‹ Souvenirs de François de CézacChapitre 20 sur 38 · OCTOBRE 1792-MARS 17U · texte numérisé non relu

OCTOBRE 1792-MARS 17U

Licenciement de l'armée des princes. — Désespoir et indigence de l'auteur à Maëstricht. — La Belgique menacée par les armées républicaines. — Lacomtesse de Salesetsasœur. — Leurgénérosité. — L'abbé Tamignan. — La vertueuse hôtesse de l'auberge de l'Ange. — Méprise burlesque de l'auteur au sujet de M"'° de Sales.

— Salon de M"" de Sales. — Une partie de cartes émotionnante.

— Bourse plate, mais cœur joyeux. — Siège deMaëstricht parles Français. — Cézac au service de la Hollande. — M"""* Lamborelles.

— Une alerte.

Un mois après mon arrivée au corps, nous apprîmes que nous allions être licenciés. Cette nouvelle désespérante nous mit dans le plus grand accablement et nous fit faire les plus sérieuses et les plus tristes réflexions ('). N'ayant aucune ressource, ne sachant pour la plupart que devenir, quelle situation pour nous, qui n'avions pas même la faculté, par ces temps de trouble et d'anarchie, de rentrer en France sans exposer nos familles ainsi que nous à être guillotinés!

Quelques jours après cette triste nouvelle, nous

(') Ce désespoir des émigrés après le licenciement, on en lit l'e-xpression sous ime des formes les plus saisissantes dans les mémoires trop peu connus intitulés : Dix ans de ma vie ou Histoire de mon émiQ ration, t^^v B. de Corbehem (Paris, 1827), et aussi dans les ?>ouvenirs du comte de Neuilly.

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reçûmes l'ordre de nous rendre à Viset, petite ville sur la rive droite de la Meuse entre Liège et Maastricht; ce fut dans cet endroit môme que nous fûmes licenciés. On nous indemnisa en nous abandonnant nos chevaux et nos équipages ; mais malheureusement, comme je l'ai déjà fait observer, je fus frustré de cette ressource par la perte du mien, mort dune épizootie.

Le général d'Autichamp, notre brave chef, nous fit assembler et nous annonça d'une voix extrêmement émue que notre armée n'existait plus, que nos augustes princes étaient désespérés d'être obligés de se séparer de ceux qu'ils regardaient comme leurs seuls soutiens et leurs plus braves serviteurs, mais que des circonstances impérieuses les forçaient à nous faire leurs douloureux adieux ('); qu'ils n'avaient pas eux-mêmes la force, tant leur affliction était grande, de nous exprimer les regrets qu'ils éprouvaient d'une pareille situation ; qu'ils nous exhortaient à nous disperser insensiblement sous deux ou trois jours et qu'ils restaient convaincus que dans toute occasion, nous nous conduirions toujours comme par le passé, c'est-à-dire en braves, loyaux et fidèles gentilshommes.

(') Le licenciement de l'armée fut annoncé par le comte de Provence et par le comte d'Artois au château de la Neuville, le 23 novembre. Les princes avaient sollicité de la Hollande un emprunt qui ne s'effectuait pas et les laissait à court d'argent. Cf. Vie de Louis XVIII, par M. de Beauchamp (Paris, 1821).

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On nous délivra des certificats signés par le commandant du corps et par les princes attestant que notre conduite était sans reproche et que nous nous étions montrés constamment zélés et entièrement dévoués au service du roi.

Nous nous séparâmes en effet dans l'espace des jours désignés, déplorant noire fâcheuse situation. La perte de mon cheval rendit la mienne plus pénible et plus poignante ; le parti que je tirai de mon manteau, de mes armes et de mon équipage ne dépassa pas la modique somme de 50 francs; il m'en restait encore une vingtaine.

Ce fut avec ce léger secours et ma mince pacotille que je descendis machinalement le cours de la Meuse, désespéré et agité quelquefois par l'envie de me jeter dans ses flots. Cette cruelle alternative me conduisit insensiblement sous les murs de Maastricht, ville frontière de la Hollande extrêmement fortifiée. Je trouvai un de mes camarades à l'entrée de la porte de Liège qui attendait un de ses amis; il me dit s'être installé à bon marché, à rhùtel de l'Ange, rue de Bruxelles et que si je voulais être dès leurs, il ne m'en coûterait que 50 francs par mois, logé, blanchi, nourri et éclairé; mais il fallait donner la somme d'avance. Je saisis une si bonne occasion et me dirigeai de suite à l'hôtel désigné. La maîtresse m'installa dans une chambre assez propre et reçut pour première condition le prix d'un mois de pension.

Après avoir été en biitto aux peines et aux chagrins, l'homme etsurtout le Français oublie facilement les maux de tous genres dont il a été abreuvé lorsque quelques instants de calme et de tranquillité viennent rafraîchir son sang et lui mettre un peu de baume dans l'àme. Voilà quelle fut ma situation pendant le mois que je passai h l'hôtel de l'Ange ; nous y étions logés une douzaine de bons enfants joyeux et contents, ne songeant nullement à l'avenir ni aux maux passés et ne pensant pas qu'il fût possible d'essuyer de nouveaux orages.

Cependant les républicains français, ayant rassemblé sur les frontières de la Belgique une puissante et redoutable armée (') et menaçant l'Allemagne d'une invasion prochaine, avaient contraint plusieurs riches propriétaires de celte première province à fuir leur patrie pour se préserver des excès auxquels ces messieurs avaient la louable habitude de se livrer.

