour le bonheur et la défense de ses sujets, Gustave ne pouvait pas être taxé d'égoïsme lorsqu'il montrait tant de

U) 11 écrivait au comte d'Oxenstiero, en date deSpa, du 24 Juillet 1780 : « Je me flatte que vous vous portez bien, et que vous n*avez pas quitté les ce hautes spéculations qui nous ont occupés depuis le mois de mars ; elles ne c( peuvent qu'intéresser tout homme d'esprit et sensible ; mais il faut « éviter la susperstition , et ne point négliger les devoirs de ce naonde eo « cherchant à /atre la connaissance de /'a?/<re....,Malgré la dissipation de et Spa, les objets en question ne me sortent pas de la tête, et Je meurs de « ne pouvoir en parler à personne. »

Dans une autre lettre il parle d'un billet par lequel on lui propose de se rendre dans un lieu indiqué pour y apprendre des choses inconnues, invitation qu'il accepte. Une note explicative dit que ce rendez- vous était en effet donné par une assemblée de visionnaires, mais que Ton parvint à empêcher le roi de s'y trouver.

chaleur pour les intérêts de la Suède ; il ne considérait point son royaume conune un patrimoine , une propriété que Ton doit chercher à améliorer et à agrandir, mais comme un noble dépôt que la Providence lui avait confié pour veiller en son nom sur plusieurs millions de ses semblables.

Les lettres du roi de Suède sont d'autant plus intéressantes qu'elles sont adressées à un grand nombre de personnes et qu'elles comprennent tout l'espace entre son adolescence et sa mort. La première, qu'il écrivit à l'âge de treize ans, renferme la preuve de sa bienfaisance, qui ne s'est jamais démentie. On le voit bientôt prendre une part active aux affaires ; il se distingue par son éloquence et sa fermeté dans les séances orageuses de la diète de 1768 , et le sénat , cédant aux vœux de la nation , lui offre une voix délibérative dans ses assemblées. La lettre qui contient les motifs de son refus est remarquable ; elle prouve avec combien de discernement et de délicatesse il savait concilier ses devoirs envers sa patrie et ce qu'il devait à son père, qui était encore sur le trône ; on y reconnaît un cœur honnête et un esprit juste et raisonnable. Dès l'origine il désapprouva la révolution française connaissant bien le caractère de notre nation, il prévoyait que de grands changements amèneraient de grands malheurs. Voici ce qu'il écrivait en 1788 : « Pauvre « France! on lui a donné la fièvre des notables, et bientôt les « états généraux vont lui donner le transport au cerveau. » Je trouve encore dans ce recueil une prédiction sur Rome qui s'est accomplie; mais il a fallu tant d'événements improbables pour qu'elle le fût qu'elle me semble avoir l'air plutôt d'une prophétie que d'une conjecture raisonnée ; le lecteur en jugera : « Dans trente ans , la puissance des papes n'existera plus , « et Rome connaîtra encore de nouveaux maîtres. »

Les sentiments généreux que Gustave ne cessa jamais de manifester dans le commerce le plus intime , ses sollicitudes paternelles pour son peuple , épanchées dans le sein de l'amitié, donnent un caractère d'authenticité aux discours patriotiques

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qu'il proiMHDça dans difiérentes occasions et que l'on troufe dans la collection de ses œuvres. Les assurances qall dômi» à ses sujets de sa bienveillance et de son amour ne paraîssent point une vaine formule, un protocole d'usage, et l'on y ijoul» une foi entière quand elles viennent d'un prince dont on ocm^ naît le cœur et dont les actions prouvent les sentimenti. Une éloquence vraiment royale distingue ces discours; l'on y adr mire de la dignité sans hauteur, de la grandeur sans enflme; c'est le langage d'un monarque qui gouverne un peuple -fier, et qui veut le guider dans la route de la gloire et du Ixnihearen respectant ses droits.

Je crois que l'on me saura gré de dter les belles parok» qu'il adressa au comte de Bonde en le recevant dans l'ordre des Séraphins. Ce seigneur comptait des rois de Suède parmi ses aïeux. « Chevalier, lui dit Gustave , je vous confère a aujourd'hui une dignité que vos ancêtres « il y a ânq oents « ans, auraient pu conférer aux miens. Si les vicissitudes de h « fortune ont changé nos destinées , l'honneur que vous le» « cevez aujourd'hui prouve que vous n'avez pas dégénéré ; car a c'est l'amour de la patrie qui constitue la véritable no- « blesse. »

Certes il y a de la grandeur à lever ainsi le voile dont les princes cherchent d'ordinaire à couvrir l'origine de leur pouvoir ; cet aveu d'une ancienne infériorité , loin de dégrader le souverain, ajoute la considération personnelle au respect dû à son rang. Cette noble franchise est donc parfaitement d'accord avec la politique, et c'est placer la modestie à de gros intérêts, puisque l'on prouve par ce feint abaissement combien la fortune a eu raison de nous élever. Mais voilà de ces calculs que Tesprit seul n'indiquerait pas ; ils partent du cœur.

