FÉVRIER 1791-OCTOBRE
L'auteur en Belgique. — Ses impressions. — Un hercule : M. de Gurières. — Coblentz, la vie qu'on y mène. — Les princes. — Organisation des compagnies rouges. — Cézac y entre en qualité de gendarme. — Il est cantonné sur les bords du Mein. — Frédéric-Guillaume II, roi de Prusse, passe une revue. — Réponse d'un vieux militaire au roi. — Une fête chez rarchevêque de Mayence. — Concentration des troupes sur les frontières de France et de Lorraine. — Commencement des hostilités. — Pluies, famine et misère. — Déroute après Vaimy. — Retraite sur le Luxembourg. — Courage et résignation. — L'auteur tombe malade. — Deux prêtres luxembourgeois. — Séjour à Spa. — Tableaux de mœurs. — Un souper chez les Pères Capucins. — Cézac rejoint son corps à Tongres.
Tout parait nouveau à un jeune homme peu instruit qui voyage pour la première fois, tout le frappe et Tétonne. Il croit que tous les pays qu'il doit parcourir ressemblent à celui où il est né, que Tunivers est enfin le même partout.
Je fus singulièrement étonné pour mon compte en voyageant dans ces belles provinces où tout est si riche comparativement à la mienne, et où le langage est si différent. Cette fertile Belgique et les vastes plaines du Rhin avec leurs pittoresques coteaux me frappèrent également.
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Les deux gardes du roi auxquels mon père m'avait confié munis, ainsi que moi, de passeports qui nous étaient nécessaires, partîmes pour Goblentz, ville de l'électorat de Trêves et désignée pour le rendez-vous général de la noblesse française.
Nous séjournâmes quinze jours à Paris, temps trop court pour un jeune homme à peine échappé du collège, avide de plaisirs et facile à suivre l'impulsion qu'on aurait voulu lui donner et qui, malgré les surveillants auxquels on l'avait confié, prenait un goût vif et rapide pour tous les genres de nouveautés qui frappaient journellement son esprit et ses sens.
Au bout de huit jours, je me trouvais en effet un tout autre être, d'une essence toute nouvelle, tant j'avais gagné d'expérience dans le court séjour fait dans cette incomparable capitale. J'aurais presque désiré y passer ma Ane si l'idée d'être utile à notre malheureux roi ne m'avait pas fait sentir l'impérieuse nécessité d'aller promptement me ranger sous les étendards de ses augustes frères.
Il fallut donc se déterminer à quitter ce séduisant nouveau monde, recevoir une mercuriale de mes deux indulgents mentors qui me firent à juste raison le reproche d'avoir passablement écorné les fonds qu'ils avaient ou la bonhomie de me confier. 11 m'intimèrent l'ordre de continuer le
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lendemain notre route jusqu'à notre destination.
Une chose digne de remarque et qui nie fît le plus grand plaisir dans la Belgique fut le carillon des différentes villes et bourgades; au moment où l'heure frappe on entend sonner une valse, une marche, une fanfare, avec un tel ensemble et une telle harmonie que le voyageur, étonné, s'arrête extasié d'nne pareille musique.
Le pays de Liège que nous traversâmes est également curieux. Sa capitale à cheval sur la Meuse parait active et commerçante. Nous traversâmes aussi la ville d'Aix-la-Chapelle animée par l'affluence des étrangers qui, de toutes les parties de l'Europe, viennent dans la belle saison éprouver la vertu et la salubrité de ses eaux chaudes et où tous les souverains se sont rendus à différentes époques pour terminer les différends et décider de la paix ou delà guerre.
Nous parvînmes enfin sur les bords fertiles et riants du Rhin, ce fleuve majestueux qui prend sa source dans les montagnes du Tyrol et va se perdre dans les sables de la marécageuse Hollande. L'aspect de la ville de Cologne nous frappa d'abord par le grand nombre de ses clochers et, plus tard, par son immense population. C'est de cette cité que l'on tire cette fameuse eau de Cologne, si utile et si nécessaire pour toutes sortes d'usages, que l'on fait parvenir dans tous les pays de l'univers.
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L'électeur de cette ville fait sa résidence à Bonn, autre ville très jolie et très agréable que l'on rencontre en remontant le Rhin sur sa rive droite. Le palais de ce prince-évêque est des plus élégants et des plus remarquables, tant par son architecture que par la solidité de sa construction. Il est entouré de parcs et de promenades délicieuses qui ne cessent d'attirer les voyageurs qui passent dans ces contrées.
Nous continuâmes notre route jusqu'à Coblentz, rendez-vous, comme je l'ai déjà observé, desprinces français et de toute leur noblesse. Ce fut dans cette jolie ville que l'on commença à nous former.
Elle est située sur la rive droite de la Moselle et sur la rive gauche du Rhin. L'un et l'autre baignent ses murs et confondent leurs eaux, car le confluent de la rivière est au-dessous delà ville, au bas de laquelle on a construit un très beau et solide pont; la rive droite du fleuve est comme un faubourg de Coblentz appelé le Shol. Un rocher granitique et à forme pyramidale prend sa base presque sur le rivage ; c'est à son extrémité et à de très grands frais qu'on a bâti une citadelle extraordinairement forte. Nous avons été plusieurs fois admirerla hardiesse de ses fortifications ainsi que tous les ouvrages qui en font la force et la solidité.
Je ne puis passer sous silence la grande dimen-
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sion d'uncanou qui s'y trouve placé sur son affût, appelé dans la langue du pays le preneur d'oiseau. II a la force, dit-on, de pousser son boulet énorme à la distance de deux lieues de la forteresse.
J'essayai de lui faire perdre terre, ainsi que quelques-uns de mes camarades, mais, chose impossible, il fallut y renoncer.
Pendant que nous étions à éprouver nos forces sur ce globe en fer, survint un garde du corps que la curiosité appelait, comme nous, près de cette énorme pièce et qui nous dit de l'air le plus ironique :
« Mes jeunes camarades, vous me faites presque pitié, je vais vous faire voir de quelle manière on doit faire mouvoir cette pièce. »
Nous nous retournâmes fort étonnés qu'il s'exprimât ainsi et lui demandâmes, avec un peu de fierté, si son intention était de placer ce boulet dans son embouchure ou de le mettre dans sa poche.
« Messieurs les tendrons, vous allez voir, nous répliqua-t-il aussitôt. »
En effet, à notre grand étonnement, il le souleva à la hauteur de sa poitrine.