M"^ la comtesse de Sales et M'" sa sœur (2) furent

(') L'armée du Nord, commandée par Dumouriez, qui avait battu les Autrichiens à Jemmapes le 6 novembre 1192, victoire qui lui avait permis l'envahissement de la Belgique.

(^) La comtesse de Sales dont l'auteur parle ici et dont il sera plusieurs fois question dans ses Souvenirs demeure pour nous un personnage mystérieux. Il parle d'elle comme d'une dame de qualité dont le nom aurait dû, s'il l'avait exactement orthographié, laisser trace dan^ la contrée. Or, à la connaissance de plusieurs érudits belges, il n'y avait au xviii' siècle aucune famille du nom de Sales à Namur, pas plus qu'il n'existait dans les environs de la ville de château de même nom, bien que l'afifirme

5G SOUVENIRS d'un volontaire de l'armée de condé du nombre de ceux qui crurent prudent de ne pas les attendre, elles habitaient la ville de Xamur, presque sur la frontière de France; elles se munirent de tout ce qui était nécessaire pour un long voyage et emportèrent ce qu'elles avaient de plus précieux comme linge et argenterie. Ces dames crurent qu'en se réfugiant à Maëstricbt elles seraient préservées de l'atteinte de ceux qu'elles voulaient si soigneusement éviter; mais point du tout. La Hollande, qui avait été jusqu'alors neutre dans cette nouvelle guerre ('), fut tout à coup envahie par une forte armée française et par conséquent bloquée au moment où l'on s'y attendait le moins.

Cézac dans la suite du récit. 11 y avait bien, à l'époque dont il parle, une famille de la Salle cmigrée à Maëstricbt, mais elle était française et ne possédait aucun bien en Belgique. A-t-il voulu parler de la femme d'un des nombreux membres de la famille princière de Salm? Cela est possible, bien que douteux. Seul, un château des environs de Namur répond au signalement de l'auteur, c'est celui de Celles, dont le nom a été porté par la famille des comtes de Liedekerke résidant à .Maëstricbt en même temps que Cézac. A-t-il confondu rp/Zci- tt Sales? L'hypothèse est osée. Au reste, la généalogie de la famille de Liedekerke ne signale aucune comtesse qui par Fon âge pût être confondue avec la comtesse dont nous parle Cézac. 11 est vrai que cetàgelui-mênie est discutable. On verra plus tard qu'il octroie soixante-dix ans à son héroïne et quarante ans à sa sœur. Cela est possible, mais pareil cas est assez rare. 11 semble que, dans tout ceci, Cézac, généralement précis, ait été mal servi par sa mémoire, ait procédé par à peu près et usé d'une orthographe assez fantaisiste pour que le personnage de M"° de Sales devienne bien diibcile à identifier. (1) La ville de Maëstricht avait été cédée en ITSi à la Hollande (Provinces-Réunies) pour la somme de y. oOO. 000 livres par l'empereur.losepli II.

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Un gros clianoine du chapitre de Namiir, appelé' l'abbé Tamignan(i), âgé à peu près de trente ans, extrêmement joyeux, avait pris le parti de s'expatrier avec ces dames de Sales et se trouvait même toujours en leur compagnie. Mais, n'ayant pu loger dans leur hôtel qui était encombré d'étrangers, il était venu à celui de l'Ange occuper une chambre et il ne manquait jamais le soir, avant de se retirer, de venir passer au moins une heure avec nous; il riait à gorge déployée des histoires que nous nous racontions mutuellement.

Je passai un mois délicieusement dans cet hôtel de l'Ange avec une compagnie de jeunes gens extrêmement joyeux et intéressants. Les plus aisés payaient au dessert de temps à autre la fine goutte, et nous passions les soirées le plus gaiement du monde; mais ce séduisant genre de vie ne pouvait durer pour moi. 11 fallait financer de nouveau et payer tous les mois d'avance ; la plus grande pénurie était déjà mon partage et me faisait faire de tristes réilexions. Le reste du peu d'argent que j'avais en arrivant à Maëstricht, après avoir payé mon hôtesse, avait été dissipé soit au café, soit au spectacle, soit enfin je ne sais oii.

(1) Les registres et manuscrits des archives des chapitres de Saint-Aubain et de Notre-Dame de Namur ne mentionnent aucun chanoine de ce nom. Mais il a existé à Namur une famille du nom de Tamisonqui a donné plusieurs chanoines au chapitre de Saint-Aubain. Peut-être sommes-nous en présence de l'un d'eux. Cézac, en effet, soit négligence, soit manque de mémoire, manque souvent de respect à l'orthographe des noms propres.

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Il y avait déjà huit jours que le mois était commencé et, pendant cette courte suspension de mes paiements, mon aigre et acariâtre bourgeoise ne manquait pas de venir tous les matins me rafraîchir la mémoire sur cet objet. Il fallait absolument payer où déguerpir. Que faire dans une pareille crise? — Il fallait de toute nécessité temporiser; je cherchai à attendrir cette laide créature, j'eus l'air d'être amoureux d'elle, je lui dis qu'elle faisait la folie et le bonheur de tous ses pensionnaires; je l'assurai qu'elle pouvait être tranquille au sujet du mois que je devais lui payer, qu'une lettre de mes parents m'annonçait la réception prochaine d'une somme de GOO francs, que je me libérerais avec elle non seulement pour le mois mais que je lui en avancerais six, si cela pouvait lui être agréable En achevant cette rassurante phrase et avec l'air le plus confiant, je m'avançai pour lui faire une embrassade; mais, plus sensible à l'argent comptant qu'à toutes ces tendresses peu sincères, elle me répondit en grognant sur le ton le plus aigre qu'elle ne se contentait pas d'une pareille monnaie et que, si je ne m'acquittais pas dès le lendemain, elle saisirait mon maigre portemanteau. Avec quel plaisir, grand Dieu ! lui auraisje appliqué la plus solide des confirmations au lieu de caresses ; mais réfléchissant qu'un corps de garde de dragons hessois était presque sous la croisée de l'hôtel, je me contins et l'assurai qu'elle

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serait payée le lendemain, ou qu'elle n'entendrait plus parler de moi.

