‹ Souvenirs de FélicieChapitre 67 sur 82 · LE PRINCE ET LA PRINCESSE DE NASSAU · texte numérisé non relu

LE PRINCE ET LA PRINCESSE DE NASSAU

Le prince de Nassau , connu dans toute l'Europe par ses courses et ses exploits , avait commencé par faire le tour du monde. 11 était grand et bien fait ; mais sa physionomie était peu expressive, et son esprit ne la démentait pas. Dès que Ton tirait du canon quelque part , il accourait au bruit. C'est ainsi qu'on le vit successivement combattre à Gibraltar sur les batteries flottantes , attaquer le capitan-pacha au fond de la mer Noire , et enfin le roi de Suède dans le golfe de Finlande. Il était partout ; mais ses talents étaient aussi' médiocres que son intrépidité était grande. Ses voyages militaires , si prompts et si rapides, ressemblaient assez aux courses des paladins, et quand il arrivait de quelque cinq cents lieues , revenant de se battre ou y allant, on s'attendait à voir un chevalier de la Table ronde ; il paraissait , adieu le roman ; sa présence désenchantait : point d'éclat, point de brillant , pas même de vivacité; son s^ord était froid, ses manières communes et sa conversation plate.

Arrangez tout cela. M. de Nassau avait la plupart des qualités qui composent les héros : leur caractère entreprenant, une prodigieuse activité, l'amour de la gloire et un souverain mépris pour la vie. Il a recherché les occasions de se signaler, et les occasions ne lui ont pas manqué ; et cependant il n'a laissé que la réputation d'uû aventurier, et pendant sa vie il eut plus de célébrité que de considération.

Son adresse singulière à tirer au pistolet me rappelle un défi entre lui et M. de Monville, le fermier général , dont j'ai sou« vent entendu parler à Versailles. Celui-ci excellait à tirw de Tare ; on les eavoya diasser dans la réserve d'une capitainerie,

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l*im arec son pistolet chargé h balle, Vmtre avec son arc et s^s flèches, J'oi oublié qui Fut le vainqueur; mais ils revinrent au bout de deux heures avee une vingtaine de pièces chacun,

M. de Nassau avait épousé une princesse polonais^î divor^ cée, et ce ménage était bien assorti . C'était une grande femme mince , qui avait un reste de beauté ; sans être parfaitement droite, elle avait de Télégauce dans la taille; ses manières étaient nobles et polies ; elle avait plus d'imagination que dei jugement, de l'esprit sans suite, et , comme la plupart des Polonaises ^ le cœur^ chez elle, valait mieux que la tétc.

Je Tavais connue à Paris , et Je ne manquai pas d'aller Ja ^ voir à Varsovie , en revenant de Moscou. £llc faisait les honneurs de la maison de sou ancienne belle- m ère , la princesse Sanguska , ce qm me parut singulier ; mais ce qui me frappa davantage, ce fut Téloquenee qu'elle déploya dans uaie couver* eation où il s'agissait de décider si Ton enverrait uo jeune homme de ses parents, qui achevait son éducation h Strasbourg, passer rhiver à Paris et à la cour de France , avant de reve^ pir en Pologne. Elle s'éleva avec force contre éette cbutume, qu'elle trouvait dangereuse et antinationale . « C'est là, disait- « elle, dans une cour despotique , qu'ils perdent la fierté qui « convient à des hommes libres. Que sont, auprès des magnats « polonais , de ces souverains ligués , ces courtisans de Ver- « sailles, qui prétendent être de grands seigneurs , et qui « n'ont plus que le vain souvenu* de leur grandeur passée ? « Je sais bien que leurs manières sont encore nobles, et « qu'ils déguisent sous l'apparence d'une déférence respeo- « tueuse une souplesse servile et une ambition mercenaire; « mais leurs formes aimables ne les rendent' que de plus dân- « gereux modèles pour de jeunes cœurs à qui le goût des plaî- « sirs et les besoins renaissants du luxe peuvent faire oublier « bien vite les devoirs de la liberté. Après tout, qu'avons-noos « à faire des étrangers? La nature généreuse donne aux Polo- « nais la grâce du corps et les richesses de l'imagination, véri-

