MARS- JUILLET
Bataille d'Aldenhoven. — Délivrance deMaëstricht par le prince de Cobourg. — Effervescence de la population. — Encore l'abbé Tamignan. — Nouvelles générosités de la comtesse de Sales. — Service funèbre en l'honneur de Louis XVI. — L'auteur entre en qualité de volontaire dans le régiment des hussards de Berchény. — Départ de Maëstricht. — M. de Saint- Martin. — Cézac rejoint son corps près de Dînant. — Sa réception. — Une alarme. — Le général de Reaulieu. — Un poste périlleux. — L'aflaire de Gerpine. — Réflexions morales et politiques sur l'émigration.
Le soleil le plus radieux parut majestueusement, ce jour-là, sur l'horizon, éclaira la délivrance des habitants de cette forte place et ajouta, s'il est possible, à leur bonheur et à leur enthousiasme (1). Pendant que, sur le fortdeWick, nous étions occupés à contempler la beauté de cet astre brillant, un individu paraissant au fond de nos glacis détourna un moment notre attention. Le premier mouvement du factionnaire fut de le coucher en joue; mais, à ses gestes et aux signes pacifiques qu'il nous fit, nous jugeâmes qu'il
(') Cf. sur la défense de Maëstricht : Comte Girard de Contadcs, Journal d'un fourrier de l'armée de Condé, Paris, Didier, 1882, p. 326.
82 SOUVENIRS d'un volontaire de l'armée de condé était porteur de quelque bonne nouvelle ; nous criâmes aux sentinelles de ne pas bouger, nous le fîmes approcher ; il nous cria d'une voix extrêmement émue que l'armée française était dans une déroute complète et que sa subite retraite était sans doute le résultat d'une forte bataille gagnée par les Autrichiens, du côté d'Aix-la-Chapelle (1).
« Ce qui nous le fait croire, à nous autres villageois, ajouta l'individu, c'est que nous avons entendu, malgré le bruit de l'artillerie du siège, le canon souffler pendant deux jours dans celte direction. »
Nous le fîmes monter sur le rempart à l'aide d'une échelle de corde et conduire de suite au prince-gouverneur.
Nous étions, d'après la bonne nouvelle, occupés à regarder, avec une lunette, vers la partie Nord, si nous ne découvririons rien qui eût l'air de ressembler à nos libérateurs.
En effet, au bout d'une demi-heure d'attente, nous aperçûmes la montagne hérissée et couverte de troupes. Nos yeux étaient éblouis par la réflexion du soleil sur ces innombrables baïonnettes et nous étions à attendre avec une impatience
(1) La bataille d'Aldenhoven. entre Juliers et Aix-la-Chapelle, remportée par les Autrichiens le 1" mars, à la suite de laquelle Cobourg vint débloquer Maëstricht. Le 18 du même mois, les Français y prirent leur revanche, et Jourdan y remporta une nouvelle victoire le 2 octobre 1794.
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qu'il serait difficile de. rendre, quel serait enfin le re'sultat de l'e'vénement qui semblait se préparer sous nos yeux.
A peine le gouverneur eut-il entendu l'homme que nous lui envoyâmes, qu'il donna l'ordre à une partie de la garnison d'aller de suite reconnaître les tranchées du Nord qu'avaient abandonnées les républicains. Le bruit se répandit aussitôt en ville que nous étions enfin délivrés d'un ennemi qui nous avait fait tant de mal, que les maux que l'on avait endurés étaient finis et que nous allions être rendus au bonheur et à la paix. Nous vîmes en effet les remparts de Maëstricht se couvrir insensiblement d'une population innombrable et qui attendait avec une grande anxiété quelle serait l'issue de cette scène. Nous étions, au fort de Wick, comme je l'ai déjà également observé, spectateurs de celte brillante armée. Les dragons brunsv^ickois (^) faisaient partie de la sortie et formaient l'avant-garde en avançant toujours à la reconnaissance. D'un autre côté, les Français de la rive gauchedelaMeuse jetaient encore quelques bombes sur la ville, et on leur voyait même faire quelques évolutions. Nous jugeâmes que ça ne pouvait être que leur arrière-garde qui manœuvrait ainsi pour faire filer leur gros matériel et leurs pièces de siège. Les dragons brunswickois qui s'avançaient
(') Ayant fait partie des troupes du tluc de Brunswick au moment de Valmy.
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sur la rive droite pour savoir quelles étaient les masses défendant la montagne, furent fort surpris de ne pas les reconnaître et tirèrent même quelques coups de carabine sur cette formidable colonne. Nous crûmes, ainsi que l'immense population qui couvrait les remparts, qu'une nouvelle armée ennemie, fatiguée de la résistance de la place, accourait eniin pour tenter un nouvel assaut. Déjà quelques groupes de bourgeois, qui étaient sortis de la ville pour jouir du spectacle de leur délivrance, rentrèrent précipitamment et augmentèrent la consternation de tous.
