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Ije comte d'Aranda, que nous avons vu longtemps i sadeur en France , avait été premier ministre en Espagne ^ et son administration avait été remarquable par son âier^^ «t son intégrité. Il avait plus de jugement que d-esprit, plus de tête que d^habileté ; mais son inébranlable fermeté suppléait à tout. Toujours le même dans les relations publiques et privées, il avait de la dignité sans arrogance, de la gravité ans leoteor ; il était impénétrable sans être mystérieux ; enfin c'était une de ces âmes de fer que son pays seul produit. La légère française, la per^vérance germanique, Fastuce italienne, rien ne poo*vait rémouvoir ni lui faire perdre de vue le but où il tendait; aussi n'y avait-il pas un moment de la journée où il cessât ses fonctions. Aucune de ses actions, aucun de ses discours, même les plus indifférents, n'étaient indignes du représentant d'une grande nation, et il poussait la prévoyance si loin que, pour n'être jamais retardé , il avait, nuit et jour, un carrosse attelé dans sa cour. On peut dire de lui, comme ambassadeur, ce que l'on disait de Louis XIV, que jamais on n'avait mieux rempli le rôle de roi ; et il est à croire que, si ce prince l'eût connu, il lui eut plutôt donné qu'à madame de Maintenon le titre de Votre Solidité, C'était cette qualité, si rare en France, qu'il possédait au suprême degré. La simplicité de ses moyens égalait sa fermeté. Il avait exécuté l'opération la pfus difTicile qui puisse se concevoir : l'expulsion des jésuites de toutes les parties de cette vaste monarchie espagnole ; le même jour, à la même heure, tous les couvents furent fermes. Le secret était indispensable pour assurer le succès de cette mesure , mais il
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était d'autant plus difficile à garder que les jésuites avaient des amis et des créatures dans toutes les classes de la société. Aussi le comte d*Aranda ne fit point expédier les ordres dans ses bureaux ; il employa , pendant trois mois, plusieurs pages dont on ne pouvait se méfier, à transcrire toutes les dépêches, et rien ne transpira. On lui demandait un jour en France comment il avait fait pour empêcher que Ton ne pénétrât ce grand secret. « D'abord , répondit-il , en n'en parlant point ; compre- « nez- vous? » Il terminait toutes ses phrases par ces deux derniers mots, et cette mauvaise habitude était quelquefois plaisante. Un jour qu'il jouait au pharaon chez la princesse de Lamballe , le banquier, croyant qu'il se trompait , refusait de lui payer un coup qu'il avait gagné ; l'ambassadeur soutenait sa prétention avec toute la fierté castillane. Enfin , voyant que le banquier ne se rendait point, il saisit le grand chandelier qui était au milieu de la table, en lui disant : « Comprenez-vous « que voilà un chandelier, et qu'il est pour vous jeter à la tête ? « Comprenez-vous? » Le banquier le comprit si bien qu'il se sauva de la chambre et qu'on eut beaucoup de peine à le ramener. Ce n'est pas une des moindres preuves de la force de caractère du comte d'Aranda que de s'être corrigé tout à coup, sur une seule plaisanterie de madame de Beauvau, de son éternel : Comprenez-vous?
Puisque j'ai eu cette occasion de parler des jésuites, je placerai ici quelques réflexions sur cette célèbre société, n'ayant point de souvenirs à raconter sur elle, car j'étais encore enfant quand elle fut supprimée. Je dirai d'abord avec vérité que j'ai toujours remarqué une prodigieuse différence, pour l'instruction, entre les personnes élevées dans leurs collèges et la génération suivante. Ceux qui avaient étudié chez eux savaient ' tous le latin, et, par conséquent, n'étaient pas absolument ignorants, au lieu que, depuis , à la cour, sur dix hommes, il n'y en avait pas un qui entendît Virgile. Voilà , quant à leur manière d'élever la jeunesse, un préjugé favorable pour eux. A
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regard de leur influence morale et politique , c'est une affaire qui doit être discutée à part.