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« table parure de Fesprit. Laissons les peuples grossiers et pe- « sants s'efforcer, par Fimitatioa , de polir leurs mœurs aux « dépens de leur énergie; mais nous!... Que les nobles régnent « pendant la plus grande partie de l'année dans leurs terres ; « qu'ils y rendent leurs vassaux heureux ; qu'ils les formeht à « la discipline militaire, afin de rendre leur valeur utile contre a les étemels ennemis de l'indépendance sarmate. Lorsque les « affaires de la nation les appelleront à Varsovie, ils pourront « y jouir de tous les charmes de la société ; ils y trouveront au- « tant de goût et de délicatesse que dans ce Paris si vanté ; « mais que les mères de famille redoutent pour nos jeunes « gens la mollesse des autres capitales et la séduction des cours, « car il faut un corps de fer et une âme d'acier pour servir la « patrie. » J'étais jeune alors, les souvenirs de l'antiquité étaient présents à ma mémoire, et je croyais entendre les sentiments d'une Spartiate dans la bouche d*une Athénienne.

Madame de Nassau avait l'imagination très- vive, et son esprit romanesque, toujours porté à la fiction , l'entraînait souvent au delà des limites de la vérité ; mais ce n'était jamais aux dépens d'autrui , et ses jeux , sans malice , ne faisaient tort qu'à la confiance qu'on lui eût accordée. Le sérieux avec lequel elle racontait les histoires les plus étonnantes les rendait plus plaisantes et ne trompait personne. Un jour, pair exemple , elle disait gravement que, dans une de ses terres , sur les frontières de l'Ukraine, les garde-chasses^ quoique trèsnombreux , ne se trouvant pas assez forts pour repousser les invasions des Cosaques , avaient imagmé de dresser une cinquantaine d'ours pour les aider , et que ces animaux se battaient très-bien et rendaient de bons services. Ces ours enrégimentés ne présentent-ils pas un tableau pittoresque ? Pour moi, j'aime mieux de pareils contes que les médisances dont la société retentit si souvent; ils sont assurément plus innocents et m*amusent davantage. Cependant il faut qu'ils soient racontés, avec esprit et que Timpossibilité ne saute pas aux yeux.

864 *• ui nnrci n la purc^ub us namau.

AiiMi, Mnqtie la prineene de*** disait aériemement .qa^n tarbot que Pou adnodrait aor aa table ayait été. pédié d«Mim de aea élaiiga auprès de VenaiDea, et qa*iiiie groaae. séria qa'eUe portait ao e<m était aoooachée d^me^pelila peria igi^^ montrait^ elle n'était qa*absiirde et ndieule.

Le duc de Biron, connu dans sa jeunesse sous le nom du duc de Lauzun, avait débuté dans le monde avec tous les avantages réunis : une belle figure, beaucoup d'esprit, de la grâce , de la bravoure , de la galanterie, une politesse noble comme son origine. Que fallait-il de plus pour réussir auprès des hommes et des fenrunes ? Aussi eut-il des succès dans tous les genres. Malheureusement , le jugement et la raison n'étaient pas au nombre des qualités qu'il possédait. Il commença par se ruiner, et, dans Fâge mûr, des fautes graves et des erreurs funestes le conduisirent à sa perte.

Un concours de circonstances fatales entraîna M. de Biron dans l'abîme ; mais la principale cause de ses malheurs ne fut pas, comme on pourrait le croire, un amour ardent de la liberté et des idées exaltées de républicanisme. Avec une mauvaise tête, il avait l'esprit juste , ce qui n'est point incompatible ; il connaissait lés hommes, et il savait très-bien que le gouvernement démocratique ne convient point à un grand peuple, moins au Français qu'à tout autre; c'est ce que je lui ai entendu dire plusieurs fois , et ses principes n'ont jamais varié. Mais en prenant parti contre la cour il croyait pouvoir se venger d'une offense personnelle sans compromettre sa sûreté ni celle de l'État ; enfin il imagina trop légèrement qu'ils allaient revenir ces temps de la Fronde et de la Ligue où les grands seigneurs pouvaient impunément montrer leur mécontentement. Voilà ce qui le perdit.

L'oflense dont il se plaignait était relative au régiment des gardes françaises, dont le maréchal de Birôn son oncle avait été colonel pendant longues années.