Gustave III, en remplissant avec la plus scrupuleuse exactitude ses devoirs de souverain , trouvait encore le temps de cultiver les lettres. Il a composé un assez grand nombre de pièces de théâtre , représentées dans son palais avec tout le «uccès

que devait en attendre un auteur-roi. Sans partager Tenthousiasroe de spectateurs courtisans, on lit avec intérêt la plupart de ses drames, dont le style et la conduite sont bien plus raisonnables que les pièces allemandes et anglaises ; on y reconnaît une véritable connaissance du cœur humain ; la morale en est pure, les images sont nobles et les sentiments élevés. Je ne connais dans aucun théâtre de mot plus sublime que cette réponse de Topera de Gustave Vasa : « Quelle consolation me restera-t-il? « dit une princesse au désespoir. — Celle des grandes âmes, « de souffrir pour la vertu. » Cet opéra, joué avec le plus grand appareil et des décorations magnifiques, était un des plus beaux spectacles que Ton pût voir. Le lecture en est intéressante , et notre sévérité française n*y trouve à reprendre que l'apparition de plusieurs ombres et des songes mis en action. Cette imitation de Shakspeare, que le bon goût réprouve dans la tragédie, est plus excusable à l'opéra, où l'on cherche à émouvoir par les yeux. On dira peut-être que les ombres ne sont admissibles que dans les pièces dont les sujets sont tirés de la mythologie ; mais la doctrine des ombres et des évocations est de tous les temps; elle est reçue chez tous les peuples et par toutes les religions ; païens, juifs, sauvages, déistes mêmes ont cru et croient encore aux apparitions. Au reste, il est juste d'ajouter que Gustave, en faisant paraître les ombres des victimes immolées par Christiem pour troubler le repos de ce tyran, ne les a placées que comme un accessoire qu'il est très-facile de retrancher, ce que l'on ne saurait dire de l'ombre de Ninus , qui, dans la Sémiramis de Voltaire, est essentielle à l'action.

Le roi de Suède écrivait presque toujours en français ; il était nourri de la lecture de nos bons auteurs, et notre littérature lui était si familière que, dans une de ses lettres, il donne le compte des vers d'une tragédie de Corneille. Son style est correct, clair et soutenu ; s'il est dénué d'élégance , il est en re^Eanche rempli d'images brillantes et d'expressions énergiques. U n'eut point, comme le grand Frédéric, son oncle, la

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manie âe faire dês vers français ; il savaft que dans ce genre difQoîte le géoie ne remplace pas la première éducation.

Au r^te, il est bien digne de remarque que les seuls souverains des temps modernes qui ont fait des pièces de théâtre ont régné au food du jNord, en Suède et en Russie. Cest que, dans ces contrées hyperboréeniies , qu'il nous plaît d'appeler barbares, rimagînatioQ est, eu dépild'un soleil horizontal, aussi riche et aussi brillante que daus le Midi ; les productions de Tesprit y sont originales et grandes , e'est-y-dire marquées de Terapreinte du génie \ j^oserais même dire, dût-on crier à Ta* nathème, que nos zones tempérées ne me semblent pas aussi favorisées par la nature , et, dans cette discussion orageuse, je ne voudrais répondre que par des faits aux raisonnement dont on ne manquerait pas de m*accabler. Je commencerais par établir une balance entre le Nord et le Midi ; j'opposerais aux compositions d'Homère, de Virgile, du Tasse, du Camoëns, le sublime Ossian, les poésies erses et le fameux Edda ,■ je leur opposerais surtout ce grand Mil ton. Archimède, par la plus hardie des suppositions, prétendait que, s'il avait un point fixe hors du monde, il pourrait le mouvoir; le poëte a réalisé la fiction du géomètre; il est sorti de l'univers, et son puissant génie a remué le ciel , l'enfer et la terre. Que pourrait-on trouver en France à mettre à côté de ces fortes conceptions? Des écrits élégants, spirituels , remplis de grâce et de goût, des imitations agréables, qui même surpassent quelquefois les ^modèles ; enfin des ouvrages ingénieux et brillants, mais qui manquent toujours d'énergie et d'originalité. C'est encore pis chez les Allemands nos voisins ; s'ils ont, avec autant d'esprit ^e nous, plus d'érudition et de mémoire, leurs froides rêveries, leur chimérique philosophie, leurs ténébreuses découvertes en psychologie n'ont rien de commun avec le génie, que l'on pourrait déûnir le sublime de la raison.

Il est donc prouvé par les faits que l'éloignement des pôles n'a pas plus d'influence sur la chaleur de l'esprit que sur Tin-

tensité du feu physique. Au milieu de Tlslande, THécla brûle sous ses glaces étemelles comme le Vésuve sous le ciel ardent de Naples. Mais je ne veux pas insister plus longtemps, dans un morceau historique, sur une opinion qui pourrait paraître paradoxale ; je craindrais que cela ne diminuât la confiance que méritent mes récits.

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