DÉCEMBRE 1773-FÉVRIER
Naissance de François de Gézac. — Sa famille. — Le baron et la baronne de Viel-Gastel. — Récits sur le chevalier d'Assas. — Éducation au château de Véziat. — Le Père S. — Escapade et correction. — Les trois mignonnes. — En pension à Sarlat. — La vie dans un collège de province à la veille de la Révolution. — Rixes et coups de martinet. — Les avant-coureurs de la Révolution. — Le danger d'être noble. — Retour au foyer. — L'airestation du roi. — Emprisonnement de l'auteur et de son père aux Récollet de Sarlat. — Départ pour Paris. — L'émigration.
Je suis né de très bons gentilshommes de la province du Pe'rigord et dont les ancêtres, soit du côté de mon père (■), soit du côté de ma mère ('), ont fourni de tout temps au roi et à la monarchie de braves, loyaux et fidèles serviteurs.
(1) Pierre de Gézac de Belcayre, écuyer, seigneur de Belcayre, né audit lieu en 1742, fils de Pierre de Gézac, écuyer, et de N. de Galvimont, dame de Belcayre, mort à la Guerrerie (Dordogne) le 12 mars 1810.
{-) Marguerite de Bouchet ou Boucher de la Tour, fille de Guillaume de Boucher de la Tour, seigneur de Barbarande (Dordogne), chevalier de Saint-Louis et de Jeanne de Vayres.
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Quoique l'air des bords de la Vézère, où je suis né, soit pur et salubre, je n'en eus pas moins une enfance frêle et languissante.
Lorsque j'eus atteint l'âge de sept ans, mon oncle et parrain, le baron de Viel-Castel (^), ayant chez lui un instituteur pour l'éducation de sa nombreuse famille, voulut bien demander à mes parents son neveu et filleul, afin qu'il pût profiter des premiers éléments d'instruction que l'on donnait à ses enfants.
Mon excellente mère me conduisit elle-même chez sa sœur la baronne Ç^) oii elle était toujours reçue comme l'amie la plus tendre et la plus chérie (3).
Le baron de Viel-Castel était un brave chevalier de Saint-Louis, ancien capitaine du régiment d'Auvergne-Infanterie. 11 était si plein de loyauté,
(1) Charles-François Pons de Salviac, baron de Viel-Castel, né en 1736, lieutenant au régiment d"Auvergne, capitaine en sejtembre lloô, fit la guerre de Sept Ans. se distingua à la défense de Cassel. Chevalier de Saint-Louis en llSo, il se retira du service en 1768, avec une pension de jOO livres. Il liabitait le château de Véziat, commune de Montplaisant, canton de Belvès (Dordogne).
(2) Anne-Gabrielle de Bouchet de la Tour, mariée en 1763 au baron de Viel-Castel.
(3) M. et M"» de Cézac gardèrent auprès d"eux, au château de Belcayre, leur second fils, Charles, qui mourut en émigration à Vienne, servant aux vélites de la garde impériale, et plusieurs filles; celles-ci furent élevées, Taînée à Saint-Cyr, d'où elle fut présentée à la cour de Louis X^'I, et les autres au couvent de Saint-Chamont, où, en vertu d'un ancien privilège, les Cézac jouissaient, sous l'ancien régime, de deux places gratis '^Dossier Cézac, archives du ministère de la Guerre).
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d'honneur et de mérites qu'il était aimé et estimé de tousses voisins. ïl était fier d'avoir servi dans le corps du fameux chevalier d'Assas et nous parlait souvent des nobles traits de ce brave gentilhomme.
L'enthousiasme qu'il mettait à nous le peindre faisait passer dans nos âmes d'enfanls l'admiration qu'il éprouvait lui-même pour ce militaire qui avait été l'esclave et la victime de son devoir et de sa bravoure.
Jouissant d'un revenu de 25.000 livres de rente, mon oncle n'avait pas de plus grand plaisir, ayant une très bonne table, que celui d'y réunir le plus souvent ses voisins et ses meilleurs amis et là, entouré de sa femme et de ses nombreux enfants, il avait l'air de dire : « Personne n'est plus heureux que moi ! »
Ma tante, la baronne, était la plus tendre et la plus incomparable des mères. Aussi charitable qu'estimable épouse, elle était l'idole et le point de mire de toute la contrée ; elle était citée dans tous les ménages comme un modèle à suivre, «nfin comme la femme la plus accomplie.