Ce respectif militaire Joignait à une valeur brillante une * t^Nle , une igure et des manières égidement nobles; ses de- * liors imposants étaimt. tempérés par une extrême bonté. !j était l'idole du régim^t et le père des soldats \ on les entendit souvent, p^ant la B:évôluti0n, dire, jpomr justifier leurs excès,. 4gu% n'auraientjamais abandonné leurs drapeaux si le marécbaj Érait véeù. Çéfaîtime niauvaiseestouse, mais un témoignage Men llatiear fwat.^ mémovte. Seul de tous les grands seigneurs de son tànps, le marédial deBiron avait de la magnîfioenee sans prodigalité ; il en^loyaît ses revenus à tenir un l^iidétal jE^t à.&ir$ 4es honneurs de la ea|>îtale aux étrangers de distinetion ; S9 td)le a ses loges à tmis les spectacles leur é^ent ouvertes. A cet aeeudl, à ces attentions, iljoigiijt soureat des services signalés. On dla dans le temps celui qu'iltendit à Rodney; Cet am&al anglais .était détenu h Paris pour dettes lors de la déclaration de guerre en 1778. Le màréâial de Birçn, saiûs avoir avec lui 4e liaisons particulicTÇS, MptHà mille ibuis, en disant avectme générosité chevaleresque : « Il « ne faut pas qu'un brave militaire perde son état pour une sot- « tise de jeune homme; d'ailleurs il ne convient point à la « France de retenir un ennemi : cela ressemblerait à la peur. » Il y a du Bayard dans ce trait-là. Deux ans après , lorsque le maréchal apprit la défaite de notie flotte par ce même amiral Bodney, j'ose croire que, s'il fut plus afQigé qu'un autre , son noble cœur ne lui reprocha rien.

Sans avoir l'imagination vive, et sans être ce que Ton nomme très-spirituel , le maréchal de Biron avait beaucoup de discernement et le jugement très-sain. C'était cette rectitude d'esprit qui lui avait fait remarquer que, les gardes françaises composant seuls la garnison de Paris^ et devant, en conséquence, répondre de la tranquillité de cette immense capitale, il fallait^ outre le service militaire et apparent , qu'ils exerçassent une surveillance active et éclairée , journellement concertée avec les agents de la police ; emploi dont les officiers, hommes riches

et d'une naissance distinguée, ne voudraient point se charger, et dont ils s'acquitteraient d'ailleurs fort mal ; mais, en le confiant aux sergents, il était nécessaire de relever leur grade par une autorité plus grande sur le soldat. Le maréchal de Biron s'appliqua donc à choisir des hommes probes , intelligents et de bonnes mœurs, et il en forma un corps de bas-officiers qui méritait sa confiance et celle du public. Il fit donner aux plus anciens la croix de Saint-Louis , les admit quelquefois à sa table, et les chargea exclusivement des détails du service et de la discipline intérieure , ne laissant aux officiers que les honneurs du commandement et l'autorité sur la troupe sous les armes. Cet utile arrangement subsistait depuis plusieurs années lorsque le maréchal mourut. Ce fut une grande perte pour la société , et même , comme on va le voir, une calamité publique.

Le duc de LauzuU) qui prit à cette époque le nom de duc de Biron, nourrissait depuis longtemps l'espoir de succéder, dans ce poste honorable et important, à son oncle, dont les services aussi longs que distingués étaient un titre en sa faveur, surtout dans un temps où les survivances s'accordaient avec une telle facilité que les grandes charges de la cour étaient presque regardées comme héréditaires ; du moins fallait-il les motifs les plus forts pour exclure les fils ou les neveux de ceux qui les avaient possédées. On pouvait, sans doute, reprocher au duc ' de Biron ses dissipations et son inconduite; mais ces torts de jeunesse pouvaient s'excuser, et il était impossible de lui contester des qualité^ réelles, de la valeur, du zèle, de l'esprit, et des manières nobles et affables. Il avait recherché avec empressement les occasions de servir, puisqu'étant colonel de hussards il s'était fait employer dans une expédition maritime. Enfin son régiment était bien tenu ; U y était aimé, et il y avait lieu de croire qu'il se conduirait de même à la tête des gardes françaises. Le roi, par considération pour son oncle , dont il himorait la mémoire, penchait en sa faveur ; mais la reine était