Pondant cette pénible situation des habitants de Maëstricht, l'armée autrichienne — car c'était positivement elle — s'avançait vers les tranchées avec le plus grand ordre et présenta bientôt une demi-lieue de front. Étonnée de cette fusillade et de l'erreur de la garnison, celte formidable ligne ne savait que penser. Pour faire cesser ce quiproquo, le prince de Gobourg (') qui la commandait envoya à toutes brides quelques-uns de ses aides de camp qui, agitant leurs mouchoirs blancs au bout de leurs épées, firent enfin connaître l'armée libératrice. A ces signaux, qui firent cesser toute erreur, les masses du peuple qui encombraient les fortifications, poussèrent les plus fortes acclamations de joie en criant à l'unanimité :
(1) Le prince de Cobourg arrivait d'Alclenhoven.
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« Vive l'empereur ! Vive le prince de Gobourg ! Vive la brave armée autrichienne ! »
L'aspect de tout ce monde bariolé, amoncelé, criant tous à la fois et d'une manière étourdissante, aurait pu vraiment faire croire qu'ils s'entredéchiraient si nous n'avions su que ces clameurs n'étaient autre chose que du délire et de la joie.
Cependant l'armée autrichienne, s'avançant majestueusement en bataille, vint se ranger à un quart de lieue de la ville et présenta une force des plus importantes; elle salua la place de cent coups de canon et, après cette cérémonie d'usage, ses phalanges victorieuses se mirent en colonne et firent dans Maëstricht une entrée triomphale avec leur doubles aigles déployées, tambours et musique en tête.
A la vue de ce mouvement de l'armée alliée, le peuple quitta sa position et courut aux portes de la ville pour recevoir ses libérateurs. Pendant ce temps-là, la moitié de la garnison était sortie par la porte de Bruxelles pour harceler l'arrière-garde de l'armée républicaine, qui fut bientôt rejointe par les hussards hongrois.
La joie fut si unanime dans cette cité qu'on nous oublia au moins six heures à notre poste; à la fin cependant, on vint nous relever pour nous faire partager la folie et l'enthousiasme de tous les habitants. En effet nous les vîmes livrés à une joie qui se rapprochait de la frénésie; ils dansaient
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dans les rues et sur toutes les places; chaque bourgeois, devant sa porte, distribuait aux soldats vainqueurs du pain, de Teau-de-vie, de la bière et du tabac, enfin tout ce qui pouvait leur faire plaisir et les soulager.
Les femmes, qui naguère avaient été si consternées, étaient celles qui montraient le plus de joie et faisaient le plus d'extravagance; elles poussaient le sentiment de la reconnaissance jusqu'à sauter au col des soldats autrichiens pour les remercier.
De ma vie je n'ai vu une pareille effervescence ni un enthousiasme plus extraordinaire.
Aussitôt que je fus libre, je m'empressai d'aller voir ce qu'étaient devenues ces excellentes dames de Namur ; elles n'étaient sorties de leur souterrains qu'à la nouvelle de la levée du siège ; je les trouvai à peine remises de leur frayeur ; elles avaient des figures pâles et allongées; l'abbé Tamignan avait perdu ce coloris rubicond qui annonçait la santé et un caractère exempt de soucis. Lui et ces dames m'embrassèrent et me reçurent comme un soldat qui avait contribué à la défense commune. La bonne comtesse s'approcha de moi et, me prenant la main, me dit avec l'accent d'une véritable mère:
« Mon brave enfant, il faut que d'ici l'époque où vous pourrez rentrer dans votre patrie et au sein d'une famille qui doit vous chérir, vous ces-
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siez d'être errant et malheureux, je veux vous tenir lieu de celle qui vous a donné le jour, car VOUS m'en avez inspiré les sentiments. Le prince de Cobourg vainqueur ne tardera pas à rejeter l'armée ennemie au delà des frontières et à rendre, par conséquent, la Belgique entièrement libre ; dans ce cas, je vous offre une retraite contre les vicissitudesauxquelles l'homme est toujours en proie dans la pénible carrière des armes. Vous habiterez Namur ou, si vous aimez mieux, mon château de Sales ; la position en est pittoresque et extrêmement agréable; vous m'avez dit souvent que vous aimiez l'exercice de la chasse et de la pêche; j'ai quelques chiens, et mon garde assure que ma terre ne manque pas de gibier. »
Elle ajouta même en riant que si j'avais besoin d'un bon directeur, l'abbé Tamignaii remplirait cette tâche avec infiniment de zèle et d'intérêt.
Mon premier mouvement fut de me prosterner aux pieds de cette excellente femme et, pénétré de la plus vive émotion, je l'assurai de toute ma gratitude pour les bontés dont elle voulait m'honorer; j'ajoutai que son souvenir durerait jusqu'à mon dernier soupir, mais qu'à mon grand regret je ne pouvais accepter son offre, que la mort du plus juste et du meilleur des rois avait dû mettre dans l'âme de tous les émigrés français la volonté de venger ce père du peuple et de ne poser les armes que cet acte de justice accompli.