La famille du baron était composée alors de onze enfants ('). J'en augmentai le nombre, car
(1) Le baron et la baronne de Viel-Gastel avaient eu huit fils et huit filles. Plusieurs lilles et un des fils moururent en bas âge. Les sept autres furent militaires. L'aîné, Cliarles, né en 1766, fut page du roi de 1781 à 1784, émigra avec ses frères, fit la campagne de 1792, rentra en France après le licenciement, et fut colonel de la
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mon oncle et ma tante avaient pour moi les sentiments d'un père et d'une mère.
Mon oncle avait pour chapelain un vieux moine de l'ordre des Jacobins, qu'il estimait et chérissait beaucoup, appelé le Père S.... Il était goguenard et vraiment très facétieux. Nous le chérissions comme l'ami le plus complaisant et le meilleur et, quand nous insistions pour lui demander un plaisir, il ne pouvait résister à nos prières enfantines.
Enfin un jour, à force d'instances et de supplications, nous lui fîmes consentir à nous mener promener au loin, si loin, que la nuit nous surprit dans les bois — c'était une soirée d'hiver — et l'obscurité fut telle que nous finîmes par ne plus savoir oii nous étions, ni de quel côté diriger nos pas.
Que faire ? Que devenir dans cette cruelle alternative ! Notre conducteur se lamentait ; il était beaucoup plus inquiet sur notre sort que sur le sien propre, aussi fit-il le serment qu'il ne se prêterait jamais plus à un pareil acte de complaisance. Nous marchions cependant toujours et par un temps extrêmement nébuleux, lorsque, par le plus
garde nationale à Versailles de 1814 à 1818. Son frère Marc, officier au régiment de Languedoc, mourut de ses blessures à l'armée de Condé. Deux autres, Charles, chevalier de Saint-Louis, et Henri, y servirent également. Le dernier prit ensuite du service dans l'armée anglaise. Nous les retrouverons tous quatre dans la suite de ce récit.
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grand des hasards, avec une agréable surprise, nous entendîmes chanter quelqu'un non loin de l'endroit où nous étions. Nous dirigeâmes nos pas vers ce côté et nous parvînmes enfin près de l'individu. C'était un bûcheron, qui se retirait dans son ménage et qui, nous reconnaissant pour être la famille du brave et charitable baron de Viel- Castel, jeta son fagot de suite a terre et s'empressa de nous servir de guide.
Le temps devenait pluvieux et la nuit de plus en plus obscure ; dans cette situation nous étions presque éloignés de deux lieues de la maison. Jugez, sensible lecteur, quelles devaient être les transes et l'inquiétude du père et de la mère de tous ces égarés ! Ils avaient envoyé de tous côtés leurs domestiques et leurs vassaux à notre recherche; ceux-ci ne cessaient de nous appeler et de nous faire même des signes avec des brandons de paille. Lorsque nous fûmes parvenus à une demilieue du château, nous entendîmes plusieurs voix que nous reconnûmes être celles des domestiques ; nous y répondîmes en criant tous à la fois.
Nous arrivâmes enfin, harassés de fatigue, mourant de faim et tout tremblants, avec la certitude d'être sévèrement punis. Ma tante, toute soulagée d'apprendre qu'aucun de nous ne manquait a l'appel et que nous arrivions sains et saufs, supplia son mari, par des instances et des prières réitérées, de rester dans le salon de compagnie,
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en l'assurant qu'elle se chargeait elle-même de la correction que nous méritions. En effet, elle se saisit d'une cravache qu'elle trouva, par hasard, sous sa main, nous fit introduire par la porte de la salle à manger et là, au fur et à mesure que nous passions, elle nous administrait un bon coup de cette cravache sur les épaules. Le vieux Jacobin entra le dernier et reçut aussi sa part comme nous tous.
Pendant celle singulière revue le baron, ne pouvant se contenir davantage, entra dans la pièce 011 nous étions, et dit dans une extrême colère :
« Il fallait, Madame, me laisser faire ; je les aurais bien mieux arrangés que vous, car je suis persuadé que si vous aviez trouvé une mouche sur le dos de ces vagabonds, vous ne l'auriez seule-" ment pas tuée ! Allez vous coucher, messieurs les bandits ; et cela, sans souper ! »
Ce fut sa dernière mercuriale et il se retiradans sa chambre à coucher.
Malgré la faim qui nous dévorait, nous nous retirions l'oreille basse, sans faire la moindre réflexion. Le chapelain, de son côté, plein de confusion, prenait le parti d'en faire de même, c'està-dire d'aller se coucher, quand ma tanle, pcinée de l'avoir traité comme nous, fut à lui, lui lit des excuses sur sa vivacité, le supplia de l'oublier et le força même à prendre quelque chose que le bon moine ne voulut accepter qu'à la condition que
ma tante nous ferait apporter à tous à souper.