Nous fûmes vraiment stupéfaits et, dans une grande admiration de la force extraordinaire de ce militaire, nous lui demandâmes avec instances à qui nous avions l'honneur de parler. Il nous
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répondit qu'il se nommait Gurières, compagnie de Noailles (').
Cet homme d'une force si extraordinaire n'était cependant pas bien constitué, il était d'un teint jaune et basané, avait la poitrine serrée et extrêmement maigre ; son caractère était sombre et taciturne, il était difficile à émouvoir, mais une fois poussé à bout, sa témérité et sa violence n'avaient plus de bornes. J'aurai occasion dans la suite de parler de M. de Curières et de ses admirables traits de force.
La France entière se trouvait dans cette ville de Coblentz. Ses rues, ses places, ses maisons étaient encombrées par Félite de la noblesse française. Une partie de cette brillante jeunesse, sans la moindre expérience, pensait que délivrer le roi et le remettre tout-puissant sur le trône ^tait l'affaire de trois mois, et que bien certainement la masse du parti contraire à la dynastie ne résisterait pas à notre armée, ni aux partisans nombreux que ce malheureux monarque avait encore en France. Cette trompeuse espérance nous leurra et nous fascina les yeux à un tel
(') M. de Curières prit plus lard du service dans l'armée de Condé et devint maréchal des logis dans le régiment de Roquefeuille. Dans lavant-garde du duc d'Eughien, aux environs de Neubourg en n96, il eut son cheval blessé de deux balles et d'un coup de sabre. A Altenheim, il est fait prisonnier par les républicains. Marchant entre deux grenadiers, il se dégage d'eux par un vigoureux effort, et il rejoint ses camarades.
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point que nous crames n'avoir plus besoin de garder en réserve les ressources pécuniaires que nous possédions encore.
Ce calcul peu réfléchi conduisit insensiblement cette fougueuse jeunesse à de très grandes dépenses en clievaux, en équipages et en parties de plaisirs de tous genres. Le jeu surtout contribua au dérèglement de tous ces jeunes gens qui, accoutumés à avoir constamment beaucoup d'argent, se trouvèrent bientôt sans autre ressource que celle de leurs légers appointements.
Il est présent à ma mémoire qu'il y avait journellement dans ce café des Trois-Coiironnes ('), à Goblentz, vingt tables de jeu dressées ou chacun venait exposer ses moyens. J'étais vraiment étonné des tas énormes de caries déchirées, que chaque jour on voyait dans les balayures de cet établissement si vaste.
Gentilhomme périgourdin peu fortuné, mon père, ayant d'ailleurs une nombreuse famille, n'avait pu faire de grands sacrifices pour le long voyage de son fils; aussi ma bourse eût-elle bientôt la souplesse de celle d'un gentilhomme gascon.
L'on s'occupa enfin de la formation de notre armée, sentant la nécessité de l'organiser à la hâte ;
(') Sur Coblenlz et son café des Ïrois-Gouronnes, on peut consulter, entre autres ouvrages, les curieux mémoires de M""* de L(ig& de Yolude, qui conflrment ca tous points les impressions ■de F. de Gézac.
24 SOUVENIRS d'un volontaire de l'armée de condé aussi fûmes-nous montés et équipés dans le plus bref délai.
Tous les corps qui la composaient présentèrent bientôt l'aspect le plus brillant et le plus riche (^). On doit croire, et il est vraisemblable, que nos princes trouvèrent des secours considérables {^) et de grandes ressources chez l'étranger pour avoir pu, dans l'espace de six mois, organiser une aussi brillante armée prête à pouvoir se mettre en campagne vers le milieu de l'année 1793.
Je fus reçu dans le corps des hommes d'armes à cheval commandé par le marquis d'Autichamp (3), aujourd'hui gouverneur du Louvre; je pris corps dans la compagnie appelée gendarmes anglais;
(M L'ancienne maison du roi, réorganisée sous le nom de « Compagnies rouges », dont Cézac devait bientôt faire partie, fut en ellet des plus luxueuses en ses débuts. Elle comprit les chevaux-légers, commandés par le comte de Montboissier, lieutenant général; les mousquetaires, commandés par le marquis du Hallay ; les grenadiers à cheval sous les ordres du comte de Virieu, et les gendarmes, commandés par le marquis d'Autichamp. C'est dans ce dernier corps que fut incorporé Cézac. Le comte de Neuilly, dans ses Souvenirs, a longuement parlé de la maison du roi à Coblenlz: M. de Marcillac, dans ses Métnoires sur l'Emifjiralion, a quelque peu critiqué son luxe. Les Souvenirs d'un officier cVarlillerie du comte de Romain, contiennent à son sujet dg curieuses pages. Dans son excellent Uisloire de Varmée de Condé, M. Bittard des Portes a résumé à leur sujet les opinions des contemporains (p. 13).
(2) La princesse de Monaco, qui devait plus lard régulariser par un mariage ce qu'il y avait d'incorrect dans son profond attachement pour le prince de Condé, contribua beaucoup à l'organisation de l'armée par le don généreux de ses bijoux et de son argenterie d'une valeur considérab le.
(2) A.-J.-E. de Beaumont, comte d'Autichamp,... le meilleur officier de cavalerie de l'ancienne armée, dit M. Bittard des
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nous étions près de mille hommes d'armes tous très jeunes et qui avions besoin d'être conduits par une assez sévère discipline, aussi avions-nous pour chef un homme qui était bien aise de la maintenir et qui exigeait la plus rigoureuse exactitude dans le service.
Cette sévérité nous portait bien quelquefois à des plaintes et à des murmures, mais il ne s'en inquiétait nullement et savait fort bien, soit par la persuasion soit par son extrême rigueur, nous faire rentrer dans le devoir. 11 me souvient très bien que, dans une revue, notre commandant me fit subir les arrêts pendant huit jours pour avoir trouvé que ma cravate faisait trop de volume. Il fallut supporter avec patience, résignation et sans mot dire, car la menace d'être renvoyé du corps était trop déshonorante et trop humiliante pour nous exposer à de pareils désagréments.