contre lui' Cette princesse n'aimait point M. de Biron. L'on disait à la cour que cette aversion tenait à une aventure de bal masqué, où il y avait eu de la légèreté d'un côté et de rindiscrétion de l'autre ; d'ailleurs on sait qu'il était intimement lié avec M. le duc d'Orléans, brouillé lui-même avec la reine. Aversion personnelle à part , cette circonstance suffisait ponr qu'elle s'opposât à la nomination de l'ami de son ennemi ; car, 'dans l'événement possible d'une régence, ce qui était arrivé à la mort de Louis XIV, où le colonel des gardes françaises avait fait entourer le parlement pour le décider à casser le testament du feu roi, pouvait encore se renouveler. Elle fit plus que de l'exclure , elle décida le roi à nommer le duc du Châtelet. Celui-ci , honnête et loyal , était le plus minutieux et le plus tracassier des hommes ; il ne manquait pas d'esprit; mais, en France, selon le proverbe, l'esprit court les rues comme la valeur y court les camps; ce que l'on y trouve plus rarement , et qui est bien plus précieux , c'est la fermeté et le jugement. Le nouveau colonel , en prenant le commandement des gardes françaises , fut choqué de leurs règlements , qu'il appelait antimilitaires ; il ne voyait de différence entre ce régiment et les autres que dans le nombre des bataillons, une solde plus forte et un plus brillant uniforme , et il en concluait qu'il devait être soumis à la même discipline que le reste de l'armée. Ces idées d'uniformité, qui séduisent les esprits médiocres , sont moins admirables que commodes , et la nature , variée à l'infini dans son incroyable magnificence , nous apprend à nous méfier des règles générales, toujours sujettes à des exceptions. Le duc du Châtelet mécontenta tous les grades : les officiers, qu'il assujettit à un service intérieur dont ils étaient dispensés ; les sergents, qui regrettaient leur autorité et leur considération, et enfin les soldats, qu'il fatigua inutilement d'exercices et de manœuvres. Ce qu'il y eut de plus fâcheux , c'est que ce changement se fit à une époque où les liens ordinaires de soumission et de fidélité ne suffisaient pas

pour retenir les troupes sous leurs drapeaux ; il fallait encore Tafiection personnelle à leurs chefs pour les garantir des coupables intrigues des révolutionnaires, qui leur présentaient tous les genres de séduction. Je ne crains pas que ceux qui ont vu comme moi le prodigieux effet que la défection des gardes françaises fit sur une populace encore plus timide qu'insolente, et combien elle donna aux factieux de moyens pour exécuter des attentats qu'ils avaient jusque-là regardés comme chimériques , trouvent que j'aie trop insisté sur les causes de cet événement. >

On attribue au duc de Biron des Mémoires inédits où l'on ne trouve point l'intérêt que le nom et l'esprit de l'auteur font naturellement espérer ; ils contiennent beaucoup d'anecdotes plus scandaleuses qu'avérées, sans excepter celles dont il prétend être le héros, rajouterai que, suivant l'opinion générale, il entrait dans ses galanteries plus de vanité que de tempérament. Le style ne rachète pas même le défaut du sujet ; il est toujours faible et souvent incorrect. Cependant il contait avec grâce ; mais la conversation permet des négligences que l'on ne souffre pomt dans un écrit. Je terminerai cet article, trop sérieux pour un caractère aussi léger, par une historiette qui donnera une idée de sa manière. On parlait devant lui de la difficulté que les étrangers trouvent à entendre notre langue, difficulté que nous ne pouvons guère apprécier, même par analogie , ne prenant pas ordinairement la peine d'apprendre les leurs ; aussi la plupart des interlocuteurs disaient qu'il était très-aisé de comprendre la prose de Voltaire et les vers de Racine. Le duc de Biron n'était pas de leur avis. Pour égayer la discussion, il conta l'anecdote suivante, qui pourrait bien n'être qu'un apologue , car il avait plus d'imagination que de véracité. « Mylady B., nous dit-il, avait eu la bonté de me donner « un rendez-vous au bois de Boulogne et l'inhumanité d'y « manquer. Au bout de deux heures , je m'ennuyai de Tat- « tendre, et, de retour chez moi , je lui écrivis pour me

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€ plaindie de icm Inexaetitiide. iPar malheur, il y afait tas « moiibîUél qa*il était bien eniel de m'avoir fait ainsi croquer « lemamiot Milady savait assez mal le français ; eUej^nsnd Îm» « dîetîonnaire, et, trouvant que. croqua 8ig[iiSe manger, ièt « que marmoi veut dire enfant, la voilà qui oondut que , 4spi « ma fureur, j'avais mangé ou voulu manger un enfant. iIïmi^ « dit-elle à une de ses amies qui entrait dans ee moment thm « elle : Cest un monstre que ee duc de Lauzun ; je ne jrmpt « le voir de ma vie. lisez ee qu'il m'écrit. »

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