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(( Je vais me ranger, ajoutais-je, sous les étendards des frères de ce malheureux martyr, jusqu'à ce qu'il n'aient plus besoin de nos bras, ni de notre dévouement. »
M"* de Sales insista encore; je la suppliai de nouveau d'être convaincue de toute ma reconnaissance pour les bontés qu'elle m'avait prodiguées, et je pris momentanément congé de ma bienfaitrice ainsi que de sa bienveillante société.
Je fus aussi voir les Lamborelles qui, pénétrées de la joie de se voir délivrées, m'embrassèrent avec transports et m'engagèrent à diner avec plusieurs de leurs compatriotes venus à Maëstricht pour savoir ce qu'elles étaient devenues. Jamais repas ne fut plus animé ni plus gai ; je plaisantais beaucoup ces aimables jeunes filles sur leur frayeur pendant le siège et sur la manière dont elles se précipitaient dans mes bras, croyant se préserver de l'effet des bombes et des obus; je leur dit que je regrettais fort, sous ce rapport, que le siège n'ait pas duré plus longtemps ; elles rirent infiniment de mes regrets et jurèrent, ainsi que leur mère, qu'on ne les prendrait plus dans une semblable souricière et qu'heureusement elles en avaient été quitte pour tapeur. Parmi les convives était un petit maître assez bien tourne que ces dames prièrent à chanter ; il s'en acquitta avec une grâce toute particulière; ce fut une
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cantate de sa composition sur les événements du jour, sur les triomphes du prince de Cobourg.
Vers onze heures, je pris congé de celte intéressante société ; je lui souhaitais une bonne nuit et fus me livrer moi-même à un repos dont j'avais le plus grand besoin.
Quatre jours après la délivrance de la ville, on suspendit toutes les fêtes, et l'ordre du jour de la garnison, ainsi que toutes les cloches annoncèrent un service funèbre pour le repos de Tàme de ce trop malheureux roi de France, qui avait péri quelques jours auparavant, victime de son dévouement et de ses bontés pour son peuple, qui les avait si peu reconnus. Tous ceux qui purent s'habiller de noir s'empressèrent d'y assister. Les militaires de tous grades et des diverses puissances quise trouvaient à Maëstricht s'y rendirent également en grande tenue avec le crêpe au bras et à la poignée de leur épée. La haie de tous ces soldats sous les armes présentait l'aspect de la plus grande tristesse et du plus grand recueillement et attestait la douleur générale qu'avait causé ce malheureux événement.
Cette cérémonie eut lieu avec toute la pompe et toute la dignité possible. Un prêtre français fit le panégyrique funèbre de celui que nous regrettions tous, y mit beaucoup de chaleur et d'entraînement, et lit passer dans l'âme de tous les assistants un tendre intérêt pour ce roi si mal-
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heureux, avec une indignatioa profonde de l'horrible catastrophe.
De nouveaux régiments traversaient journellement la ville pour aller renforcer l'armée autrichiennequi poussait toujours de l'avant et marchait de progrès en progrès. Au nombre de ces corps si bien tenus,jereconnuslebeaurégimentde hussards de Berchény('), monté entièrement sur des chevaux limousins d'une grande finesse ; il était passé au service de l'Autriche depuis notre licenciement; plusieurs hommes d'armes en faisaient partie comme volontaires. J'embrassais avec joie un
(i) Le régiment de Berchiny, ou plus exactement Berchény, fut formé en 1720. 11 se composa en partie de hussards levés en Turquie par le comte Ladislas-Ignace de Berchény et de Szekes, maréchal de France, originaire de la Haute-Hongrie, entré au service de la France en 1*12. Ce régiment se distingua toujours par sa bravoure, sa belle tenue, sa parfaite discipline et il se signala pendant la guerre de Sept Ans (cf. HislGrique des corps de troupes, Mhiistère de la Guerre, 1900). En 1190. il était commandé par le comte F.-A. de Berchény, second fils du maréchal, qui, un jour, fait sonner à cheval. On y monte en grande tenue, musique en tête, armes et bagages au complet, pour faire une marche militaire. 11 en passe la revue et, se plaçant au cenlre, il dit : « Hussards, j'étais venu en France avec vous pour servir le roi. Aujourd'hui la Révolution triomphe. Impossible de remplir ma mission. Je retourne en Hongrie. Qui m'aime me suive! » Dès lors ceux des hussards qui demeurent en France formeront le ■l"' régiment de hussards. Les autres, sous les ordres de Berchény, entreront au service de l'Autriche. On a beaucoup dit que l'émigration avait commencé dans la cavalerie et les hussards au lendemain de la prise de la Bastille. Cela est inexact et tout particulièrement en ce qui concerne Berchény : « En voici une preuve, écrit le capitaine L. Choppin dans son bel ouvrage les Hussards, les vieux rér/iments, 1672-1192, p. 373. Par dévouement M. le comte de Berchény conserva son commandement (en 1789)