Tous les corps de l'armée furent répartis dans la région de 15 ou 20 lieues aux environs de Goblentz. Quand ils furent bien organisés et que de longs exercices leur eurent appris les manœuvres nécessaires pour faire la guerre, un inspecteur général fut chargé de les passer alter-
Portes, entra très jeune au service, devint aide de camp du maréchal de Broglie en 1759, se signala en Corse et en Amérique. Maréclial de camps, il émigra en 1152, fit toutes les campagnes de l'armée des princes, rentra en France en 1799, demeura dans la retraite jusqu'en 1814, fut nommé gouverneur de Saint-Gerinain-en-Laye sous la Restauration et mourut en 1822.
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nativement en revue et de rendre compte aux princes de leurs différents progrès. Quelque temps après, ces augustes personnages en passèrent une de tous les corps rassemblés ; ils furent extrêmement contents de notre tenue militaire et des différentes évolutions que l'on nous fit exécuter.
Immédiatement après cette revue, nous reçûmes l'ordre de nous échelonner sur Francfort «t Mayence, afin de nous approcher des frontières de France et des provinces de Lorraine et de Champagne qui devaient être bientôt le théâtre des plus cruels fléaux : la guerre et les maladies.
Nous restâmes cantonnés sur les bords du Mein pendant un mois entre ces deux capitales. Je ne me rappelle pas d'époque où je me sois plus amusé; tous les jours de nouvelles fêtes nous faisaient passer les plus agréables moments. Les femmes de ces populeux et riches villages étaient l'âme et le mobile de ces fêtes ; elles chantaient et dansaient d'une manière admirable et avec le plus parfait accord. Les maris et les jeunes gens de ces contrées étaient bien un peu jaloux et inquiets, mais la certitude que nous décamperions bientôt de leur pays et que, vraisemblablement, nous n'emporterions pas leurs femmes, leur lit prendre patience et se résigner à leur sort passager.
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Le couronnement de l'empereur (') devait avoir lieu à Mayence avant l'ouverture de la campagne. Tous les princes et ambassadeurs de l'Europe devaient se réunir à cette importante cérémonie ; les routes qui y aboutissaient étaient journellement pleines de passagers et d'illustres voyageurs. Notre corps, comme étant le plus près de la roule où devait passer le roi de Prusse (2), reçut l'ordre d'aller se ranger en bataille sur son passage. Aussitôt que ses courriers nous eurent annoncé sa prochaine arrivée, l'alignement de notre troupe et son éclat se firent remarquer dans le lointain car nos uniformes étaient rouges.
Le prince, avant d'être parvenu à notre hauteur, monta un de ses plus beaux chevaux harnaché de la manière la plus brillante ; il vint au galop, à la tête de notre colonne, suivi de ses aides de camp et de quelques généraux. Après avoir salué notre état-major, il fit quelques compliments d'usage et commanda lui-même les évolutions, lesquelles, à son grand étonnement, furent exécutées avec la plus grande précision et en très bon ordre.
Après une demi-heure de ces manœuvres où l'allure des ailes était toujours au galop, ce mo-
(•) François II ^1768-1835) succéda en 1792 à son père, Léopold II. comme empereur d'Allemagne, roi de Bohême et de Hongrie.
(') Frédéric-Guillaume II, roi de Prusse, neveu du Grand F'rédéric, né en 1744, monté sur le trône en 178G, mort en 1797, fut le premier à proposer, en 1791, la coalilion de Pilnitz contre la République française.
28 SOUVENIRS d'un yolontaihe de l'armée de condé narque vint en caracolant à la tête du corps, fit à haute voix au marquis d'Autichamp un compliment sur le savoir-faire de cette belle jeunesse, vu surtout le peu de temps qu'il avait eu pour le si bien perfectionner. Il daigna adresser la parole à quelques officiers et hommes d'armes. Ayant aperçu un porte-étendards dont l'âge annonçait qu'il avait fait la guerre, il lui demanda s'il ne s'était jamais trouvé à quelques affaires chaudes.
« Oui, Sire, lui répondit le vieux militaire, et contre les troupes mêmes de Votre Majesté. »
Il lui cita aussitôt l'époque où il avait eu l'honneur de les combattre.
Le roi de Prusse, en riant, lui répondit qu'il s'en souvenait très bien et qu'à ce combat ses troupes avaient eu affaire à de très braves gens qui se battaient comme des lions.
Il daigna décorer d'un de ses ordres ce brave porte-étendards.
Le costume de ce prince contrastait d'une manière singulière avec l'élégance de son magnifique et brillant équipage ; son habit était de camelot gris assez sale, car sa longue queue à la prussienne avait crasse une partie du dos et dune manière très marquante ; les autres habillements étaient à l'avenant. Ce monarque me parut porteur d'une très belle figure avec des traits extrêmement nobles et gracieux, accompagnés du sourire le plus prévenant.
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Les différents corps de notre armée étaient cantonnés non loin de Mayence ; beaucoup de leurs hommes, de tous grades, obtinrent facilement la permission d'aller dans cette ville le jour même du couronnement de l'empereur. Je fus du nombre de ceux qui jouirent de cette faveur, aussi m'empressai-je d'aller dans cette capitale où une imporlante cérémonie attirait tant de beau monde et tant d'illustres étrangers.
Le soir de ce jour, le prince-archevêque (') de cette métropole donna une superbe fête dans ses vastes jardins de la Favorite. La réunion de tant de souverains et celle de tous les généraux et grands seigneurs, qui étaient à leur suite, rendirent la ville extrêmement vivante et donnèrent à cette fête tout l'éclat et toute la pompe possibles.
Les états-majors d'une grande partie des corps d'armée furent reçus à la Favorite et présentés aux divers souverains qui s'y trouvaient. Ceux dont la beauté et la bonne tenue firent le plus sensation furent ceux de la grosse cavalerie du Royal Allemand et des hussards de Saxe et de Berchény. Aussi, furent-ils accueillis par tous ces illustres personnages avec infiniment de bonté et de bienveillance. Il suffisait de porter l'uniforme d'un des corps des princes pour être bien reçu à l'entrée
(1) Frédéric-Charles-Josoph d'Erthal, élu en 1774, mort en 1802.
de ce vaste parc ; j'entrai donc facilement dans ces lieux enchantés.
Je ne me rappelle pas en effet d'avoir vu, en aucune circonstance, un coup d'œil plus magnifique et plus éclairé. L'illumination de ces jardins fut si brillante qu'on la comparait à celle de Chantilly lorsque le monarque du Nord y fut reçu par le prince de Gondé d'une manière si magnifique et si royale.