Une scène semblable et dans une pareille occasion m'avait rendu extrêmement triste et malheureux toute la journée; j'étais encore, le lendemain, dans cette pénible situation d'esprit lorsque le chanoine de Namur, l'abbé Tamignan, vint à moi, me conduisit dans une pièce à côté et médit avec une émotion visible qu'il était chargé par une personne touchée de mon embarras et qui ne voulait point être connue, de payer mon hôtesse et de me dire surtout de ne me mettre nullement en peine, de continuer à vivre et à loger à l'hôtel et de reprendre mon air enjoué et ma gaieté naturelle. 11 ajouta qu'il me suppliait de ne pas chercher à pénétrer ce mystère et que pour son compte, il avait été bien heureux de m'apporter une aussi agréable nouvelle (').

J'étais si peu préparé à ce secours inattendu, ne pensant pas, hélasl qu'il pût exister un être quelconque pouvant me tirer de cette fâcheuse situation, que je sautai au col de cet excellent chanoine; je ne pus le remercier qu'en balbutiant de ses

(') Sur la misère des émigrés en Belgique et en Hollande et aussi sur le bon accueil que leur fit la classe élevée de ces deux pays, qu'ils étonnaient pourtant par leurs habitudes et leurs mœurs si ditférentes des leurs ; sur la gaieté qu'ils apportèrent dans les paisibles salons deMaëstrichl oud'Utrecht, on consultera avec fruit la Correspondance générale des émigrés déposée aux archives de la Convention elles Souvenirs du comte de Neuilly, les lettres d'Aristocrates de Pierre de Vaissièrc.

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bontés; j'ajoutai combien je me trouverais heureux qu'une occasion me fournil la possibilité de lui montrer ma vive gratitude.

Je ne dissimulerai pas à mon lecteur que j'étais dans la certitude que ce bon ecclésiastique était l'auteur du bienfait et qu'il avait pris ces détours pour ménager ma délicatesse; il m'affirma cependant que ce n'était pas lui qui devait exciter ma reconnaissance, que malheureusement ses moyens no lui permettaient pas de suivre ses inclinations charitables, que sans cela il n'y aurait plus de malheureux autour de lui.

Quelques jours se passèrent pendant lesquels je ne manquais jamais, lorsque je rencontrais mon gros chanoine, de lui réitérer mes remerciements et de l'assurer de ma gratitude. 11 me donna encore sa parole d'honneur qu'il n'était pour rien dans ce bienfait mais, que témoin auriculaire de mon altercation avec l'hôtesse et touché de ma cruelle situation, il en avait parlé avec des couleurs si fortes à une dame riche avec laquelle il s'était expatrié, que de suite elle lui avait donné l'agréable commission de venir à mon secours sans la nommer. 11 ajouta qu'il en était d'autant plus aise que cela lui avait permis de faire entière connaissance avec un jeune et loyal militaire français, pour lequel il avait été prévenu dès le premier moment.

Je le remerciai de bon cœur de tout le bien qu'il

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pensait de moi et le suppliai de prier cette excellente dame de ne plus conserver l'anonyme avec moi et de me permettre d'aller lui présenter mes très humbles respects. Il me répondit qu'il lui en parlerait le soir même.

La préférence que j'avais souvent obtenue auprès de certaines dames, au préjudice de mes camarades, m'avait donné un tel degré de confiance et d'amour-propre que j'étais imbu de la présomption de croire qu'il en serait toujours de même.

Je fus donc me coucher avec l'agréable idée que cette comtesse de Sales — sur mes instances, le curé me l'avait enfin nommée — était une veuve jeune, riche et belle et que, peut-être, avec des soins et quelques assiduités, je pourrais me la rendre favorable. Je m'endormis dans cette douce chimère qui produisit chez moi les rêves les plus merveilleux. J'imaginai dans ma tête plusieurs plans; je dressai mes batteries pour plaire à cette généreuse comtesse et m'en faire aimor.

Cependant, je dois le dire, jamais la pensée ne m'était venue d'user de ruse pour vaincre les obstacles que j'aurais à surmonter, la franchise et la loyauté étaient les seules armes qui puissent convenir à mon caractère; toute autre manœuvre m'aurait paru indigne d'un gentilhomme et d'un officier français. J'attendis donc le jour avec la plus grande impatience, ainsi que l'heure de la soirée où j'espérais lui cire présenté.

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Mes camarades trouvèrent dans cette matinée qu'une sérénité et un contentement visible avaient l'ait place à la tristesse des jours précédents ; le diner fat bruyant; un de mes camarades les moins malheureux sous le rapport finances, voulut absolument nous régaler de café et de liqueurs ; cette petite intempérance nous rendit tous fort joyeux et nous fit prolonger la séance au moins d'une heure.

Le soir, l'abbé Tamignan, en se retirant à l'hôtel, m'annonça que le lendemain, vers cinq heures du soir, M"''de Sales me recevrait et qu'elle se faisait un plaisir, d'après le portrait qu'on lui avait fait de moi, de me connaître. Je le remerciai beaucoup et lui dis que son amitié lui avait fait exagérer le bien qu'il pensait de moi, que cette dame ne me reconnaîtrait pas, que j'aurais mieux aimé qu'il n'eût dit que la stricte vérité.