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de mes amis nommé Saint-Martin, aussi loyal que brave camarade; il me sollicita d'entrer comme volontaire dans ces hussards et me dit qu'il me présenterait à M. de Guerrière (i), leur colonel, et qu'il était certain qu'il se ferait un plaisir de m'agréer. Il ajouta, qu'ayant eu son cheval tué à
avec la conviction que la monarchie trouverait son salut dans la sagesse de la nation et l'appui de la noblesse. En présence de l'émigration des principaux chefs de l'armée, d'une certaine quantité d'ofiîciers, il descend dans sa conscience et juge qu'il ne peut servir plus longtemps ^en 1790 seulement) sans trahir le serment de fidélité qu'il a juré au roi. Mais, avant de prendre une décision d'une telle importance, il tient à remplir exactement ses obligations militaires en faisant, quand même, acte de respect et d'obéissance vis-à-vis du ministre de la Guerre, dont les opinions politiques étaient diamétralement opposées aux siennes. Loin de se livrer à des récriminations bruyantes contre le nouvel état de choses, il remplit simplement la mission à lui confiée au sujet de la revision des ordonnances sur les exercices et manœuvres de cavalerie. Quelques jovu's avant de passer à l'étranger, il remit à AI. Duportail les observations que le Comité de cavalerie lavait chargé de rédiger... Le document peut être considéré comme un adieu digne de celui dont le nom tiendra toujours une grande place dans les annales glorieuses des hussards, de la cavalerie, de l'armée. » Ajoutons qu'il est toutefois pénible de voir Berchény combattre deux ans plus tard contre la France, alors que le 1"' Hussards, composé d'un grand nombre de ses anciens soldats, se couvre de gloire à Valmy et à Jemmapes.
(') Là encore l'orthographe de Cézac est tout à fait fantaisiste. 11 n'y eut pas de colonel de Guerrière à la tète du régiment de Berchény. Ce personnage ne peut être que Philippe-Jacques de Georger, lieutenant colonel d'Estherazy-Ilussards en 1~87, colonel du régiment de Berchény le 25 juillet 1791, passé à l'ennemi en avant de Thionville avec 22 officiers et 90 sous-officiers ou hussards le 8 mai 1792, général major au service autrichien en 1799. En prononçant le g dur à l'allemande, ou obtient « Guourgcr », qui ressemble assez à Guerrière et explique l'erreur de l'auteur des Souvenirs.
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Aix-la-Chapelle, il allait rester à Tongres, oùdevail s'établir le dépôt du régiment.
Je fus le joindre dans Taprès-dîner pour alleravec lui chez son colonel qui m'accueillit bien et me fit inscrire comme volontaire dans le 1" escadron, justement celui de mon ami Saint-Martin. Le colonel me donna quatre jours pour faire mes affaires et mes adieux aux connaissances que je pouvais avoir à Maëstricht. Il me dit, ainsi qu'à Saint-Martin, que nous ne languirions pas longtemps au dépôt, attendu qu'il attendait sous peu de jours cent chevaux hongrois de remonte et que nous serions du premier détachement qui devrait venir joindre le régiment.
11 fallut donc quitter une ville où se partageaient toutes mes affections : chez la bonne comtesse de Sales, les sentiments du fils le plus reconnaissant ; chez les amicales et charmantes Lamborelles, l'amour, l'amitié; un sentiment plus fort que l'un et l'autre remplissait mon cœur. Bref, l'honneur et le devoir me firent une impérieuse loi de tout quitter et de recommencer la carrière la plus fatigante.
Je fus prendre congé de toutes ces personnes qui m'avaient témoigné tant d'intérêt et d'attachement. La vieille comtesse de Sales me força à prendre 10 louis et me réitéra de nouveau l'assurance que je trouverais constamment un asile chez elle et qu'elle me priait d'en profiter quand je serais malheureux et sans secours. Les
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dames Lamborelles me firent aussi leurs adieux et leurs protestations d'attachement les plus sincères. Je n'ai plus entendu parler de cette dernière famille depuis cette époque ; je sus cependant que la mère mourut et que ses filles furent habiter chez* un oncle établi en Hollande.
Je fus prendre congé de ce pauvre M. d'Abzac, dont le fâcheux état empirait de jour en jour ; je lui fis part du parti que j'avais pris de servir pour vengeance du malheureux roi Louis XVI. Il me répondit que c'était celui que devait prendre tout bon royaliste français, mais que son dépérissement l'empêchait de suivre son inclination. En lui faisant mon dernier adieu, je lui demandai pardon de lui avoir donné des sujets d'impatience, soit par mon trop de gaîlé, soit pour quelques autres motifs. Je l'assurai que mon cœur n'avait jamais été pour rien dans les contrariétés éprouvées par rapport à moi.
Ce malheureux ami démon père me rendit mon embrassade en pleurant et me répondit d'une voix languissante qu'il me souhaitait toutes sortes de bonheur et un heureux retour au sein de ma famille. Ce furent les seules paroles que ce triste et faible M. d'Abzac eut la force de prononcer.