Tout le beau monde qui se trouvait là était vêtu avec un luxe oriental et une élégance parfaite ; plus de cent orchestres, composés des meilleurs musiciens, étaient distribués dans cette enceinte et, à chaque pas, on trouvait des groupes de danseurs qui figuraient avec grâce et faisaient aux yeux de tous les étrangers l'effet le plus merveilleux. Quoique la nuit fût partout ailleurs très obscure, cette illumination était telle, dans ces lieux favorisés par l'art et la nature, que, par le soleil le plus radieux et en plein midi on n'y aurait pas vu d'une manière plus resplendissante.
Je restais dans ce nouvel Eden tout le temps de la fètc, presque enivré, avide de plaisirs et pénétré des sensations les plus délicieuses ; j'étais si étonné et si émerveillé de tout ce que je voyais que j'oubliai presque les paroles de mon respectable père. Kien n'égalait l'enchantement que tout le monde éprouvait dans cette nuit si ravissante.
Vers quatre heures du matin, ce paradis ter-
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reste fut entièrement désert; on voyait cependant encore çà et là quelques personnes des deux sexes qui paraissaient regretter les lieux qui avaient été le théâtre de leurs plaisirs. Un de mes camarades et moi déjeunâmes sous une élégante tente où plusieurs personnes étaient rassemblées pour le môme objet. Le succulent repas que nous fîmes reconforta nos estomacs et répara si bien nos forces que nous aurions pris volontiers l'engagement de recommencer la nuit prochaine une si ravissante partie de plaisir.
Nous nous réunîmes insensiblement plusieurs hommes d'armes et, quand il fut entièrement jour, nous repartîmes pour nos cantonnements extrêmement satisfaits des heures de récréation si délicieusement passées. Nous nous racontâmes nos petites aventures ; quelques avantageux les exagérèrent sans doute. Quoi qu'il en soit, ces diverses anecdotes nous égayèrent et nous firent beaucoup rire tout le temps delà route.
Vers la fin de juillet 1792, toute notre armée passa le Rhin sur plusieurs points et se concentra sur la frontière de France. Celle à laquelle j'avais l'honneur d'appartenir était celle du centre, commandée en personne par les deux princes du sang (i),
(•) L'année du centre, dont l'auteur fit partie, est connue sous le nom d'armée des princes. Forte d'environ 12.000 hommes, elle avait pour mission de suivre la marehe de l'armée prussienne et de se développer ensuite dans la Champagne. C'est après ces dis
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frères du malheureux roi. Les corps de Condé et de Bourbon formaient les ailes. Nous vîmes successivement arriver des nuées de Prussiens et d'Autrichiens qui se répartirent sur les frontières de Lorraine et prirent leurs places respectives.
Après une revue générale faite par le roi de Prusse, la campagne s'ouvrit et les hostilités commencèrent vers les premiers jours du mois d'août. Tout paraissait déjà devoir couronner nos succès; nous entrions dans la Lorraine (') et avions déjà pénétré en Champagne; nous approchions môme de Châlons. Toutes les villes et bourgades, à notre approche, pavoisèrent de drapeaux blancs et d'emblèmes aux armes de France tous leurs clochers et leurs édifices. Toutes les acclamations et tout le dévouement que paraissait montrer le peuple français nous faisaient positivement penser que la lutte ne serait pas longue et que la belle capitale nous verrait bientôt triomphants dans ses murs.
Toute difficulté paraissait définitivement aplanie, et nous nous félicitions déjà de nous voir bientôt réunis à nos familles quand, tout à coup, des pluies affreuses et qui durèrent quinze jours
positions prises que le duc de Brunswick, coaimandant les troupes prussiennes, fit paraître son fameux manifeste.
(1) Ce fut le 29 août que l'armée des princes franchit la frontière de Lorraine après un séjour de di.x jours à Stadtbredimus. Le 30 août, le quartier général était à Hettange-la-Grandc, à une lieue et demie de ïhionville.
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consécutifs, changèrent la face des choses et découragèrent même entièrement les Prussiens. Les routes et tous les chemins devinrent absolument impraticables; le temps humide et épouvantable, les raisins et les fruits non mûrs causèrent dans l'armée prussienne une dysenterie des plus affreuses et des plus contagieuses. Cette calamité désastreuse obligea, dit-on, le monarque Frédéric à effectuer une prompte retraite (*); d'autres politiques assurèrent que nous étions joués et qu'il était vraisemblable que l'argent de la Convenlion, plutôt que l'intempérie et les maladies, avait décidé ce roi à une résolution si prompte et si subite.
Quoi qu'il en soit, rien ne me paraissait plus terrible que le triste spectacle qui se présentait journellement à nos yeux, et c'est bien dans cette campagne quejai vupour la première fois l'image
(') Cf. à ce sujet l'ouvrage de A. Ghuquel, Valmy; les iWmoirex d'oulre-tombe de Chateaubriand; Forneron. Histoire générale des Émigrés: Bonneville de Marsangy, Journal d'un volonlaire de 1191 ; Bittard des Portes, op. cit. — On n'ignore pas que la retraite du roi de Prusse dont parle Cézac, et qui eut pour conséquence le départ de Tarmée des princes pour l'Allemagne est la fameuse déroute qui suivit Valmy, où Dumouriez et Kellermann battirent le duc de Brunswick le 20 septembre 1792. La réflexion de l'auleur concernant « l'argent de la Convention ■•> et le duc de Brunswick prend quelque intérêt sous la plume d'un soldat de l'armée des princes et d'un contemporain des événements ; lorsqu'on songe aux accusations qui ont été portées depuis contre Brunswick, aux hypothèses émises sur la disparition des diamants de la couronne et autres problèmes historiques encore irrésolus.
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affreuse de la guerre et tous les fléaux horribles qui en sont les fâcheux résultats. Les chemins étaient tellement mauvais et impraticables qu'ils étaient encombrés de tous côtés de caissons d'artillerie et de toutes sortes de bagages dont la majeure partie était embourbée; les chevaux abattus entravaient la marche des autres, ce qui causait parmi les soldats atteints déjà de la dysenterie et leurs charretiers le plus horrible vacarme. La cavalerie et l'infanterie étaient obligées de se pratiquer des passages, soit dans les champs, soit dans les vignes pour effectuer leur retraite ou la faciliter au gros de l'armée.
