GEORGES III, BOI D'ANGLETEHBE
ce fait si contraire à la vraisemblance , et pourtant avéré, qu'il y a , dans les lies Britanniques , plus d'insensés que dans la France et T Allemagne réunies? Faudra-t-il s'en prendre au climat humide et variable , et à ses impressions funestes sur le système nerveux ? Dira-t-on que le mauvais régime des Anglais, la quantité de boissons chaudes et délayantes dont ils surchargent leurs estomacs , les liqueurs fortes qu'ils aiment avec passion, et qui ne sont pas moins pernicieuses, augmentent rinfluence des causes locales? et fera-t-on remarquer, à l'appui de cette opinion, que le lunatisme, la mélancolie ou le spleen, maladies dont le siège reconnu est dans les viscères du bas- ventre, augmentent dans la même proportion que l'usage du thé et des liqueurs spiritueuses? Ces raisonnements sont spécieux, sans doute, mais sont-ils concluants? Pour moi, j'avoue que, quand ils le seraient, je n'y attacherais d'importance qu'autant qu'ils conduiraient à la guérison de ce mal cruel et humiliant pour l'espèce humaine , qui n'a pas déjà tant de raisons de s'enorgueillir.
Lorsque le roi d'Angleterre éprouva pour la première fois les atteintes de la manie , on ne connaissait point encore , en médecine , de système raisonné et méthodique pour le traitement de cette maladie ; cette gloire était réservée à la France. Le docteur Pinel composait précisément alors son admirable ouvrage sur l'aliénation mentale, et faisait subir les épreuves de l'expérience aux inductions que la sagacité de son esprit et des observations répétées lui avaient suggérées. Mais déjà les Anglais , guidés par un sentiment d'humanité et de douceur qui leur est naturel , et dont les animaux même ressentent , chez eux, les bienfaisants effets, avaient réformé , dans leurs maisons de force , les chaînes, les barreaux et les châtiments corporels , qui aggravent toujours les symptômes de la folie et qui la rendent souvent incurable. A ces méthodes barbares on avait substitué des moyens de répression aussi efûcaces et qui n'avaient rien de douloureux. Des vêtements appropriés ,
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œimiis depurs en France sous le nom de gUets de force , en anglais sir a ig ht waiat-coal s t ^éaBkut ksmomcments des insensés et tes empêchaient d'être dangereux pour ks autr^ et d*e.\ercer des violences sur eLut-mêmes. Ce n'était pas tout : des médecins, plus observateurs que savants , avaient enfin découvert rétendue du pouvoir (jue l'homme peut prendre sur sou sembhble en état de démence par une conduite juste, ioih posante et énergique. Ils avaient remarqué que la eraiate, hae bilemeut niiiniee, dispensait presque toujours de recourir à la force ce qui avait le grand avantage de diminuer le nombre et rinteosité des àci;ès de fureur, de calmer rexcessive irritabilité des malades , de les accoutumer à reprendre de T empire sur eux-mêmes , et d'amener ainsi graduellement le retour de la raison. Parmi ces médecins, le docteur W il lis s'était acquis une réjïutatton extraordinaire en ce genre et il la méritait. La nature Taviiit puissamment aidé pour établir son empire sur ses malades en lui donnant une grande taille ^ tme voix forte , un regard perçant ; il se faisait accompagner par des homiuiis adroits et robustes, qui exécutaient à Tinstarit ses ordres, toujours justes et sans appel, saisissant les rebellés et leur mettant de force le gilet redouté. Son ascendant sur les insensés était réellement prodigieux ; ils étaient devant lui dans mi état de crainte et de soumission qui passe toute croyance ; s'ils s'en écartaient un instant, ils y étaient bientôt ramenés par un regard dont la puissance ne saurait être comparée qu'à celle du serpent d'Amérique, qui enchante les oiseaux. Il portait à la main une baguette , et sa plus grande menace était de la poser sur la table ; alors chacun ti^emblait. On rapporte qu'un fou , célèbre par la vivacité de son imagination ainsi que par la violence de ses accès , et dont l'idée prédominante était de se croire Cupidon, se soumit, comme les autres, à l'autorité du docteur Willis, et qu'il lui dit un jour en frémissant ; « Wil- <i lis , je crains plus ta baguette que la foudre du dieu mon père. » C'est à ce médecin que fut confiée la direction du trai-
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tement de Georges III pendant sa première maladie. Les soins qu'il lui rendit ne furent point infructueux ; au bout de quel? ques mois il lui fit recouvrer Tusage de la raison ; mais les mesures sévères qu'il fut forcé de prendre avaient laissé une impression si désagréable dans l'esprit de ce prince qu'il fit promettre solennellement à la reine de ne jamais l'appeler, en cas de rechute. Sa maladie actuelle parait diminuer aujourd'hui de violence, mais sans donner aucun espoir de rétablissement. Le symptôme le plus marquant est une loquacité dont les accès durent quelquefois au delà de cinquante heures ; ils sont suivis par d'assez longs intervalles d'une tranquillité exempte de douleur, et que la musique semble prolonger.
Quant au docteur Willis, il fut mandé, quelque temps après la guérison du roi d'Angleterre, auprès de la reine de Portugal, à qui des terreurs religieuses avaient troublé la raison ; mais cette espèce de folie, que l'art n^rvient rarement à guérir, était trop invétérée ; il ne put lui procurer qu'un soulagement passager. Il fut alors question de l'envoyer dans le nord, en Danemark, où ses talents n'étaient pas moins nécessaires. A cette époque , sur quatorze rois qui régnaient en Europe, il n'y en avait pas moins de trois (proportion inouïe ) en état de démence complète, et l'on sait qu'un quatrième soupait assez souvent avec des ombres. Mais , de tous les souverains , le moins sage peut-être était Vopinion , cette reine du monde ; car, pour quitter le style figuré, les peuples donnèrent alors des marques d'une effervescence qui tenait du délire.