En effet, aussitôt que mon oncle fut couché, mon excellente tante s'empressa de nous faire apporter à manger, recommandant le grand secret à tous les domestiques présents.
Le lendemain matin, la colère du baron ayant fait place à la pitié, et pensant que nos estomacs devaient être en souffrance, il commanda le déjeuner plus tôt et plus copieux qu'à l'ordinaire. On nous avait déjà donné le mot pour que nous eussions l'air de manger comme des affamés. Le cher papa nous regardait dévorer et riait de tout son cœur en nous disant :
« Cela vous apprendra, messieurs les bandits, à aller ainsi, une autre fois, courir la picorée et forcer ce respectable Père à faire toujours votre volonté ; je vous pardonne pour cette fois une pareille escapade; mais si une semblable farce vous arrivait de nouveau, ce sera moi et non votre trop faible mère qui me chargerai de vous morigéner !
Le vieux moine était extrêmement original et facétieux, comme j'en ai déjà fait l'observation. 11 disait dans ses moments de gaieté qu'il avait trois mignonnes dans la maison : « la privilégiée, la sauvage et celle du lit ». La privilégiée était une de mes cousines ; la sauvage, une servante laide et maussade; celle du lit était un gros caillou qu'il avait la précaution de faire placer tous les soirs près du feu de la cuisine, afm de l'emporter
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et de le placer au fond de son lit pour lui tenir les pieds chauds.
Après avoir demeuré quatre ans chez mes excellents parents, je fus placé en pension à Sarlat, chez un respectable et pieux abbo, mais d'une sévérité si extraordinaire que pour des riens il fouettait ses élèves d'une manière impitoyable. Ce doucereux cénobite avait la manie et la cruauté de nous faire compter les coups de martinet qu'il nous appliquait sur les f..., et si, par malheur, nous nous trompions dans ce calcul, fait à haute et intelligible voix, il renouvelait la dose comme de plus belle.
Après avoir demeuré deux années, qui me palurent des siècles, dans cette maudite pension, mes parents me placèrent au collège de cette même ville de Sarlat qui était passablement bien monté et duquel tout le monde faisait éloge (^). Là, comme chez le rigide abbé, mes progrès étaient presque nuls.
Nous étions trois cousins, tellement étourdis et dissipés que, quoique amis, nous nous battions fort souvent et faisions journellement le bruit le plus épouvantable.
(1) Le collège de Sariat avait été fondé en 1378 par Pierre du Blanchet. Fort riche, il fut érigé en 1764 en collège royal et confié à des prêtres séculiers de la ville. Le principal du collège, lorsque Cézac y fit ses études, était M. Rouvier. La Révolution porta à cet établissement un coup fatal {Revue du pays Sarladais. Louis Bouffanrjes. Manusci'its de lu Bibliothèque municipale de Vérif/ lieux).
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Au nombre des pensionnaires de cet élablissement, il en était un qai m'avait pris en grippe et en aversion ; il me manifestait sa haine toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion ; je lui rendais certes avec usure ce sentiment, mais sa force, supérieure à la mienne, m'obligeait à la vérité à supporter ses caprices elses mauvais traitements; quelquefois aussi, ne sachant garder aucune maîtrise, je m'emparais de la première chose qui me tombait sous la main et l'un et l'autre en furie, nous nous battions à qui mieux mieux.
Ce terrible antagoniste, trouvant un jour qu'en déjeunantje ne mangeais pas mon pain avec assez de grâce, m'en enleva une partie pour me prouver son savoir-faire; et cela en me donnant une poussée des plus violentes. Comme je tenais infiniment à toutes les parties de mon frugal repas, je tins mon arme en arrêt.
C'était un petit couteau très pointu contre lequel vint s'enferrer mon laid et terrible adversaire; le sang qui sortait de sa blessure lui fit pousser des cris épouvantables et les tours chancelants que ce coup lui occasionna donnèrent à croire à tous ceux qui étaient présents qu'il allait définitivement expirer.