Le lendemain, avant cinq heures, moment oià le chanoine devait venir me prendre, j'avais eu soin de me raser et de faire une toilette assez recherchée ; mon mince portemanteau avait été entièrement vidé pour y choisir ce qu'il y avait de plus frais en linge et en cravate. Quand cette opération fut achevée, j'eus l'air d'être content de moi, je me figurais que je n'avais qu'à paraître pour faire une certaine impression.

M. l'abbé Tamignan vint me prendre à l'heure dite, me fit des compliments sur ma bonne mine, me dit que j'avais bien fait de faire une certaine

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toilette, d'autant que, le soir même, le cercle de M"* la comtesse devait être nombreux et qu'il était bien aise que je parusse avec avantage. Cet avertissement d'une socie'té considérable n'était pas pour me faire le plus de plaisir, j'aurais bien mieux aimé trouver cette dame seule pour la remercier plus librement.

Nous nous acheminâmes vers l'hôtel de M™' de Sales en gardant presque le silence, nous montâmes un large escalier, et enfin mon guide m'introduisit dans une superbe salle où était en effet beaucoup de monde ; nous saluâmes cette société à la hâte, en nous dirigeant vers le fauteuil de la comtesse. Le rubicond chanoine me fit Thonneur de me présenter, en lui disant mon nom.

Quelle fut ma surprise, lorsque, à la place d'une jeune femme dont je m'étais bercé l'imagination, je saluai une vieille de soixante à soixante-dix ans, ayant une voix de rogomme et la tête toujours en convulsion !

Un tel aspect faillit me désorienter entièrement; cependant je tâchai de revenir de ma stupeur, je la remerciai à voix basse, lui disant combien j'étais pénétré de ses bontés et qu'en toute occasion je ferais mon possible pour lui prouver ma reconnaissance et mériter sa bienveillance, elle me répondit également très bas qu'elle était bien convaincue d'avoir obligé un jeune homme plein de bonnes qualités et de nobles sentiments et qu'elle

était heureuse que cette circonstance lui fournît roccasion de faire connaissance avec moi ; elle ajouta qu'elle avait toujours beaucoup aimé la politesse et l'éducation des officiers français et, faisant allusion aux officiers républicains, qu'il fallait une Révolution comme celle qui avait bouleversé leur patrie pour les changer entièrement. Elle sortit un moment, disant à l'abbé de me présenter à M'" sa sœur.

J'abordai en effet une fort belle femme un peu forte, âgée de quarante ans et d'une figure ouverte effort agréable; elle causait avec un colonel suédois décoré de plusieurs ordres. 11 parlait notre langue avec une telle pureté que je le pris d'abord pour un des nôtres et lui demandai à quel corps il appartenait. Il me répondit qu'il était Suédois et colonel d'un régiment de cavalerie au service de sa patrie et, sur ma surprise de ce qu'il parlait si bien notre langue, il m'observa que la base principale de l'éducation des familles nobles de son pays était d'apprendre le français, que les étrangers trouvaient même quelques rapports dans le caractère de ces deux peuples et que c'était sans doute pour cette raison que l'on désignait la Suède sous le nom de France du Nord.

Pendant que nous étions ainsi occupés à causer, il entra un grand laquais de six pieds qui se mit en devoir de dresser les tables de jeu, plaça les ilambeaux et distribua lescartes aux personnes que

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l'abbé désignait. Je vis avec un certain effroi mon géant venir vers moi et m'en présenter une, je le refusai aussitôt, lui observant que je n'avais pas l'habitude du jeu.

« Il manque à cette table un quatrième acteur, me dit M""^ de Sales, il faut que vous le soyez, c'est la partie de « reversis », partie que les Français font habituellement avec plaisir. »

Elle insista si fort, me disant que l'abbé et moi ferions de moitié, que je craignis de manquer aux convenances en n'acceptant pas de faire le quatrième.

Je laisse à penser à mon lecteur quelle dut être ma situation, sans posséder seulement un sol, en me plaçant à côté de personnages tous fort riches et qui m'entendraient sans doute leur dire à la fin delà partie que plus tardje les paierais! Heureusement qu'il ne fallait pas sortir d'argent de suite; nos fiches et nos contrats en tenaient lieu.

J'avais pour vis-à-vis une fort belle et jolie femme de Bruxelles, laquelle, comme M™* de Sales, avait quitté sa patrie pour se soustraire aux Français. Le colonel suédois et la sœur de la comtesse étaient les deux autres joueurs.

Dieu! quelle sera ma honte, disais-je en moimême, si j'ai le malheur de perdre? Comment me tirer de ce profond labyrinthe? Sans doute que le chanoine viendra à mon secours ou quelque puissance céleste.

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Pendant que je faisais ces tristes réflexions, ma bourse recevait déjà de cruelles atteintes; bientôt elle se trouva non seulement vidée, mais encore je devais cent fiches; mon charmant et impitoyable vis-à-vis ne cessait de m'accabler d'aset de guinolas à la bonne; j'étais complètement désorienté, lorsque enfin l'abbé, qui était sorti, rentra et vint se placer à côté de moi en disant :

« Peste, mon officier, vous avez mal fait nos affaires ; je vois que vous jouez de malheur, beau berger! Allons, du courage, morbleu ; la fortune cessera de nous persécuter, mettons-nous audessus de ses caprices. »

Tout en me regardant instrumenter tant bien que mal, il eut l'adresse de glisser dans ma poche un certain argent, dont le poids se faisant sentir me fit rougir jusqu'au blanc des j-eux et perdre la tète, au point que, lorsqu'on jouait pique ou cœur, je fournissais trèfle ou carreau. Le colonel était déjà très impatient de toutes mes sottes distractions, tandis que la joyeuse Brabançonne riait aux éclats et d'une manière presque choquante et immodérée.