J'appris quelque temps après que ce parent et ami de la maison avait cessé de vivre (*).
CJ On a vu plus haut qu'il inouml seulement le 8 janvier 179».
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Me voilà donc à présent volontaire dans un régiment de hussards, portant moustaches et très content de servir dans un corps de troupes légères. Après quelques jours de pénibles manœuvres, nous partîmes pour l'armée au nombre de soixante hommes, parfaitement habillés, équipés et montés; nous rejoignîmes le régiment du côté de Dinant, près Givet ; il était occupé à faire un service actif sur la frontière.
L'ami Saint-Martin et moi logions toujours ensemble; il était d'un caractère extrêmement doux et complaisant, mais très susceptible et très chatouilleux. Gomme j'avais un peu ce défaut-là, nous nous étions accordés pour ne nous faire jamais entre nous aucune plaisanterie qui put blesser notre amour-propre. Cette attention mutuelle fit que, pendant trois ans que nous restâmes ensemble, il n'y eut jamais entre nous le moindre sujet de blâme et la plus légère altercation.
Le jour oii nous joignîmes le corps, nous rencontrâmes une cinquantaine de ces hussards qui venaient de faire une reconnaissance à la barbe de l'ennemi. Il y avait eu quelques coups de carabine échangés de part et d'autre.
Nous étions au mois de février, il faisait un froid glacial; la terre et les arbres étaient couverts de frimas et le détachement allait au grand trot pour se réchaulfer. 11 offrait le contraste le plus
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frappant avec le nôtre dont la majeure partie était des recrues sans barbe, tandis que les autres hussards étaient d'anciens militaires à longues moustaches toutes couvertes, ce jour-là, ainsi que leurs shakos, de neige et de frimas. Ils avaient un air si martial et si militaire qu'il me prit à leur aspect un frémissement de plaisir et d'admiration.
Arrivés au cantonnement oi!i était le régiment Saint-Martin, plus ancien que moi, me présenta à tous les camarades; j'en reconnus quelques-uns qui m'accueillirent en frères d'armes et m'habituèrent bientôt à leur brillante société et h leur manière de vivre. Il fallait de toute nécessité, et c'était de bon ton, fumer, boire souvent du rogomme ou d'autres liqueurs spiritueuses; c'était dans notre sabretache que nous enfermions toutes ces douceurs militaires.
Deux chemises, deux mouchoirs et le fameux col de carton étaient les seules richesses que renfermaient nos portemanteaux, gros à peu près comme des boudins et qui nous servaient d'oreillers le plus souvent.
Parmi ces hussards qui étaient déjà faits à un métier si pénible, il en était beaucoup qui portaient des noms très connus en France, comme : MM. de Châtiilon, de Nesles, de Malzac, de Roffignac, de Mandat, de la Poterie, de Chateauneuf, de Vielcastel, un de mes cousins. Plusieurs avaient
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été fort riches dans leur patrie, et pour lors leur unique fortune consistait dans le détail que j'en ai donné.
Le service de ces contrées était si fatigant qui! ne s'écoulait jamais trois jours sans qu'on montât à cheval ou que de fréquentes alertes nous tinssent constamment sur le qui-vive. Un fort piquet du régiment était posté journellement dans un endroit assez près de Givet, sur une hauteur qui bordait la Meuse, passage très difficile et par conséquent très aisé à garder; cependant, la troisième fois que je fus de service à ce poste entouré de précipices, tout le détachement fut pris, excepté les deux vedettes (j'étais heureusement une d'elles), les hommes furent conduits en France, et nous apprîmes que quelques-uns avaient été fusillés dans les vingt-quatre heures.
En nous plaçant en vedette à quatre cents pas de la baraque où étaient les hussards, le maréchal des logis qui les commandait nous avait donné comme consigne de faire bien attention de nous tenir sur nos gardes et d'avertir le piquet, si par hasard nous entendions aboyer les chiens des deux villages situés à un demi-quart de lieue du poste. Je me rappelle aussi que le mot d'ordre était : « François II ».
Il était à peu près deux heures du matin lorsque nous fûmes relever les vedettes; le temps était froid et nébuleux, nous grelottions sur nos che-
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vaux et ne pensions pas à l'événement qui allait nous arriver.
Un vent des plus violents, s'élevant du côté du nord, eut bientôt fait disparaître ces épais brouillards ; une lune très brillante parut sur l'horizon et commença d'éclairer le paysage où nous étions placés ; nous entendîmes souvent, du côté des rochers blanchâtres qui bordent la Meuse, les cris sinistres des hiboux, des chats-huants ; les loups quelquefois mêlaient leurs hurlements aux cris de ces oiseaux nocturnes et aux glapissements des renards chasseurs. Il y eut même im de ces animaux qui, passant près de nos chevaux, les épouvanta d'une telle manière que nous eûmes beaucoup de peine à les contenir.