On me saisit aussitôt et, en me rudoyant fortement, on me livra aux mains d'un professeur nommé Ressès, qui m'appliqua la correction d'usage qui était cinquante coups de martinet sur
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les f On ne se contenta pas de cette cruelle et
avilissante punition, on m'enferma dans une petite cellule, au pain et à leau, jusqu'à la mort ou l'entière guérison du pensionnaire blessé. Le fustigateur Ressès devait me faire déjeuner tous les matins à grands coups de martinet ; mais la circonstance où je me crus entièrement perdu, fut celle où je me vis forcé de me tenir à la croisée pour me voir pendre en effigie ! Un mannequin fait en papier et sur le dos duquel on avait écrit mon nom me représentait ; un pensionnaire, avec une livrée de bourreau qu'on lui avait fabriquée je ne sais de quelle manière, lui tordait le col avec les secousses les plus horribles ; ce simulacre d'exécution se passait sous ma croisée et pendant la récréation ! Jugez, lecteur, quelle impression je dus éprouver à la vue d'un spectacle aussi terrible pour moi, et en même temps si risible pour le reste des élèves.
Deux ans après cette exemplaire punition arriva la fameuse Révolution de 1789 si contraire à la noblesse et à tous ses privilèges; aussi criait-on alors ; Guerre aux châteaux! paix aux chaumières! Avec une âme ardente et une extrême sensibilité, j'éprouvais les plus humiliantes et les plus cuisantes vexations, lorsque la majeure partie des écoliers venait crier à ma barbe : // n'y a plus de nobles, ils sont tous /.,. !
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En m'apostrophant ainsi, ils m'allongeaient quelques coups de pied ou quelques taloches et, comme j'étais très peu endurant de mon naturel et même très irascible, il s'ensuivait un combat des plus opiniâtres, duquel j'étais presque toujours la victime. Malgré les fortes contusions dont j'étais habituellement marqué, j'étais trop heureux encore si l'exécuteur Ressès n'y mettait le comble en m'infligeant son infâme et avilissante correction.
Je déplorais tous les jours, dans ce collège, la fatalité d'être né noble ; j'aurais presque autant désiré, dans ces moments de vexations, être issu de la race la plus plébéienne; aussi cet état d'angoisse et d'humiliation m'ayant beaucoup maigri et changé, un chirurgien de confiance, par pitié pour moi et pour me sortir de cette infâme galère, m'ordonna l'air natal comme le meilleur moyen pour me rétablir entièrement.
Ma si bonne et crédule mère, étant venue me voir, me trouva dans une situation qui lui fit vraiment trop pitié ; d'après les conseils du chirurgien, elle m'emmena avec elle, espérant que l'air de la campagne opérerait un mieux sensible sur ma chétive santé.
Parvenu au château de Campagnac ('), lorsque
(1) Le château de Campagnac, situé dans la commune de Sarlat, était alors la propriété des parents de François de Cézac, qui l'habitera plus tard. Les Cézac partagèrent leur temps, dans les
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je racontai à cette excellente mère, avec l'accent de la franchise, les peines, les châtiments et tous les genres de souffrances que j'avais endurés. Elle me sauta au cou, me combla de caresses et, les larmes sillonnant son visage, m'assura qu'elle avait été cruellement trompée sur mon compte et tâcha par mille marques d'amitié et par tout ce que son cœur et son attachement maternel purent lui suggérer de me faire oublier tous les chagrins et les mortifications que j'avais éprouvés depuis l'explosion qui venait d'éclater en France.
Insensiblement les progrès de la Révolution suivirent leur cours, plongèrent le peuple français dans la plus folle effervescence et lui donnèrent le goût des brigandages etdesplus grands désordres.
Dans cet état de choses, le roi Louis XVI, voyant les dangers auxquels il était journellement exposé, excité d'ailleurs par les princes, ses frères qui l'exhortaient à quitter son ingrate patrie, se détermina enfin à abandonner ce peuple qui ne cessait de l'opprimer.
L'on ne peut savoir si ce malheureux monarque ne prit pas, dans sa fuite, assez de précautions, ou s'il fut trahi par quelques personnes de la cour en qui il avait mis toute sa confiance; ce qu'il y a de
dernières années du xviii* siècle, entre le château de Belcayre et celui de Campagnac, plus rapproché de la ville, dans lequel ils passaient la mauvaise saison.
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certain, c'est qu'à la grande surprise de tout le monde, il fut arrêté à Varennes, presque sur les frontières de France, et ramené dans sa capitale, accompagné des injures et des vocifération de la populace, puis enfermé dans la plus étroite captivité.
Aussitôt que des courriers extraordinaires eurent apporté la nouvelle de l'arrestation du roi, tous ceux qui avaient appartenu à la noblesse ou au clergé devinrent suspects et, comme tels, furent relégués, dans toutes les parties de la France, dans des édifices propres à les contenir.