Ce contraste d'humeur me faisait à peu près perdre la carte, malgré la confiance que voulait m'inspirer ce bon chanoine ; cependant, rassuré peu à peu par la présence de mon associé et surtout par le talisman qu'il avait glissé dans ma poche, je me remettais de mon trouble insensiblement.

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La fortune cessa enfin de m'être contraire et voulut bien me favoriser ; je finis par rendre à la charmante Brabançonne tout le mal, même avec usure, qu'elle m'avait fait.

Les autres parties étaient finies, beaucoup de monde s'était approché de notre table et paraissait faire des vœux pour le jeune Français; ils furent exaucés, car le résultat fut pour moi des plus heureux, puisque je gagnai 15 francs; je voulus partager avec le chanoine, mais il s'y refusa en disant que plus tard nous réglerions nos comptes.

Une heure après, on vint avertir qu'on était servi, une partie de la société resta dans la pièce où l'on jouait encore, et le reste, duquel je faisais partie, fut se mettre à table. Après un souper des plus délicieux, nous nous réuqîmes de nouveau dans le salon de compagnie, on causa encore environ deux heures, puis peu à peu toute la société s'éclipsa.

Comme je me mettais à môme d'en faire autant M™* de Sales m'appela et me dit qu'à l'avenir elle voulait que je vienne passer toutes les soirées chez elle.

Je la remerciai de son extrême bonté et dis que je profiterais avec reconnaissance de cette faveur.

Rendu chez moi, j'étais curieux de la somme que le bon abbé avait si adroitement glissée dans ma poche; j'y trouvai à ma grande surprise trois louis d'or et deux en argent blanc.

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Celui qui me lira doit penser que je me couchai avec de tout autres sentiments pour ma respectable bienfaitrice que ceux qui m'agitaient la veille, lorsque mon ardente imagination me la créait jeune et belle. Ils étaient changés, mais remplacés par ceux que pourrait éprouver le plus reconnaissant des fils pour la plus tendre et respectable des mères.

Le Gouvernement français, comme je l'ai déjà observé, ayant rassemblé deux puissantes armées dont le chef suprême était Dumouriez, ne tarda pas à faire mouvoir ses fortes masses sur la Belgique et sur le peuple batave('). Comme les armées autrichiennes étaient faibles comparativement aux forces républicaines, elles jugèrent prudent et sage de faire leur retraite sur la Meuse et insensiblement sur le Rhin. Il n'y eut que quelques combats partiels d'avant-postes qui ne troublèrent nullement les mesures et la lenteur des Allemands.

Les étrangers, qui s'étaient réfugiés dans Maëstricht et qui pensaient être à l'abri dans une ville

(') C'étaient les troupes rassemblées sur l'appel de la Convention pour s'opposer dans le nord à la première coalition. Troupes nouTsUes et mal disciplinées, elles essuyèrent des revers sous les ordres de Dumouriez. Après être entré à Bruxelles à la suite de la victoire de Jemmapes, celui-ci partit d'Anvers le il février 1793, avec son avant-garde, pour envahir la Hollande. 11 entra d'abord dans Bréda et dans Gertruydcnberg, tandis qu'il faisait assiéger sans succès, comme on va le voir, Maëstricbt et Vanloo.

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neutre, furent bien surpris que, sans aucune déclaration de guerre, les Français viennent la bloquer et préparer même tout ce qui était nécessaire pour en faire un siège en règle. La garnison de cette place forte était de quatre à cinq mille hommes bien disciplinés et disposés à se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Pour ajouter à cette force et ne pas laisser oisifs ces étrangers en état de porter les armes, l'on prit la parti de nous dire de décamper ou de contribuer à la défense de la place ('). Nous préférâmes, sous toutes sortes de rapports, contribuer à la sauver; notre salut, d'ail leurs, y était intéressé. En conséquence, on nous forma par compagnies; le marquis d'Aulichamp, qui s'était réfugié dans cette ville, fut chargé de nous réorganiser pour faire le service des différents quartiers et des divers points des fortifications. Les républicains, de leur côté, lorsqu'ils eurent refoulé les armées autrichiennes vers le Rhin (2), commencèrent, avec la plus grande activité, leurs tranchées et tout ce qui était nécessaire pour un bombardement. Des fourmilières de paysans furent employés à la hâte à tous ces travaux. L'artillerie de la place faisait déjà un feu terrible sur

(') Les émigrés français, désireux de prendre du service dans les Provinces-Unies, avaient rencontré un protecteur dans le prince héréditaire Guillaume d'Orange (plus tard roi des Pays- Bas sous le nom de Guillaume I"), qui possédait de sérieuses qualités militaires bien qu'il n'eût alors que vingt ans.

(2) En février 1793.

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tous ces travailleurs, et le bruit de tous ces foudres de guerre répandit bientôt l'alarme dans la ville ; tout paraissait dans le plus grand trouble, et chaque bourgeois pensait à se ménager une retraite pour se préserver des bombes soit dans les caves, soit dans les souterrains. L'ordre fut même donné de dépaver les principales rues, enfin tout annonçait au dehors l'attaque et le siège le plus terrible et, dans l'intérieur de la place, la ferme résolution de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.