Quelquefois il nous semblait apercevoir des formes humaines qui se mouvaient; nous nous détachions alternativement, mon camarade et moi, pour aller reconnaître. Arrivés sur les lieux, nous nous apercevions combien nos yeux nous avaient trompés et revenions en riant à nos places respectives. Cette nuit-là, il y avait à peu près une heure trois quarts que nous étions en vedettes lorsque nous entendîmes, malgré la force du vent, les chiens des deux villages faire un vacarme épouvantable. Mon camarade se détacha aussitôt et fut avec célérité avertir le commandant du poste.
Tous les hussards enveloppés de leurs manteaux, ayant les rênes de leurs chevaux passées dans leur
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bras, dormaient profondément étendus sur la paille. A peine mon camarade m'avait-il quitté que je fus assailli par un essaim de cavaliers qui coururent sur moi bride abattue. Je n'eus que le temps de tirer mon coup de carabine et de fuir vers le poste. Cette cavalerie me talonna de si près qu'elle arriva presque aussitôt que moi à la baraque Les hussards à peine éveillés n'eurent pas le temps de placer ce qu'on appelle le cheval de frise dans l'étroit passage ; les chasseurs français arrivèrent en foule et se saisirent de tous nos hommes; il n'y eut que moi et mon camarade qui, étant a cheval, ne demandâmes pas nos restes et courûmes avertir le régiment de ce fatal événement.
En hâte les trompettes sonnèrent le boute-selle et à cheval. Tout le corps fut prêt en cinq minutes et un fort détachement partit au galop au secours des prisonniers ; mais ils ne purent arriver assez tôt et trouvèrent la baraque qui brûlait sans personne; ils continuèrent leur route, toujours avec la même allure, vers Givet, mais arrivèrent trop tard.
Cependant les patrouilles françaises ne venaient que d'entrer dans la place avec leur prise et, comme le jour commençait à paraître, il partit quelques coups de canon des fortifications qui n'atteignirent personne, mais dont le bruit faisait retentir les échos de tous les rochers des environs. Le détachement se retira et nous joignit comme
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nous avancions vers Givet ; le colonel fit faire demitoiir et nous nous retirâmes également après avoir commandé un nouveau piquet pour remplacer les malheureux qui avaient été pris. Notre chef lui recommanda de bien faire le guet et surtout de ne pas dormir la nuit et de faire de fréquentes patrouilles. Le régiment reprit sa route vers ses cantonnements, où nous arrivâmes extrêmement fatigués et transis de froid.
Quelque temps après, nous fûmes relevés de ces parages par des hiilans autrichiens (') ; nous côtoyâmes les frontières de France jusqu'à une portée de canon des glacis de Philippeville. Le général de Beaulieu(2), sous les ordres duquel nous étions passés, faisait faire des abatis par une fourmilière de fantassins, de sorte que chaque bois présentait un obstacle à Tennemi et nous préservait de toute surprise.
(•) Les Autrichiens elles hussards de Berchény appartenant au corps d'armée du général de Beaulieu, troupes dont le généralissime était toujours le prince de Gobourg, combattirent les troupes de Dumouriez en Belgique pendant tout le mois de mars 1793. Le 18 mars, Cobourg gagna la bataille de Nervinde contre les Français et peu de temps — on l'a déjà dit — après celle de Famars.
('") J.-P., baron de Beaulieu, général des armées autrichiennes, né dans le Brabant en 172S, mort en 1819, commença sa carrière militaire dans la guerre de Sept Ans (1706-1763), réduisit en 1789 le Brabant insurgé, obtint en 1792 et 1794 quelques avantages dans les Pays-Bas sur les Français et battit Jourdan à Arlon ; mais, ayant été nommé, en 1796, général en chef en Italie, il fut perpétuellement battu par Bonaparte, surtout à Montenotte et à Lodi, et fut obligé de renoncer à son commandement.
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J'entendis un soir, à la brune et sans être vu, notre nouveau général dire à notre colonel, confidentiellement, qu'il fallait placer six hommes de mon corps et de son choix à un poste extrêmement périlleux pour sauver un plus grand nombre de braves gens; que la grande confiance qu'il avait dans ses hussards les lui avait fait choisir de préférence dans une occasion comme celle-ci. Le colonel fut flatté au dernier point de la bonne opinion que le général de Beaulieu avait de son régiment; il donna l'ordre de suite de choisir six hommes pour marcher les premiers. Ayant été de garde deux jours auparavant, ma surprise fut extrême de me trouver du nombre des hussards désignés, et je ne dissimulerai pas à mon lecteur qu'un frissonnement me saisit et qu'il s'en suivit chez moi une pâleur qui étonna ceux qui étaient présents; mais je ne crus pas devoir leur en dire la raison ; nous bûmes de la fine goutte de sacré chien, et nous nous disposâmes à partir.