Lorsque l'on considère le pouvoir prodigieux que ces religieux avaient acquis au commencement du dix-huitième siècle, pwivoir dont il n'y a jamais eu d'exemple sur la terre , on est frappé d'étonnement. En Amérique , les jésuites régnaient en souverains sur une vaste province, tandis qu'en Asie l'empereur de la Chine et plusieurs millions de ses sujets étaient leurs prosélytes. Dans les régions les plus éloignées, aux Indes, chez les sauvages du nord-ouest de l'Amérique, au Japon, partout, ils étaient répandus et accrédités. Dans toute l'Europe catholique ils présidaient à l'éducation de la jeunesse, dirigeaient la conscience des femmes et des rois. Leurs richesses et leur crédit étaient immenses ; ils faisaient des recrues parmi les plus illustres familles, et leur grand nombre ne nuisait point à leur considération individuelle. Ils avaient soin que quelqu^un* d'entre eux excellât toujours daus les arts et dans les sciences ; ils avaient donc des mathématiciens habiles, de bons astronomes , des physiciens , de grands orateurs. Ils cultivaient la littérature avec le plus grand succès et dans toutes ses branches ; ils s'adonnaient à l'érudition sacrée et profane, à l'intelligence des auteurs classiques, à l'éloquence, à la poésie ; dans tous les genres ils ont produit des chefs-d'œuvre. Cette immense machine était si bien réglée que ses mouvements s'exécutaient sans bruit , sans secousse , et sans qu'elle eût besoin d'être remontée. Le discernement des chefs était si admirable que chacun des membres paraissait destiné par la nature au poste qu'il occupait , et il résultait de tous ces choix, où les talents et le caractère étaient uniquement consultés, un ensemble si bien lié et si achevé que ce grand corps avait une espèce de ressemblance avec les êtres animés , inimitables ouvrages du Créateur
Cependant tant de bonheur et de succès n'avait pas manqué d'exciter l'envie. Les reproches les plus graves, les accusations
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les plus odieuses s'accumulaient sur la tête des jésuites ; on ne parlait que de leur ambition démesurée , de leur projet d'envahir tous les pouvoirs, de leur morale relâchée et de leur indifTéreilce pour tous les moyens de parvenir. Ils auraient résisté longtemps, peut-être toujours, à des inculpations vagues, et qui par leur nature n*étaient pas susceptibles de preuves ; mais le parlement, corps redoutable et haineux , leur chercha querelle sur des maximes ultramontaines ; il fit revivre contre eux cette doctrine criminelle et absurde professée pendant l'horreur des guerres civiles , tendante à établir que les rois peuvent être déposés par la puissance ecclésiastique ; doctrine abandonnée depuis longtemps par tout le monde , et soutenue dans ces temps malheureux par la Sorbonne et le parlement lui-même. Cette inconséquence ne les sauva pas, et la cour, que le mauvais état des finances rendait le plus souvent dépendante de la magistrature , les abandonna à son ressentiment. 11 est curieux d'examiner la force des accusations intentées contre les jésuites et les segrets motifs de leurs ennemis. Ceux qui leur reprochaient tant d'ambition étaient des envieux; moines comme eux, ils espéraient hériter de leur influence et de leur pouvoir. Les parlements , loin d'être mus par des motifs d'intérêt public, loin de chercher à défendre l'autorité des rois, dont ils se disaient insolemment les tuteurs, n'obéissaient dans cette affaire qu'à l'impulsion d'un esprit de secte et de parti. La grande dispute des jansénistes s'était perpétuée, malgré le ridicule du fond de la querelle. Les illustres solitaires de Port-Royal, que leurs talents avaient rendus célèbres, que l'austérité de leurs mœurs avait rendus respectables , et que leurs malheurs avaient rendus intéressants, avaient inspiré leurs maximes sévères à des magistrats restés vertueux au milieu d'un monde corrompu ; mais il s'était mêlé de l'exaltation à ces sentiments estimables ; plusieurs d'entre eux avaient l'esprit aussi faible que le cœur hounête, et le fanatisme poussé jusqu'à l'extravagance avait produit ces méprisables
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folies du dmetière de Saint-Médard et ces çonvulsiomudbpei, honte d*uu siècle édairé. Dans un pareil délire la Justloe et Ja modération ne sauraient se faire entendre ; tout ce qui ii*ezmvague pas avec vous pardtt haïssable; Ton n*a point dfjdt*^ ▼ers^eSt d'antagonistes, on n'a que des ennenûs, et. eên eiM^ nemjs sont des monstres. Ainsi, en attaquant avec tant. lis violence les jésuites , le parlement cherdiaît bien moinfrè À-^ soudre une* association dangereuse pour la tranqoifflfé: éft l'État qu'à détruire une secte opposée ; l'intérêt publie était le prétexte, le môlinisme était le véritable crime. Aujoordlini que les nuages excités par tant de fermentation sont < pour jamais, que parlements, jésuites, moines de toutas ( sont détruits , et que le tribunal où se juge ce grand procès est élevé çur des débris, on voit, au premier ' coup d*œîl, quel vide avait laissé dans FÉtat la suppression de la sodété da Jésus. L'éducation