Les Français commandés parle général Miranda(^) auquel le chef avait donné la direction du siège, attendaient avec impatience que leurs tranchées fussent faites, ainsi que toutes leurs lignes de circonvallation, pour commencer le feu et mener vigoureusement l'attaque. Pendant tous ces préparatifs de défense et d'attaque qui faisaient passer dans l'âme des habitants la plus grande terreur, je fus voir la bonne comtesse de Sales que je trouvai, ainsi que sa sœur et l'abbé, à moitié morts

(') François Miranda, général, né à Caracas vers iTaO, fut obligé de quitter sa patrie pour avoir conspiré contre le vice-roi espagnol, vint à Paris en 1791, se lia avec le parti républicain et prit du service dans l'armée de Dumouriez. Après la défection de celui-ci, il fut traduit au tribunal révolutionnaire et acquitté. Accusé une deuxième fois pour ses relations avec les Girondins, il fut condamné à la déportation. Do retour dans l'Amérique du Sud, il fit en 1811 insurger le Venezuela contre la métropole et il organisa à Caracas un gouvernement républicain: mais, après quelques succès, il fut fait prisonnier, et il mourut en 1876 dans les prisons de Cadix.

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de terreur. Ils trouvaient leur situation d'autant plus pénible qu'ils n'ignoraient pas que les républicains avaient déclaré que tous les émigrés français et brabançons qui portaient les armes pour la défense de la place seraient fusillés et que les femmes et les prêtres auraient le nez et les oreilles coupés.

Je tâchai de les rassurer de mon mieux en leur disant que la garnison, et nous, étions parfaitement disposés à nous défendre, et que notre courage et notre dévouement seraient couronnés du plus heureux succès.

« Ménagez- vous, leur dis-je, une place commode dans une cave bien voûtée et par ce moyen, vous vous préserverez du cruel effet des bombes et de tout autre projectile; d'ailleurs, ajout^i-je encore, le prince de Cobourg('), ayant reçu des renforts considérables, ne tardera pas à reprendre l'offensive et sentira l'extrême nécessité de conserver à ses alliés une place si importante et qui se trouve sur ses premières lignes d'opération. Je quittais ces dames en leur recommandant bon courage et courus de suite au posté que ma compagnie devait

(') Frédéric-Josias, prince de Saxe-Gobourg (1737-1815). Son nom fut, on le sait, longtemps associé dans la haine nationale à celui de Pitt. Général au service de l'Autriche, commandant l'armée de la première coalition, vainqueur à Aldenhoven, il possédait des troupes mieux organisées et plus nombreuses que celles de Dumouriez. Après Nerwinde, on le verra contraindre Dumouricz à évacuer la Belgique; mais il sera, à son tour, battu à Fleurus par Moreau et contraint de quitter le commandement en n9i.

72 SOUVENIRS d'un volontaire de l'armée de condé occuper ; cette compagnie faisait son service dans un quartier bien éloigné de celui où demeurait mon excellente bienfaitrice, ce qui fait qu'à mon regret je ne pouvais la voir aussi souvent que je l'aurais souhaité.

Nous étions cinq émigrés qui demeurions ensemble; le baron de Feletz et son frère le chevalier ('), le comte de Ribëyrol(2), M. d'Abzac de la Serre {^) et moi. La Rose, domestique du baron, nous faisait la cuisine. Le gouverneur de la place nous fournissait abondamment de pain, de fromage et de bière; nous étions donc à même de ne pas faire grande dépense, par conséquent mon contingent pécuniaire était peu considérable pour la nourriture.

Je possédais encore l'argent que m'avait donné le chanoine et je m'étais fait rembourser 20 francs par mon hôtesse du mois qui lui avait été payé

(1) Antoine, baron de Felctz, ancien officier au régiment de Champagne, victime de Quiberon, et son frère Joseph, chevalier de Saint-Louis, firent les campagnes de l'émigration. Originaires de Gumont dans la Corrèze, ils étaient fils d'Etienne de Feletz, marié en IIGO à M"* de Fars, et frères de Charles-Marie, abbé de Feletz, de l'Académie française.

(2) Peut-être le comte de RiberoUes, d'une ancienne famille d'Auvergne ("?).

(3) Joseph d'Abzac, fils de François d'.^bzac seigneur de la Serre et de Suzanne de Coulomb de la Pellerie, né vers 1*53, garde du corps du roi, marié en 1789, émigré en 1791, engagé dans l'armée des Princes. Il ne mourut que le 8 janvier 1795 et fut inhumé dans le cimetière de Brettein dans le Palatinat, où l'hospice de l'armée de Condé était alors établi. 11 n'a pas laissé d'enfants. Sa famille, très connue en Périgord, était alliée et amie de la famille de Cézac.

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d'avance. Chose bien juste, puisque je ne mangeais, ni ne logeais dans son hôtel.

Nous étions souvent de service sur les remparts ou bien nous faisions journellement des patrouilles dans la ville. Le pauvre M. d'Abzac était bien malade depuis quelques jours ; il se mourait de langueur et dennui ; il était enfin d'une inquiétude mortelle; tout absolument le contrariait, il nous grondait à tout moment et pour des bagatelles. C'était moi particulièrement qui étais victime de sa mauvaise humeur; pourquoi cela? Sans doute parce que je riais souvent, que j'étais beaucoup plus jeune et plus gai que les autres ; enfin, je craignais si fort que son extrême prévention contre moi n'aggravât son mal, que je quitais toujours la compagnie pour aller rire et causer avec La Rose dont la frayeur et la pusillanimité medivertissaientextrêmement. J'atteste le ciel que je ne me souviens pas d'avoir jamais rien fait à M. d'Abzac qui ait pu l'offenser ; c'était l'effet de son mal; il était plus à plaindre qu'à blâmer.