Aussitôt que l'horloge de Philippeville eut sonné sept heures, un officier de Croates viut nous prendre pour nous conduire au poste si périlleux. Chemin faisant, il nous recommanda le plus grand silence et fit même serrer nos pipes ; il me dit en particulier que le danger était imminent et que, s'il me parlait avec cette franchise, c'est que le colonel lui avait assuré qu'il pouvait le faire, étant sûr que, dans aucun cas, je ne me résoudrais à
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quitter la place d'honneur qu'on m'avait confiée. Il ajouta que le général avait appris par les espions que la garnison de Philippeville devait faire cette nuit môme une sortie et que c'était pour prévenir toute surprise qu'on nous aventurait ainsi, que, grâce peut-être à l'obscurité, le danger deviendrait moins grand.
« En conséquence, continua-t-il, j'ai ordre de vous conduire à une portée de pistolet des remparts de cette place forte, de manière que vous entendiez le qui-vive des factionnaires quand on les relèvera et, si le moindre bruit, le plus petit mouvement vous annonçait des projets hostiles de la garnison; vous enverriez de suite deux de vos hommes avertir le premier poste d'infanterie que nous avons trouvé en venant; mais surtout évitez de nous causer aucune fausse alarme. »
Il nous enjoignit de faire en sorte de ne pas mettre pied à terre, d'empêcher, s'il était même possible, le hennissement de nos chevaux et de faire notre retraite avant la naissance du jour, car, ajouta-t-il encore, il est d'une importance extrême que vous ne soyez pas aperçus.
Je ne rapportai pas à la lettre aux hussards qui étaient avec moi tout ce que m'avait dit l'officier de Croates ; mais je ne leur dissimulai pas le danger de notre position et l'urgence où nous étions de remplir ponctuellement la consigne.
« Ne faisons pas les farceurs, leur dis-je, notre
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vie dépend entièrement de notre exactitude à remplir nos devoirs. »
Le plus grand calme régna toute la nuit dans la ville ; nous n'entendîmes que le qui-vive des sentinelles qui se relevaient de deux heures en deux heures et, aussitôt que nous jugeâmes par le chant de quelques oiseaux que le jour allait paraître, nous nous retirâmes comme nous en avions reçu l'ordre, fort heureux que notre extrême proximité n'ait pas été aperçue, car, vraisemblablement, une fusillade nous eût bien mal arrangés.
A notre rentrée le colonel vint me faire son compliment et me dit en riant u qu'il avait fortement craint de ne plus me voir manger de pain de munition ».
Nous éprouvâmes pendant quelque temps le calme et la tranquillité dont nous avions si grand besoin pour un repos nécessaire. Nous étions abondamment pourvus de vivres, de fourrages et de tout ce qui pouvait nous être utile. Nous nous endormîmes quelques jours dans cette douce sécurité quand, tout à coup, il prit fantaisie aux Français de nous attaquer sur toute la ligne. Les premiers coups de carabine de nos postes avancés nous eurent bientôt mis à même de nous ranger en bataille et d'attendre notre ennemi (' de pied
(') La défection de Duraouriez avait eu lieu le 3 avril 1133. 11 s'était retiré en Allemagne, ne voulant pas combattre contre la
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ferme; mais il ne fit de notre côte que le simulacre d'une reconnaissance. Ainsi la journée se passa sur notre point en légères escarmouches et en observations réciproques; mais le canon ne cessa de ronfler du matin au soir dans la direction de l'armée du Centre que commandait le généralissime prince de Cobourg. Aussi apprîmes-nous le lendemain que ce chef distingué avait forcé l'ennemi à la retraite, après avoir obtenu des succès signalés ; nous reçûmes l'ordre de nous porter de suite au devant, en serrant de près l'avant-garde française. Notre armée de gauche, commandée constamment par le général de Beaulieii, était animée du meilleur esprit et du plus grand courage et ne demandait que l'occasion de se distinguer. En effet, toutes les fois qu'elle se mesurait avec l'ennemi, elle s'en tirait toujours avec avantage; mais malheureusement le soldat était pillard et un peu relâché pour la discipline, et faisait souffrir, malgré de sévères exemples, les peuples qui se trouvaient sur le théâtre de la guerre. Je souffrais beaucoup moi-même d'être témoin de ces vexations, quoique bien souvent j'eusse mangé et partagé le pain de la veuve et de l'orphelin ; mais, presque toujours, « ventre affamé n'a pas d'oreilles » ; ce cruel besoin rend sans pitié et ne
France sous les ordres de Cobourg. L'« ennemi »> dont l'auteur parle ici avec une imprécision de dates regrettable n'était plus sous ses ordres.
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connaît d'autres affections que de le satisfaire.
Du 10 au 30 juin 1793, notre avant-garde fut inopinément attaquée, au point du jour, sur les bords de la Sambre. Notre régiment fit à la hâte un mouvement rétrograde, afin de prendre sur un plateau une position plus avantageuse.
