DE L'OPINION PUBLIQUE EN FRANCE
A l' ÉPOQUE DE LA KÉYOLUTIOTS (1),
^BOaas les derniers temps qui précédèrent la Révolution ^ lor^ que la résistance systéjnatique des parlementa et de quelques provinces a étals , rirrésolulion de la cour et Timpéritie des ministres eurent annoncé aux esprits les moina clairvoyants des troubles inévitables et prochaius , ces funestes présagea excitèrent plus de curiosité rjue d'eiïroi. On avait ou b fié les mallienrs de nos guerres civiles et ics horreurs de la Ligue, ou plutôt on les attribuait exclusivement ay fana* tlsme religieux f et, la religion n'étant pour rien dans lea nouvelles dissensions , étant même tombée dans un discrédit presque universel , l'on en concluait que les atrocités qui avaient souillé ces temps désastreux ne pouvaient plus se renouveler. A l'appui de cette opinion, on citait les troubles qui avaient agité la minorité de Louis XIV, Tous les auteurs qui nous ont transmis le souvenir de cette époque remarquable de notre histoire ont passé légèrement sur les excès inséparables d'un temps de confusion et d'anarchie ; ils se sont étendus avec complaisance sur les intrigues, les raccommodements, les galanteries même, les chansons et les épigrammes , plus [nombreuses que les véritables combats. Le cardinal de
(I) Ce morceau faisait partie de l'article du due de Biron lorsqu'il a été présenté à la censure de Bonaparte; il passa d*abord , au moyen de quelques ctiangements , et il était même déjà imprimé lorsque l'autorité sapérienre en ordonna la suppression. On le dcmne aujourd'hui séparément , parce qu'il n'avait été inséré dans un article que pour échapper plus aisément à l'inquisition des censeurs.
DE l'OPINIOK publique EN FRANCE , ETC. 435
Betz, dans ses Mémoires si vantés , fait une peinture presque séduisante de cette guerre singulière , où Ton ne courait pas beaucoup plus de lisque que dans un tournoi. Ce n'est pas qu'il n'y eût quelquefois du sang répandu ; mais, quand on lisait le récit de cette escarmouche entre les troupes du roi et celles du parlement, où se trouvait le régiment du coadjuteur, alors ar- .chevêque de Corinthe , au lieu de s'apitoyer sur les morts, l'on riait de la plaisanterie du grand Condé , qui avait nommé cette affaire la première aux Corinthiens. Or, comme la civilisation avait fait, dans le dix-huitième siècle, des progrès si marquants, et que l'humanité et la philanthropie étaient bien plus en vogue qu'autrefois, il était clair que , si l'on en venait aux mains, la guerre civile se ferait avec plus d'urbanité que jamais. Ainsi chacun, suivant ses liaisons de famille ou de société, entrerait dans le parti des princes,. de la cour, du parlement; bientôt il y aurait des négociations, des raccommodements , des traités particuliers. Rien à perdre, et probablement beaucoup à gagner. Les fenames, dont l'empire subsistait toujours, pensaient à. recommencer les rôles des duchesses de Chevreuse et de Longueville. Les jeunes parlementaires comptaient sur leur éloquence , les vieux sur leur crédit dans leur compagnie ; et , parmi les jeunes seigneurs, quelques-uns s'essayaient dans les insigniflantes assemblées de francs-maçons à parler en public , art étranger à la noblesse dans une monarchie absolue. On préparait donc tous ses moyens, on espérait briller par ses talents. Enfin, si les succès étaient douteux, il y avait du moins une satisfaction assurée , celle de sortir de cet ennuyeux cercle qui traçait à chacun ses occupations, et qui même, dans l'avenir, limitait ses espérances ; car les peuples inquiets et légers regardent comme une monotonie fastidieuse ce calme sans nuage, cet état permanent qui fait le bonheur des nations graves et sensées. L'agitation est l'élément des Français ; ils achètent à tout prix le mouvement et l'espérance, et ils tombent dans un désœuvrement dangereux si, pendant les intervalles que laisse
1>B l'OPIKIOW publique en FRANCE
La guerre étrangère, leur intérêt n'est pas excité par la magnificence d'une cour brillante et aimable qui eticoiirage les beaai arts , et où Ton trouve , comme à celle de Louis XIV, tout tes plaisirs en sollicitant des grâces. L'époque dont nous paiv Ions était bien diffère a te ; la cour était déserte et sans considération , et, quant aux chances de h guerre, elïes étateut tropp, éloignées pour fixer ratlention. En effet, la tranquillité dft r Europe paraissait assurée pour longtemps, L* Angleterre avait besoiu de réparer ses forces avant de pouvoir se mesurer de nouveau avec nous ; elle venait de terminer une lutte où elle avait succombé ; d'ailleurs notre marine unie h celle de l'Espagne était plus nombreuse que la sienne, et se formait tous les jours. Sur terre, le^ Turcs^ battus par les Russes, avaient varncu les Autrichiens ; la Suède contenait la Russie, et la Prusse , î0XÊid de sa nondxrme aiiiiée i« 4e la mâxioire i^Ftéâénc^ aiébsvatt de mmteirâr l'é^Iil^, CétaîtdQnc sor l^téilçti» que sei^oitiât Imift l'aMslîir^ nalioiude. Mais, ai pariant de Ymqaàébaà» turbuleme cpii agitait la jeune noblesse, je ne dois point passer sous silence une autre cause de fermentation colnmune à tous les âges et à toutes les classes : c'était la philosophie moderne