Des militaires prussiens expiraient çà et là, sur toutes les routes, de ce terrible fléau de la dysenterie et une constante pluie des plus glacées achevait de perdre ces malheureux qui auraient pu se sauver par un temps plus tempéré ; ceux qui n'étaient pas atteints par cette cruelle maladie foulaient sous leurs pieds les morts et les mourants; enfin chacun n'étant occupé que de sa seule conservation était sans pitié pour ceux qui souffraient et se lamentaient.
Une chose surtout qui me navrait l'âme et à laquelle nous ne pouvions remédier était de voir ces étrangers enlever, en se retirant, toutes les ressources de ce malheureux peuple qui nous avait reçus à bras ouverts et d'une manière si enthousiaste ; des familles entières, couvertes des
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haillons de la misère et entièrement ruinées par les Prussiens, se jetaient à nos pieds pour nous demander du pain et implorer notre protectien contre ces farouches soldats; ces satellites mettaient le comble à l'infamie en exerçant sur ce misérable peuple toutes sortes de violences et de vexations. Nous avons été môme obligés de no^us battre contre ces barbares pour arrêter l'eiïervescence de leur brutalité (').
Dans d'autres endroits, des troupes de malheureux villageois suivaient nos farouches auxiliaires, qui leur enlevaient tout pour les supplier de leur laisser leurs vaches et leurs bestiaux, «omme les seules ressources qui leur restaient pourne pas mourir de faim. Ces impitoyables soldats leur riaient au nez ou leur répondaient par ■des mauvais traitements de tous genres.
Les vignes étaient tellement couvertes de ces soldats vendangeurs qu'on en voyait expirer en mangeant de ces mauvais raisins. De malheureuses vivandières, chargées de butin, et dans la booe
(1) Dans cette retraite, écrit M. Billard des Portes, « les pillards avaient été les Prussiens, et non seulement ils avaient pillé les bagages des malheureux émigrés, mais encore ils avaient •abandonné aux outrages de la cavalerie ennemie les chariots des malades, des femmes et des vieillards. Qui donc avait dégagé ces infortunés? Les compagnies rouges de M. de Ilallay cl tl'Autichamp. Une fois la frontière franchie, malgré la malveillance des populations, l'insolence des bourgmestres, l'hostilité de presque tous les fonctionnaires, les soldats du roi de Franco s'étaient abstenus de tout désordre. » {Les Emigrés à la cocarde .noire, pp. 16-17.)
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jusqu'aux genoux, étaient encore accablées sous le poids de malheureux enfants qui expiraient de froid et de misère ; ces mères, pour les faire revenir, leur présentaient an sein entièrement décharné ou quelques grappes de raisins.
Jeune encore, je n'avais jamais vu un spectacle aussi horrible et qui m'eût fait une plus forte impression. Oh ! ce furent bien ces cruels moments qui réveillèrent dans mon âme le sentiment de la pairie et toute l'indignation que me causaient ces barbares qui l'envahissaient.
Le roi de Prusse, ayant fait une prompte retraite ('), laissa les chemins couverts de débris, comme gros équipage, et beaucoup d'hommes et de chevaux morts qui restèrent longtemps exposés sans être ensevelis.
Nos princes rassemblèrent tristement les dilférents corps qui composaient notre armée et furent forcés de se retirer vers les Ardennes et le pays de Liège. Le nôtre, commandé toujours par le marquis d'Autichamp, fit sa retraite vers Luxembourg (-). La pluie ne cessait de tomber par tor-
(') Tous les désastres dont parle ici l'auteur eurent lieu à la fin de septembre 1792 et non pas au mois d'août, comme pourrait le faire croire son récit. Cf. Le comte de Langeron, Mémoires sur les guerres de la première coalilion^ publiés par L. Pingaud, Paris, 189o.
{-) D'après un rapport attribué au marquis de Jaucourt, qui fornrnandait un corps de cavalerie émigré, la brigade irlandaise et la gendarme) ie de l'armée des princes dont Cézac faisait partie arrêtèrent la poursuite de la cavalerie de Dumouriez en Ar-
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rents, poussée par le vent le plus impétueux. Quoique pressés par la faim et le besoin de repos, nous restâmes à cheval au moins quatre heures sous les glacis du Luxembourg à attendre qu'il plùl au Gouvernement autrichien de vouloir bien nous loger.
Nous nous désespérions dans une semblable attente. Il n'était pas de situation plus critique que la notre. Eh bien ! malgré cet état, quelques hommes d'armes chantaient dans les rangs, d'autres déclamaient quelques vers de Racine et de Crébillon, et d'autres enfin prêchaient la patience et la résignation aux moins endurants. Quant à moi, j'atteste que je n'étais nullement disposé, dans cette cruelle circonstance, à préluder une romance, ni à écouter les sages conseils do ceux qui nous exhortaient à prendre tout pour l'amour de Dieu.
Nos pauvres chevaux souffraient tellement de la faim et étaient si efilanqués que, pour ne pas chavirer, nous étions obligés de les sangler à tout inslant(').
^Mine. Arrivée à Stenay le 6 ou le " octobre, rarinée des princes p.-irvinl le 12 à Arlon, diins le Luxembourg.
f')La retraite de la petite année des Princes ne fut en ellct qu'une sinistre déroute. La cavalerie de l'armée IVanraise harcelait les fugitifs, les pays.ms des Ardcnnes étaient peu cléments pour les émigrés. « La dysenterie continuait ses ravages. On mangeait des racines, des fruits ou des légumes gâtés. » (Bittard des Portes, op. cil., p. 37.) Cf. aussi les Mémoires du checa/icr de M-.iu'ùrl., publiés p-ir le baron 'fillette de Clermonl-Tonnci re.
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Enfin, après quatre mortelles heures de peines d'esprit et de souffrance physiques, nous apprîmes que nous ne pouvions pas loger dans la ville et que nous avions Tordre de nous porter sur le bourg de Weïsswampa, à là distance de trois lieues de l'endroit oi^i nous étions.