Parvenus sur ce point, l'ennemi cessa de nous poursuivre; mais, ayant mis toutes ses foudres de guerre en batterie, nous fûmes une demi-heure ou trois quarts d'heure à la merci de toutes ses bordées. Chaque boulet, en traversant notre ligne, emportait un hussard ou un cheval. Cette situation critique nous indignant à la fin, nous criâmes tous à la fois, excepté les chefs : « Chargeons, braves amis, chargeons! »
A ce signal d'impatience, nous rompons notre ordre de bataille, nous n'écoutons aucun commandement, nous descendons à la débandade un coteau pour en monter un autre et joindre l'ennemi. Les plus téméraires étaient les premiers ; les autres, ainsi que les chefs, suivaient le torrent ; nous traversâmes à cette allure le village de Gerpine(^), où déjà quelques voltigeurs français s'étaient établis, et nous montâmes le coteau opposé où l'ennemi nous attendit. Les cris du
(') Sur cette affaire du 10 au 20 juin 1793, qui eut lieu sur les bords de la Sambre ducôté de Gerpine, cf. Jomini, Victoires et Conquêtes, t. V. Dumouriez dès lors était remplacé par Jourdan, qui allait marcher de victoires en victoires. On a déjà vu qu'il avait battu Beaulieu à Arlon, le 15 avril.
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commandant et la nécessité de notre position nous firent une loi de marcher avec plus d'ensemble et en ordre de bataille; cette manœuvre terminée sans beaucoup d'exactitude, nous fondîmes avec une impétuosité qni n'a pas d'exemple sur ceux qui nous avaient si maltraités et qui, malgré leur forte position et leurs décharges d'artillerie et de mousqueterie, furent mis dans une déconfiture complète ; leurs carrés furent enfoncés, et la boucherie la plus horrible fut le résultat de cette affaire dans laquelle il y eut peu de prisonniers. Nous parvînmes, quelques camarades et moi, à sauver plusieurs de ces malheureux en nous précipitant au-devant du sabre de nos volontaires, qui, blessés, ivres de fureur et ne nous reconnaissant même plus, faillirent nous massacrer tous.
Châtillon {'), blessé d'un coup de baïonnette, eut l'extrême folie de dire à un grenadier qui lui demandait la vie, en le couchant en joue.
« Tu ne mérites pas qu'on te l'accorde, défendstoi. »
Ce brave républicain, voyant qu'il en fallait faire le sacrifice, lâcha son coup de fusil et étendit raide mort M. de Châtillon. Il fut aussitôt mis en pièces.
La vue de tout ce monde sur le carreau et dont
(') Ancien garde du corps du roi devenu hussard de Berchény.
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beaucoup palpitaient encore, me faisait déplorer que les circonstances si impérieuses forçassent des Français à s'égorger mutuellement.
11 faut espérer aujourd'hui que nos descendants n'éprouveront jamais de pareilles calamités et que les Français reconciliés ne feront désormais qu'un faisceau contre tout étranger assez téméraire pour oser l'attaquer. L'infanterie, que notre régiment avait si maltraitée, était composée de trois bataillons de la Vendée.
Nous fouillâmes dans les poches de ces malheureux; ils n'avaient que quelques assignats dont nous ne tirâmes aucun parti ; ils étaient aussi porteurs de lettres de leurs parents, qui leur mandaient parfois que leur seigneur avait été guillotiné et qu'ils espéraient rester paisibles possesseurs du bien qu'ils avaient acheté si bon marché à la nation. Dans d'autres, ils leur conseillaient de se conduire toujours comme d'honnêtes et braves gens et de conserver constamment les principes de religion qu'ils avaient puisés dans leur famille. Nous étions désolés, à dire vrai, que les porteurs d'une si bonne morale fussent sans vie étendus h. nos pieds. Combien nous aurions désiré pouvoir la leur rendre, car bien rarement les enfants qui reçoivent de pareils principes s'écartent du chemin de l'honneur et de la vertu.
Nous eûmes, dans cette sanglante affaire, une centaine d'hommes de tués et un nombre presque
égal de blessés ; nous perdîmes la iiiiitième partie de nos chevaux. L'ennemi eut 700 hommes de tués et beaucoup de grièvement blessés. Les prisonniers ne dépassèrent pas 150 qui tremblaient comme feuilles que nous ne les fissions périr. Les plus consolantes paroles ne pouvaient mettre un terme à leurs angoisses et à leur terreur.
On ne doit pas s'étonner de la rage qui animait si fortement les émigrés à l'époque de 1793, temps si désastreux pour l'humanité. Il n'y avait pas de jours où nous n'apprissions que pères, mères, parents et amis avaient péri sur l'échafaud ou croupissaient dans les plus noirs cachots en attendant le coup de grâce.
Un autre motif qui ajoutait encore au désir de vengeance des émigrés était l'exécration de la mort du plus juste et du plus malheureux des rois, et aussi la manière barbare dont on mutilait leurs camarades faits prisonniers.
L'histoire de ces temps otï're vraiment des exemples qui font frémir et dont la cruauté ne s'est jamais surpassée ; il faut jeter un voile épais sur des horreurs qui ne se retraceront plus jamais et qui, il faut l'espérer, n'affligeront plus désormais les yeux d'aucun de nos arrière-petitsneveux.