Mon père, moi, tous les gentilshommes de la campagne et môme ceux de la ville furent compris dans le nombre des incarcérés. Un couvent des Récoilets de la ville de Sarlat(') fut le lieu destiné à notre détention; l'évoque ("^) et une partie du clergé furent aussi enfermés dans ce vaste bâtiment et tout le monde sait le genre de vexations auquel nous fumes en butte pendant tout le temps de notre détention.
Après l'événement de l'arrestation du malheu-
(') Ce couvent avait été fondé par Louis de Fénclon, évéque de Sarlat.En 1790, le l'ère André, gardien des Récoilets, fut invité à faire l'inventaire de leurs biens et à le remettre aux mains du lieutenant général en la sénéchaussée. Le couvent servit pendant quelque temps de prison, puis fut mis à la disposition des Chartreux de Vauclaire qui auraient prêté le serment {Archives de la Préfecture de Périfjueux).
(2) Joseph-Anne-Luc de Ponte dWlbaret, né à Perpignan le 18 octobre 1736, sacré évéque de Sarlat le i janvier 1778.
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reux roi, une courte et légère période de calme nous rendit à la liberté et aux embrassements de nos familles; mais ce calme ne se fit pas sentir longtemps, l'horizon se couvrit de nuages épais et noirs et tout présageait pour l'avenir de fréquentes et terribles tempêtes.
Nous étions déjà parvenus vers la fin de l'année 1790; mon père et moi n'avions point quitté notre campagne, mais nous apprenions journellement les plus tristes nouvelles, surtout celles des souffrances et des hamiliaiions dont ce pauvre roi était constamment la victime.
Le bruit courut égalem^ent que toute la noblesse -allait insensiblement joindre les princes à l'étranger et coopérer à la délivrance de l'infortuné monarque.
Aussitôt que cette nouvelle nous fut parvenue, je courus à mon père en le suppliant de vouloir bien permettre que je fusse au nombre de ceux qui couraient au secours de l'illustre prisonnier; je lui dis combien je serais heureux, malgré le chagrin de le quitter, de pouvoir me ranger sous les bannières de nos braves princes. Mon père, partageant mon enthousiasme, me répondit, extrêmement ému, qu'il était enchanté de mes sentiments, qu'il les partageait bien sincèrement mais que rien ne pressait encore, que, lorsqu'il serait temps, il trouverait tout ce qui me serait nécessaire pour un si long voyage.
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Déjà, quelques-uns de nos voisins faisaient leurs préparatifs de départ; quoique bien jeune, je me trouvais sur des charbons ardents, tant était grande Timpatience oii j'étais de voir mon père se déterminer à me laisser partir le plus tôt possible; il finit enfin par consentir au désir que je manifestais si fortement.
Nous étions pour lors en février 1791; mes parents, quoique peines de se séparer d'un fils si jeune et si inexpérimenté, sentirent qu'il était de toute nécessité et du plus impérieux devoir de contribuer, par le départ de leur fils, à la délivrance de leur malheureux roi.
En conséquence, mon père mit tout en œuvre, malgré la pénurie des espèces, pour convertir en monnaie métallique les assignats qu'il pouvait avoir. On prépara mon petit trousseau et on me confia aux soins et à la sollicitude de deux loyaux et braves gardes du corps, MM. de Calvimont et de La Roche-Aymon (').
Nos embrassements furent extrêmement touchants et toute ma famille fut pénétrée de la plus
{') Nous les retrouverons l'un et l'autre dans la suite de ce récit. M. de Calvimont appartenait à une ancienne famille du Perigord alliée à celle des Cézac. 11 prit du service dans l'armée des princes et, désespérant de rentrer en France, se maria et s'établit en Allemagne pendant rémigration. C'est une Calvimont qui avait apporté par mariage le château de Belcayre au grandpère de François de Cézac. "SI. de La Roclie-Aj'mon appartenait à une des nombreuses brandies cadettes de celte illustre famille fixées dans le Perigord.
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vive émotion. Celui qui m'a donné le jour, en homme sage et expérimenté, me fit la plus paternelle et la plus tendre morale.
« Sois bon, sois sage et tâche d'être heureux, me dit-il ; surtoutnet'écarte jamaisdu chemin de l'honneur. Il ne suffit pas d'être gentilhomme, mais il faut conserver constamment les sentiments nobles qui doivent être sa boussole et son véritable guide.
Sa dernière phrase, que je ne comprenais pas bien alors, fut celle-ci :
« Je t'exhorte surtout, si tu venais à être assez malheureux pour ne plus craindre Dieu, à craindre au moins autre chose. »
Mon père, ma mère, mes sœurs me firent leurs derniers embrassements et je partis sous les auspices de mes deux mentors.