de la jeune noblesse, dont elle était presque exclusivement chargée , fut partagée entre des séculiers pour la plupart sans instruction, sans mœurs, imbus des principes philosophiques qui commençaient à se répandre, et des maîtres de pension , vils spéculateurs, plus occupés de leur fortune que de ravancement de leurs élèves. Et que Ton ne croie pas que ce fut seulement en France que la destruction des jésuites lit un tort irréparable à l'éducation ; il en fut de même dans toute l'Europe catholique. Le grand Frédéric seul, avec cette supériorité de lumières qui s'étendaient sur l'administration de ses États comme sur la guerre, connaissant leur utilité, les conserva eu Silésie malgré les brefs du pape et les sarcasmes de Voltaire. Ce même Voltaire n'employait avec tant d'acharnement contre eux les armes de la plaisanterie et du ridicule, si dangereuses dans ses maius , que parce qu'il savait combien ils étaicut utiles au maintien de la religion chrétienne, dont il fut le si ardent persécuteur. Pour se faire une idée juste de leurs grands moyens , il faut se rappeler que cette mstitution monastique n'avait de commun avec les autres que le nom et
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la forme. Ses membres ne se coDsumaieat point , comme les bénédictins, à méditer sur des livres dans une profonde retraite ; ils ne jouissaient pas non plus dans Toisiveté, comme beaucoup d'autres moines , des largesses de nos pères , fort augmentées par Tindustrie de leurs prédécesseurs. Chez les jésuites , tout était activité et travail au dehors ; ne trouvant rien au-dessus de leur ambition et ne dédaignant rien de ce qui pouvait leur être utile, ils s'introduisaient avec autant d'empressement dans la demeure du bourgeois et du laboureur que dans les palais des grands et à la cour des rois ; ils entraient de force dans les sanctuaires des sciences ; enfin ils pénétraient, pour ainsi dire, par tous les pores du corps politique, élevant Tenfance , dirigeant Tâge mûr , consolant la vieillesse. Que de prise ils avaient sur Tespèce humaine ! quelle source intarissable de crédit et de puissance! Mais n'oublions pas qu'en dernière analyse tout reposait sur la religion. C'était en son nom qu'ils parlaient, et c'était à elle qu'ils devaient leur considération, ou plutôt leur existence. Indépendamment de la persuasion, l'esprit de corps, l'intérêt, l'honneur les attachaient à cette croyance jusqu'à lui sacrifier leur vie, comme ils le prouvèrent plus d'une fois dans les missions lointaines. Ils opposaient donc une formidable, une indestructible barrière aux entreprises des novateurs qui voulpient détruire le culte et changer la constitution de l'État. Aussi le triomphe de l'irréligion ne date-t-il que ^!e la suppression des jésuites.
On conviendra de l'ambitiuu de ces religieux , de leur esprit de domination et d'intrigue , pourvu que l'on convienne aussi qu'ils donnaient à la jeunesse des principes de religion et de morale en même temps que des connaissances positives , qu'ils savaient développer les talents naturels de ceux qui entraient dans leur société et les faire servir au progrès des sciences et des arts ; et Ton finira par demander aux hommes d'État, aux véritables philosophes, qu'importent les motifs lorsque le résultat est évidemment avantageux à la chose puUique.
Penilarit que l'ambassadeur d^Espagnc déployait a Paris toute b gravité de soo [>Dys , le marquis de CaroccioU ., qui re^ré- Eentalt Ja cour de Naplcs, était remarquable par la vivacité du sîeu. Les caractères de ces deux ambassadeurs de famiitc pré* sentaient un contraste parfait. On n'a jan^aîs été plus animé et plus brillaut que cet Italien ; il nvaît de T esprit comme quatre, faisait des gestes comme huit et du bruit comme vingt. A Juj seuJ il rfimplissait tout un salon ; mais sa gaieté était si naturelle qu'elle n'incoramodait personne ; il avait une manière originale de voir et d'exprimer les choses, et un fonds inépuisable de bonnes plaisanteries ou il n'entrait jamais ni malignité ni ai^M greiir. On sait que le bâillement est communicatif , mais le rire qui part du cœur Test aussi , et c'est une compensation ; M.. de Caraccioli était sûr de la faire éprouver. II était passionné pour les beaux-arts et il s'y connaissait à merveille, étant doué de ce «sentiment exquis si commun au delà des Alpes. Nous lui devons Tintroduction de la bonne musique en France ; ce fut lui qui fit venir le célèbre Piccini, qui Tencouragea, le soutint contre une cabale puissante ; cnfmil se donna tant de mouvement qu'il parvint à faire accueillir ses chefs-d'œuvre sur la scène française. Gluck était alors protégé par la reine , et ses partisans étaient exclusifs. Cet Allemand était assurément un grand musicien ; mais, si Ton s'en était tenu là, il aurait eu des imitateurs qui , outrant ( comme ils font toujours ) les défauts de leur modèle, ne nous auraient donné que du bruit. Au lieu de cela, la musique italienne nous fit connaître tous les chaniies de la mélodie ,.et l'on s'y est accoutumé au point de ne pouvoir plus s'en passer; on va donc la chercher dans le pays,