Nous nous remîmes donc en marche, accompagnés de la pluie la plus glacée et de la nuit la plus obscure et, sans un guide que nous attachâmes à l'un de nos chevaux, nous ne serions jamais parvenus à notre destination. Les malheureux habitants du bourg où nous débarquâmes, et précisément à l'heure de minuit, furent tellement effrayés, n'étaut pas préparés à recevoir de tels hôtes, qu'au lieu de nous être de quelque secours dans la fâcheuse situation oii nous nous trouvions ils quittèrent tous leurs maisons et jouèrent des jambes. 11 fallut nous loger à tâtons et mettre leurs bestiaux hors des granges pour y loger nos chevaux. Ces pauvres animaux errèrent dans les rues, mugirent et se lamentèrent si fort toute la nuit qu'ils nous auraient vraiment fait pitié, si nous n'avions été nous-mêmes dans le cas d'inspirer ce sentiment.
Nousnous logeàmesarbitrairement, huit hommes de mon escouade et moi, dans une habitation qui était ainsi déserte; nous fîmes également sortir les. vaches et les chevaux pour y loger les nôtres ; nous allumâmes du feu par le moyen de nos
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briquets et, après avoir donné du foin à nos montures, nous nous occupâmes de nous, car nous n'en pouvions plus et tombions presque d'inanition.
En furetant partout pour chercher des vivres, nous aperçûmes quelqu'un qui se mouvait sur un mauvais grabat; en approchant de \)\us près nous reconnûmes que c'était une chétive vieille, si infirme qu'elle n'avait pas eu la force de fuir avec le reste de sa famille. Quoique très effrayée, elle nous indiqua par signes une espèce de placard où nous trouvâmes un énorme pot de beurre et un boisseau de farine non tamisée; nous découvrîmes aussi une tourte de pain pesant au moins 20 livres.
Aussitôt cette trouvaille, nous criâmes tous spontanément : «Vive le roi! » Il y en eut môme qui poussèrent la folie et la reconnaissance jusqu'à embrasser cette vieille Baucis. Nous la bénîmes tous du fond de nos cœurs et la forçâmes même à manger quelques mauvaises crêpes que nous avions faites avec ce. beurre antique et cette détestable farine. J'avais tellement faim et je remplissais tellement mon estomac de cette mauvaise nourriture qu'il s'ensuivit une indigestion des plus terribles. Je devins si faible et si chancelant que je tombai plusieurs fois en. syncope; je me trouvai enfin dans un si pitoyable état que lorsque le corps reçut le lendemain l'ordre de
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continuer sa route, mes forces ne me permirent pas de le suivre, ni môme de supporter les cahots de la voiture du commandant, qu'il eut la bonté de m'offrir...
Dans cet état de choses, M. d'Autichamp me fit déposer chez le curé de l'endroit et me recommanda fortement à sa sollicitude. On porta chez lui mon petit bagage; le corps se mit en route ('), et mon cheval fut emmené à ma compagnie jusqu'à mon retour.
Me voilà donc, seul et isolé, dans ce bourg de Weïssvvampa, faible et souffrant, chez un vénérable pasteur qui ne pouvait seulement pas s'exprimer dans ma langue; il crut qu'en s'énonçant en latin, je pourrais lui répondre; point du tout, c'était comme s'il m'avait parlé chinois; je fis signe au respectable ecclésiastique que je n'en pouvais plus et que j'avais besoin de repos. Aussitôt que ce brave homme m'eut compris, tout fut en mouvement dans la maison pour préparer ma chambre et bassiner mon lit ; il envoya chercher son frère qui logeait près du bourg et qui était le meilleur chirurgien du voisinage. Celui-ci m'examina avec la plus scrupuleuse attention,
(•) En fait, l'armée des princes, avant d'être officiellement licenciée, avait été presque complètement dissoute à Arlon dans la première quinzaine d'octobi'e, « avec une précipitation et un désordre, écrit le marquis de Jaucourt (mém. cit.), qui ne s'elfaceront jamais de ma mémoire ». On verra plus loin que M. d'Auticliamp continua sa retraite avec un débris du corps des gendarmes que Cézac rejoindra plus l.ird à Tonjrrrcs.
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me tâta le pouls et, en secouant la tête, fit signe au cure que j étais en grand danger et que j'avais surtout besoin de repos. Ils me quittèrent pour quelque temps et, lorsque je fus resté seul environ deux heures, mon vénérable hôte crut de son devoir de faire en sorte de me confesser. Je le compris aussitôt et me prêtai de bonne grâce à remplir un aussi pieux devoir. Me comprenant peu, il fit signe vers le ciel qu'il n'y avait sans doute qu'un Dieu qui pût m'entendre et que si j'étais sincèrement repentant de mes fautes, j'en obtiendrais facilement le pardon.
Je n'eus que la force de prononcer un Pater ^ et je retombai dans un assoupissement qui dura environ cinq heures.
A mon réveil, le docteur me trouva beaucoup mieux; le pasteur et lui redoublèrent de soins pour le pauvre malade ; ils firent emporter une pie qui était dans une cage non loin de ma chambre, de crainte que son bavardage sempiternel n'aggravât ma pénible situation. Elle devint telle que je fus à l'agonie pendant deux jours; mais, la nature ayant de grandes ressources chez un jeune homme de mon âge, fit que, secondée par les soins extrêmes de mon excellent hôte, je revins bientôt de l'anéantissement dans lequel je m'étais trouvé depuis plusieurs jours. Je me sentis, au bout de la quinzaine, dans une presque entière convalescence.
Mon brave curé eut l'attention, lorsque je commençai à me lever, de me prêter une vieille soutane, car je n'avais que mon uniforme et un pesant manteau. Avec ce vêtement, je me trouvais bien plus à mon aise et d'autant plus commode que, boutonné de haut en bas, il me dispensait de culotte et que, par ce moyen, j'étais plus tôt près pour me coucher.
Le peuple dans ce pays avait un tel respect alors pour ses pasteurs que lorsqu'un individu, quel que fût son sexe, se croisait avec lun d'eux dans un chemin, il venait respectueusement lui baiser les mains.
Lorsque je commençai à me promener dans la campagne affublé de ma vieille soutane, les passants, me prenant pour un jeune ecclésiastique, ne manquaient pas de me rendre de cette manière leurs très humbles devoirs. Mon hôte, lorsqu'il s'apercevait de ces politesses, en riait aux larmes, surtout du peu de bonne volonté que je mettais quand c'étaient des vieilles femmes, car, à dire vrai, j'étais beaucoup plus accommodant quand c'étaient de jeunes et jolies filles.
N'ayant pas le sol lorsque je me séparai du régiment, le marquis d'Autichamp me donna 30 francs; c'était le seul argent que je possédais, je le confiai môme au brave pasteur.