Il y avait dans une maison, non loin du quartier où nous logions, trois femmes, la mère et les deux filles, appelées les dames Lamborelles. Comme ces deux jeunes filles étaient très belles, la mère avait jugé prudent et sage de quitter leur campagne isolée, pour se soustraire à la vue de ces Français vainqueurs qui, comme on lésait, étaient alors sans façon avec le sexe aimable. Le hasard

74 SOUVENIRS d'un volontaire de l'armée de condé me les ayant fait rencontrer dans une société où je venais quelquefois, j'offris mon bras à la mère au moment oii elles se retiraient.

« J'accepte votre bras avec plaisir, Monsieur, me répondit-elle, attendu que les patrouilles, dit-on, se permettent quelquefois d'arrêter les femmes qui rentrent seules le soir; certes, c'est la première fois que nous nous trouvons dans les rues à une heure aussi avancée.

Je les accompagnai jusqu'à leur logement et, en prenant congé de ces charmantes femmes, je sollicitai la faveur de leur offrir quelquefois mes respectueux hommages; elles crurent devoir accéder à cette grâce que je leur demandais si poliment.

On doit bien penser que lorsque je n'étais pas de service, je profitais le plus souvent de cette agréable société, oiî ne régnait ni une étiquette, ni un froid aussi glacial que chez la comtesse de Sales. Par conséquent que de raisons, à l'âge oîi j'étais alors, pour me plaire davantage dans ce nouveau milieu! J'espère cependant que ceux qui daigneront me lire ou qui m'ont connu me rendront justice et seront bien convaincus que je vénérais M"'' de Sales comme la meilleure des mères, (|ue le vice de l'ingratitude n'a jamais atteint mon cœur et qu'au péril même de ma vie j'aurais cherché les moyens de lui prouver ma reconnaissance et mon dévouement.

Quand les assiégeants eurent fini tous leurs tra-

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vaux pour commencer le bombardement, ils envoyèrent un trompette et un officier, comme cela se pratique, pour sommer la place tle se rendre ; une salve de tous les remparts fut l'énergique réponse du gouverneur. Aussitôt commença des tranchées ennemies le feu le plus chaud et le mieux nourri; une grêle de projectiles de tout genre tombait dans tous les quartiers de la ville. La première nuit, quelques maisons furent écrasées et plusieurs totalement incendiées. Ce fut alors qu'une terreur panique s'empara de tous les habitants; le fracas causé par l'elTet des bombes et par les cris du peuple désorientait le plus grand nombre et leur faisait perdre la tête. Cependant, beaucoup conservèrent assez de présence d'esprit et prirent les précautions nécessaires pour se préserver des bombes; les caves étaient leurs asiles, et ils n'en sortaient que lorsque la faim leur en faisait une impérieuse loi. La place de Maëstricht, de tous ses remparts ainsi que de sa citadelle, foudroyait constamment les tranchées et tous les ouvrages de l'ennemi, enfin, tout le firmament était en feu et offrait l'aspect le plus sinistre. Après deux jours d'un bombardement épouvantable, les Français envoyèrent une nouvelle sommation ; une bordée des plus bruyantes fut encore la seule réponse que fit faire le prince-gouverneur (') au général Mi-

(') Le prince-gouverneur de Maëstricht pour « Leurs Hautes Puissances les Provinces-Réunies » était alors le prince de

76 SOUVENIRS d'un volontaire de l'armée de condé randa. Le feu continua des deux côtés avec une nouvelle ardeur, il éclaira au loin la campagne, les incendies recommenccrentà faire leurs ravages, le peuple se lamentait et murmurait déjà : les assiégeants dirigeaient précisément toute leur fureur vers les foyers de ces incendies pour en augmenter le désastre et pensant que, là particulièrement, il y avait un plus grand nombre de personnes empressées à les éteindre; une infinité de braves gens furent, dans ces fâcheuses circonstances, victimes de leur dévouement et de leur courage.

Les rues de la ville étaient pleines de patrouilles occupées constamment à disperser les attroupements du peuple et des bourgeois qui, pour la plupart, avaient leurs maisons écrasées et témoignaient hautement du désir de se rendre, mais on n'écoutait nullement leurs murmures; au contraire, le gouverneur faisait arrêter et châtier les plus mutins, se portail partout où le danger était le plus pressant et voulait, plutôt que de se rendre, s'ensevelir sous les décombres de la place.

Nos compagnies étaient presque toujours de service aux postes les plus périlleux ('), comme

Hesse, qui, par son apathie, aurait grandement compromis la situation de la ville s'il n'avait été très bien servi par les troupes vallones et les émigrés français. II semble que Cézac ait tracé de son énergie (voir plus loin) un tableau quelque peu flatteur.

(i) Les émigrés français qu'on avait dépeints au stathouder Guillaume V comme indiciplinés et étourdis révélèrent à la défense de Maastricht des qualités militaires de premier ordre. \xs gendarmes rovr/rs de M. d'Autichair.p '^*nl avait fait partie

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les plus intéressées à éviter toute surprise; c'est d'ailleurs la tactique qu'ont toujours employée les diverses puissances au service desquelles nous avons été. Chaque corps de la garnison, en cas d'événement, avait son poste désigné, ce qui fait que nous ne pouvions guère quitter nos postes respectifs, et ce qui me défendait d'aller moi-même m'informer de la situation des dames de Sales. Il m'était pénible d'ignorer ce qu'elles étaient devenues pendant qu'on nous chauffait d'une manière si épouvantable.