qui s'était généralement répandue , marchant du même pas que Tinstruction. Par une aussi singulière que malheureuse circonstance, les deux plus grands écrivains du siècle , ennemis l'un de l'autre , avaient, comme de concert, sapé les bases de l'ordre et de la tranquillité publique. Voltaire avait attaqué l'autel , et Rousseau plus particulièrement le trône. Les plaisanteries piquantes du premier, les éloquents sophismes de Jean-Jacques avaient séduit ou égaré la multitude. Avant eux il y avait eu en France , comme dans les autres pays, des incrédules et des sceptiques. Les plus fameux, Montagne et Bayle, semblaient douter de tout ; mais leur hardiesse, condamnée par les esprits timorés , n'avait point eu de suites funestes, parce qu'en attaquant les preuves des opinions reçues ils s'en étaient tenus aux objections sans chercher à
A l'époque de la BÉYOLUTION. 437
établir des systèmes désastreux. Leurs sectateurs furent toujours paisibles, car Tespritde contradiction exclut le fanatisme ; et quand le pyrrhonisme poussa à Textréme ses incertitudes , on vit même Molière traduire sur la scène ce ridicule aussi moquable qu'aucun autre. Cependant , au dix-huitième siècle, les rieurs furent de Tautre côté , et notre nation gaie et frivole est toujours du parti de ceux qui savent Tamuser. A la suite des chefs de la nouvelle école , une foule d'écrivains travaillèrent à cette œuvre de destruction avec plus ou moins de talent, mais avec un tel succès que les deux principaux objets de respect et de crainte. Dieu et le roi , étaient, pour ainsi dire, détrônés dans l'opinion d'une multitude imprudente et égarée. Que restait-il pour réprimer les passions et les vices.? — L'honneur , dira-t-on. Mais il ne sauve souvent que les apparences, et, dans ses bizarreries , il permet quelquefois l'injustice et ce que la morale défend. Les hommes trouvent si commode de mettre les devoirs au rang des préjugés qu'ils écoutent avidement ces doctrines dangereuses où l'on profite de l'obscurité qui couvre toute la métaphysique pour mettre en doute la moralité des actions. De cette licence de la pensée il résulte un esprit d'indépendance qui , s'égarant à la poursuite d'une chimérique liberté , repousse les freins nécessaires à la faiblesse humaine avec autant d'horreur que les chaînes du despotisme, confond l'ordre avec la tyrannie, jusqu'à ce que cet excès d'orgueil soit puni par la cruelle anarchie.
Cependant toutes les têtes n'étaient pas bouleversées , et tous les cœurs n'étaient pas desséchés par l'égoïsme. 11 y avait encore des hommes dont l'âme généreuse et élevée n'avait en vue que le bien public, et qui ne pensaient à leur intérêt que comme partie de l'intérêt général , capables même de tous les sacrifices pour le bonheur de leurs concitoyens ; mais , avec les vues les plus pures , ia plupart d'entre eux concoururent au mal , parce qu'ils favorisèrent le changement. Alarmés des mauvaises mesures d'une administration versatile , des varia-
438 PB t'OPIWtON PimtlQtTG tSf FBANCE 1
tîons perpétuelles d'une cour souvent en proie aux capiicei^ à'VLùe* favorite et dirigée depuis longtemps par un ministèrB 1 inhabile, ils croyaient que le temps était arrivé de consolider 1 rÉtat et déposer enfin le^Lasesd^un gouvernement pernia-1 neut et durable. Dans le fait, rien n^était moins û\e que le&l principes constitutifs de la monarebie française. Ainsi, im roll seul il appartenait de faire dos édits ; mais, si le pari émeut re^ fusait de les enregistrer, ils n'avaient pas forée de loi ; donei le parlement avait un véritable ^efo. Point du tout ; e^r lêl roi exilait ces législateurs négatifs en masse, on les faisait eu- 1 fermer dans un ebâteau fort à deu\ cents lieues de Paris. Quelle \ inconséquence ! et ce reste monstrueux de T ignorance et de la 1 barbarie du moyen âge ne faisait- il pâs honte à un siècle de I lumière et de philosophie.^ Quant à la sûreté personnelle des 1 citoyens, rien ne la garantissait. Dans le pays le plus poli de j r Europe , où régnaient les mœurs les plus douces , persoim& 1 n'était sûr de coucher dans son lit; un faux rapport v- une in- J trîgue criminelle pouvaient vous arracher à votre famille et " vous envoyer dans une prison d'État. Il est vrai que cela n'arrivait point, et que, depuis le nouveau règne surtout, sous un monarque juste et vertueux , les lettres de cachet étaient plutôt des sauvegardes contre la rigueur des lois , des lettres de grâce et de sursis, que des moyens d'oppression ; mais elles pouvaient le devenir. Pourquoi ne pas imiter une nation voisine ? Là tout était fixe et réglé ; chacun était jugé par ses pairs ; la politique et les lois ne dépendaient pas uniquement de la volonté du prince ; ses sujets y prenaient part , et la liberté individuelle était, comme la propriété, à l'abri de toute atteinte. Les grands seigneurs n'avaient rien à redouter du ministère , et les moindres citoyens n'avaient point à trembler devant les grands seigneurs. D'autres raisonneurs allaient encore plus loin, et l'esprit d'innovation, traversant l'Atlantique, s'arrêtait avec complaisance sur l'Amérique septentrionale , qui devait en partie sa nouvelle indépendance à nos armes ; dans cette