Un jour, ce charitable homme m'appela et me dit:
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« Tenez, mon enfant, mettez cette monnaie danè votre poche, afin que je ne vous entende plus toujours dire aux passants : « Que Dieu vous assiste. » Donnez un kreutzer à tous les malheureux que vous renconlrerez, d'autant plus que, lorsque vous étiez si malade, je vous recommandai aux prières des paroissiens. »
Je fmis enfin par me rétablir complètement, à une certaine pâleur près et, lorsque je crus pouvoir supporter le voyage à petites journées, je me mis à même de faire mes adieux à mon excellent hôte. J'étais si fortement pénétré de ses bontés que j'avais le cœur extrêmement ému et navré dé me séparer de ce brave homme; je ne pus que Ini balbutier mes remerciements. Combien j'étais touché et reconnaissant de tous les témoignages d'intérêt qu'il avait eu la bienveillance de me donner. J'ajoutai que le peu d'argent que j'avais était bien modeste pour reconnaître tout l'embarras et toute la dépense que je lui avais causés, mais que, n'en, ayant pas d'autre, je ne pouvais ajouter à cotte somme. Ce bon pasteur me comprit très bien; je vis des larmes rouler de ses yeux; mais son émotion augmenta lorsque je le suppliai de me donner pour la route que je devais parcourir quelques lettres de recommandation aux différents curés qui s'y trouveraient placés,
A cette dernière phrase, il vint à moi les bras ouverts, m'embrassa avec toute l'eiïusion d'un père
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le plus tendre et me demanda instamment de lui consacrer encore quelques jours, soit pour lui, soit pour réparer entièrement mes forces; je lui dis que ma santé me permettait bien d'entreprendre mon voyage; que mon commandant serait d'ailleurs en peine sur mon compte, ne pouvant imaginer ce que j'étais devenu.
Le digne prêtre monta dans sa chambre, en descendit mes 36 francs et, voulant ajouter à cette somme, me remit 50 francs qu'il glissa dans ma poche. Sa bonne gouvernante, qui avait eu aussi tant de soin pour moi, ne voulut pas accepter les 12 francs que je plaçai dans sa main. J'avais une petite bague en or que m'avait donnée, en souvenir, une jeune fille de Mayence que je ne devais sans doute plus revoir. Je la lui offris, avec l'agrément de son maître ; elle l'accepta et me dit en pleurant qu'elle se souviendrait toute sa vie de son pauvre et cher malade ; elle m'embrassa en me souhaitant toutes sortes de bonheurs et un prompt retour au sein de ma famille.
De son coté, le meilleur des hommes me remit une lettre pour le curé dont la paroisse était située à 3 lieues sur ma route et dans laquelle il me recommandait comme un jeune ami auquel il s'intéressait infiniment; il le priait également de me rendre le môme service à l'égard d'un autre curé qui se trouverait sur mon chemin.
Nous nous embrassâmes et restâmes quelques
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instants sans avoir le courage de proférer une parole. Il me quitta enfin et fut se réfugier dans l'église pour prier sans doute le Tout-Puissant de vouloir bien m'accorder un heureux voyage et toutes ses bénédictions.
Je fus aussi faire mes adieux au chirurgien et le remercier de ses bontés; il ne voulut non plus rien accepter.
Me voilà donc encore une fois en route et fortement pénétré des bontés de l'homme de Dieu que je venais de quitter. Mon hoiiiski sur le dos, mon manteau bien roulé et mon grand sabre en sautoir, j'allais rejoindre avec plaisir mes frères d'armes cantonnés dans ditTérents villages des environs de Liège
Cette journée à pied fut extrêmement fatigante pour moi qui avais l'habitude d'être toujours à cheval et qui, d'ailleurs, relevait de maladie. Après avoir plusieurs fois posé mon sac et mètre assis pour me reposer, j'aperçus enfin le clocher du bourg désigné par mon vénérable pasteur.
J'arrive à la porte du presbytère, j'aperçois un homme assez vert, d'une figure joviale et rubiconde; l'aspect d'un militaire dans ces contrées l'étonna un peu; il me demanda d'un ton assez brusque ce que je voulais, enfin si j'étais déserteur.
S'apercevant que je ne le comprenais pas, il me répéta la même question en mauvais français. Je lui répondis aussitôt « que je n'étais pas attaqué
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d'une pareille maladie, qu'il eût la complaisance de lire la lettre que j'avais l'honneur de lui remettre, et qu'après en avoir pris connaissance, il reviendrait de sa prévention et me rendrait la justice que je croyais mériter. »
Quelques traînards de l'armée prussienne, ayant commis des excès pendant leur retraite dans le pays, firent que plusieurs paysans s'attroupèrent en me voyant entrer chez leur pasteur. Ils m'auraient fait, je crois, un mauvais parti si le curé, ayant déjà pris connaissance de ma lettre, n'eût pas de suite fait signe à cette foule de se retirer, en lui disant que j'étais un brave et honnête militaire et que je lui étais fortement recommandé par un de ses confrères, le curé de Weïsswampa. Les gens se retirèrent très respectueusement.
Mon court et gros pasteur vint à moi, me prit par la main et me conduisit dans son petit salon : il m'aida à me décharger de mon sac et de mon grand sabre et recommanda qu'on fût lui chercher de suite une bouteille de vin du Rhin.
Une petite table se trouva dressée comme par enchantement près du feu; je fus restauré provisoirement de la manière la plus délicate et ce n'était, me dit mon hôte, que pour nous préparer au souper.
— Finissons toujours notre bouteille, ajouta-til, le vin pourrait s'aigrir.
Quoique ce bon et gros pasteur eût une servante
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jeune et jolie, il se servait aussi de la femme du sacristain pour aider la jeune quand il avait quelques convives, comme faisant la cuisine beaticoup mieux ; elle vint en effet dans cette circonstance ; cela fit la plus grande peine à celle qui paraissait être la privilégiée et lui donna une humeur de dogue toute la soirée.
L'heure attrayante du souper étant arrivée, iloùs nous mîmes gaiement à table ; mon joyeux hôte en fit parfaitement les honneurs; notre boisson, pour débuter, fut de l'excellente bière et le vin du Rhin termina la cérémonie ; les fumées de ce délicieux élixir nous ayant un peu travaillé le cerveau, nous parlâmes beaucoup et longtemps et avec' le bruit qu'auraient pu faire quatre personnes à la fois. 11 me parlait théologie et de la difficulté qu'il avait à conduire son troupeau, et moi je Fentï-etenais de notre dernière campagne. Ce genre de conversation aurait été la chose la plus risible pour quelqu'un de sang- froid qui nous aurait écoutés.