Beaucoup plus rapproché de la maison des dames Lamborelles, j'allais parfois les voir quelques instants pour les rassurer et leur donner, si c'était possible, du courage et de la confiance ; mais toute ma rhétorique ne pouvait faire passer dans leur esprit le sentiment que je voulais leur inspirer. Les bombes qui éclataient très souvent dans le voisinage leur causaient une telle frayeur que les jeunes filles se précipitaient quelquefois dans mes bras et me serraient fortement.

J'avoue à mon lecteur que ces fréquentes étreintes, malgré la foudre et tous ses éclats, fai-

Cézac se distinguèrent par leur sang-froid, leur solidité, et contribuèrent beaucoup au succès des Hollandais. Aussi, l'année suivante, le slathouder accepta-t-il volontiers l'offre du chevalier Etienne de Damas, qui, pendant le siège, avait rempli les fonctions d'état-major, de former une légion d'émigrés à la solde de la Hollande. (Cf. Bittard des Portes, op. cit., et Ry/îs archiefs militaire correspondantie, Amsterdam.;

78 SOUVENIRS d'un volontaire de l'armée de condé

saient passer dans mon âme un tout autre sentiment que celui qu'elles éprouvaient elles-mêmes, et quoique ces instants d'alarme dussent nécessairement effrayer tout le monde, il n'en était pas moins vrai que je trouvais leur beauté plus ravissante dans ces moments de terreur et d'effroi.

Le gouverneur delà place, malgré les clameurs publiques, montrait toujours une fermeté inébranlable et une énergique résolution. Le marquis d'Autichamp, de son côté, secondait parfaitement le général hollandais ; il était constamment au poste d'honneur et toujours dans une ardente activité.

Depuis près de vingt jours, la ville n'avait cessé d'être bombardée, beaucoup d'habitants avaient péri, soit dans les ffamraes, soit par l'effet des bombes. Cette place était si rigoureusement bloquée et si étroitement serrée qu'elle ne recevait aucune nouvelle du dehors ; l'artillerie des assiégeants (1) et celle des assiégés faisait tellement de bruit au loin qu'il était impossible d'entendre celle des Autrichiens, qui se battaient toujours contre les Français pour délivrer l'importante place si rigoureusement assiégée ; mais personne

(i) Les officiers d'artillerie hollandais étant très inexpérimentés, les officiers français émigrés provenant de l'ancien corps d'artillerie ou de la marine s'étaient partagé avec succès les rôles de chef de pièce et de pointeurs, et leur tir découragea les assiégeants. C'est, en somme, par suite des qualités militaires des anciens officiers des armées de Louis XVI que — dans cette lutte fratricide — Maëstricht résista à l'armée de la République. Les troupes wallonnes n'3' auraient pas suffi.

SOUVENIRS d'un VOLONTAIRE DE l\\R>IÉE DE CONDÉ TU

de la ville, pas môme le gouverneur, ne savait si le généralissime, prince de Cobourg, était vainqueur OU vaincu ('), ni même où pouvait en être la situation de ses nombreuses phalanges. Tout le monde à Maëstricht était dans la plus grande anxiété et dans la plus complète ignorance du moment oii cesserait une position aussi malheureuse et aussi critique. .

Un matin des premiers jours de janvier, ma compagnie était de service au fort de Wick, situé assez loin de la vile, sur la rive droite de la Meuse. On nous avait fortement recommandé de faire de fréquentes patrouilles dans les diverses fortifications de ce fort, de lancer surtout dans la campagne beaucoup de pots à feu et d'avoir constamment l'œil et Toreille aux aguets. La nuit étant très obscure notre artillerie ne manquait pas de faire souvent usage de ses projectiles. Cependant nous n'aperçûmes jamais rien à leur clarté, nous étions seulement étonnés de l'inaction des tranchées rive droite que nous avions visà-vis de nous, tandis que la gauche continuait toujours un bombardement épouvantable. La

(') Le prince de Cobourg, général de l'armée autrichienne, était maître de la situation. Les victoires et l'autorité excessive des commissaires civils envoyés par la Convention pour surveiller les généraux français pendant la campagne furent les causes principales qui découragèrent Dumouriez et contribuèrent à sa défection (cf. Mémoires de Dumouriez). Cobourg fit lever le siège de Maëstricht, le 1" mars. Le 18, il gagna la bataille de Ncrvinde suivie pour lui de celle de Famars (cf. plus loin^

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place lui répondait avec la même violence; elle ne manquait encore d'aucune munition, et tout faisait penser, vu la fermeté du gouverneur, qu'elle tiendrait encore de nombreux jours.

II me souvient aussi qu'étant la nuit suivante en faction sur un cavalier du fort, je crus apercevoir un individu qui paraissait se mouvoir au pied des glacis; je criai à plusieurs reprises le qui-vive allemand : « Hait! Werda? » Personne ne répondant, je n'osai cependant pas tirer, dans la crainte de causer une fausse alarme ; mais je tins mon fusil toujours en joue sur ce qui me paraissait un être vivant, tout le temps de ma faction.

Lorsque la patrouille vint me relever, je fis apercevoir à l'officier, ainsi qu'à plusieurs soldats, ce que je voyais depuis longtemps et qui m'avait même donné une certaine inquiétude. Ils reconnurent alors que c'était le chapeau d'un soldat placé à ce poste et qui lui avait été enlevé par le vent. Tous ces militaires rirent beaucoup de l'aventure et me dirent qu'ils avaient oublié de me prévenir et que j'avais été sage de ne pas tirer sur ce fantôme, puisque cela aurait causé une alerte, chose qui est toujours passablement désagréable. Enfin, la tranchée, près de nous, cessa tout à fait son feu, et ce ne fut que le matin à l'aurore que nous sûmes le véritable motif de ce silence.

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