Gomme il était déjà bien tard et que je devais continuer ma route le lendemain, j'observai à rhon hôte que je serais bien aise d'aller me coucher. Quoique celui-ci fût, comme son convive, un tantinet dans les vignes du Seigneur, il jugea plus prudent et plus convenable d'envoyer bassiner mon lit par la respectable marguillère que par la jolîc servante. Elle s'acquitta de sa besogne en femme qui a de l'usage et de l'expérience.
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Je repartis le lendemain, après avoir reçu la bénédiction et le baiser le plus paternel de mon bon pasteur, et voyageai ainsi jusqu'à Spa, c'està-dire de cure en cure, et partout reçu avec la plus parfaite cordialité. Cette petite ville de Spa, si renommée par la vertu et la salubrité de ses eaux, par l'affluence des étrangers et des illustres voyageurs qui y viennent pendant la belle saison, était extrêmement riche et vivante ; beaucoup de ces voyageurs n'y vont, à la vérité, que guidés par le jeu et s'en retournent souvent victimes de leur malheureuse passion.
Je logeai dans cette petite ville chez les Révérends Pères Capucins; j'étais porteur d'une lettre adressée au Père gardien, qui me reçut avec toutes sortes d'égards et de bienveillance ; il me fit prendre quelques bagatelles à mon arrivée et me dit que, dans la règle de leur monastère, leur frugal repas se prenait à midi et à sept heures et que je ne manque pas cette heure-là pour souper. Je fus faire un tour à l'établissement des eaux et dans la salle de la Redoute, j'y trouvai un concours considérable d'illustres étrangers ; la plupart étaient autour d'une table où étaient amoncelés des tas d'or. On jouait à une espèce de loterie appelée « le Biribi » ; la vue de toutes ces richesses et l'avidité de tous ceux qui entouraient la table me fit venir chair de poule et me donna une impression désagréable que je ne pouvais définir.
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Je reconnus clans cette ville deux émigrés français qui s'y trouvaient momentanément, MM. de Saint-Glar et de Sourdis qui me firent l'un et l'autre beaucoup de politesses ; ce dernier partant, comme moi le lendemain pour Liège et ayant déjà arrêté une place à la diligence m'accompagna au bureau pour arrêter également la mienne.
Je fus ponctuel à me rendre à sept heures précises au rendez-vous de la communauté. A l'extrémité du réfecîtoire, sur une élégante petite table, étaient mis trois couverts avec de beau linge; le supérieur me fit signe de prendre place; Je me trouvai entre lui et le Père gardien. Nous fîmes vraiment tous les trois un repas d'Epicure, c'est-à-dire assaisonné des mets et des vins les plus excellents. Le souper du reste des Capucins fut extrêmement frugal, mais la gaieté la plus aimable y présida constamment; l'un deux, au moment de leur léger dessert, dit :
« C'est aujourd'hui au Père Anselme à payer la goutte. »
A ce signal, tous crièrent à la fois.
« C'est juste ! c'est juste ! c'est au Père Anselme à s'exécuter, c'est son tour ! »
Le Révérend ne se le fit pas dire deux fois; il se leva lestement et fut chercher une pinte d'eau-devie que tous ces messieurs burent joyeusement à la ronde et à la santé de leurs supérieurs. Nous trois bûmes aussi à la leur, mais avec des
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liqueurs les plus exquises et les plus parfumées.
Le souper terminé, il fallut se mettre à genoux et remercier Dieu de la nourriture qu'il nous avait donnée; cette prière se fit avec un bourdonnement pareil à celui du tonnerre entendu dans le lointain. Après une heure de récréation, une cloche annonça l'heure de la prière; il fallut encore, comme tous ces pieux Capucins, se mettre à genoux et rester dans cette attitude un peu plus longtemps que je n'aurais voulu; mais j'étais bien aise de faire voir à tous ces braves moines que j'étais habitué à ces fervents et pieux devoirs.
Après cette cérémonie, chaque Capucin gagna silencieusement sa cellule en faisant à leur supérieur les très humbles saluts d'usage. Un domestique me conduisit dans un appartement très propre, bassina mon lit et mit sur une petite table tout ce dont je pouvais avoir besoin.
Le lendemain, je pris congé de mes botes, après avoir amplemement déjeuné avec les supérieurs; je les remerciai avec toute la gratitude dont j'étais pénétré pour leur bonne hospitalité.
Arrivé à la diligence, je fus extrêmement surpris de la composition bizarre de cette voiture publique : deux moines, une religieuse, deux filles de joie, M. de Sourdis et moi étions les individus qui s'y trouvaient placés. La conversation fut très gaie et très animée le long de la route ; tout se passa cependant dans la plus stricte décence, malgré la
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manière presque lutine avec laquelle un des moine jouait de la prunelle.
Nous arrivâmes enfin à Liège, extrêmement fatigués et ballottés; c'était dans cette ville que se trouvait notre quartier général. J'appris en arrivant que mon corps était cantonné à Tongres ('), petite ville située à 3 lieues sur la route de Louvain.
Le lendemain, je me rendis à ma destination, je reçus les compliments et les félicitations de mes camarades et fus vraiment dans la joie de me retrouver parmi mes frères d'armes où j'avais de bons amis qui me croyaient mort et eurent le plus grand plaisir de me revoir et m'en donnèrent le& témoignages les plus sincères.
Une épizootie, qui avait eu lieu parmi nos chevaux, avait atteint le mien peu de jours après l'arrivée du corps à Tongres. Tous les secours vétérinaires ne purent le sauver. Cette perte fut d'autant plus sensible pour moi que mon lecteur verra plus tard la pénurie qu'elle m'occasionna.
(1) Une partie de l'armée des princes, sous les ordres du comte de Provence, avait quitté Arlon le 16 septembre pour établir son quartier général, le 21, au château de laXeuville, près Liège. Le comte d'Artois et les autres corps d'armée demeurés en arrière et disloqués à Arlon y arrivèrent successivement et furent cantonnés entre Huy et Liège. C'est celui du général d'Auticliamp queCézac rejoignit à Tongres.