‹ Souvenirs de François de CézacChapitre 22 sur 38 · JUILLET 1793-MAI · texte numérisé non relu

JUILLET 1793-MAI

Les hussards de Berchény enterrent les corps des ennemis pris à Gerpine. — On achève un p;renadier français blessé mortellement. — Siège de Charleroi par Jourdan. — L'empereur François II vient prendre le commandement des troupes autrichiennes. — Défaite de Jourdan sur les bords de la Meuse. — Cézac hiverne à Nivelle. — Le chapitre de Nivelle. Chanoinesses contre hussards, — Le dépôt de Termonde. — La soupe à la gamelle. — Lavaur l'hercule. — L'auteur rejoint son régiment aux environs de Gharleville. — Voyage à Xamur. — Encore M'°" de Sales. — Une musette bien garnie. — Cantonnement d'hiver à Gembloux. — Ere de repos et de bonheur. — Mort de M"" de Sales.

L'ennemi ayant fait sa retraite derrière la Sambre, et ne paraissant pas donner de quelque temps d'inquie'tude, l'armée autrichienne s'occupa à faire le recensement des pertes qu'elle avait subies et enfin à se reposer de ses fatigues.

Comme nous n'avions pas pu, le lendemain de notre chaude alfaire de Gerpine, faire enterrer les morts, le colonel mit en réquisition une centaine de paysans qui étaient déjà rentrés dans leurs foyers, pour enterrer tous ces cadavres; je fus du nombre des hussards délégués pour les accompagner. Quand nous arrivâmes sur le terrain,

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tous ces misérables, privés de la vie depuis deux jours et dans une saison où les chaleurs commençaient à se faire sentir, répandaient déjà une odeur posiiientielle et vraiment insoutenable. Ils étaient déjà si corrompus que leurs bouches, leurs nez et leurs oreilles étaient pleins de grosses mouches noires; enfin la puanteur qui s'exhalait do tous ces cadavres était si forte que, ne pouvant la supporter, je fus contraint de m'éloigner pour ne pas être asphyxié. Le sang qui avait coulé pendant la bataille m'avait fait une toute autre impression que le hideux aspect de ces misérables rongés par toutes sortes d'insectes.

Quand la tâche ordonnée par notre chef fut remplie et que les paysans se furent retir. s chargés de tous les vêtements de tous Ces cadavres, nous voulûmes, un de mes camarades et moi, aller dans un petit village abandonné depuis la bataille pour chercher quelques vieilles pommes de terre ou enfin des provisions quelconques pour nous et nos chevaux. Au moment où nous entrions dans une maison, nous fûmes dans le plus grand ctonnement d'entendre des cris et des gémissements, partant d'une cave et d'un souterrain; nous nous avançâmes dans cette direction et demandâmes qui se plaignait ainsi.

Une voix sépulcrale, avec un accent français, fit entendre ces touchantes paroles:

« Qui que vous soyez, daignez me délivrer de

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ma malheureuse existence; il y a deux jours que je nie suis traîné jusqu'ici pour éviter la mort, ne songeant pas à une blessure qui me la donnera bientôt; comme je souffre les douleurs les plus inouïes et suis déjà rongé par les vers, terminez mes souffrances par un coup de pistolet. »

Emus de la position de ce malheureux, nous lencourageàmes de notre mieux, le hussard et moi, et j'ajoutai que j'allais promptement lui chercher du secours.

Recommandant le blessé au militaire qui était avec moi, je partis au galop pour aller prévenir le chirugien-major du régiment.

Pendant que le docteur et moi nous acheminions vers le village où gisait le malheureux grenadier vendéen, nous enlendimes dans le lointain un coup de feu qui semblait partir d'un endroit souierrain; accélérant l'allure de nos chevaux, nous atteignîmes bientôt le village et vîmes accourir vers nous, l'air désolé, l'homme à la garde duquel j'avais confié le blessé ; il nous dit les larmes aux yeux, la figure décomposée, qu'après avoir allumé de la paille, il s'était assuré que l'horrible blessure du grenadier était mortelle et avait pris sur lui, d'après les instantes prières de ce malheureux, de lui lâcher un coup de pistolet dans la tête afin d'abréger ses souffrances, car, ajoutal-il, je serais bien aise moi-même qu'on me rendît cet important service dans une semblable circons-

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tance; qu'au reste s'il s'était trompé et avait oommis une action coadaiïinable, c'était son cœur qui l'avait égaré et qu'il en faisait toutes ses excuses à Dieu et aux hommes.

Nous le grondâmes cependant, le docteur et moi, d'avoir pris sur lui de commettre une semblable action et nous lui dîmes que nous ne pouvions nous dispenser d'en rendre compte au colonel.

Ce pauvre hussard fut si affligé qu'il voulait absolument se tuer avec son autre pistolet; nous eûmes toutes les peines du monde à lui arracher cette arme; il fallut même lui promettre que sa blâmable exécution serait tenue secrète ; mais il ne fut vraiment consolé que lorsque le chirurgien, après avoir examiné la blessure du malheureux grenadier, eût déclaré qu'il serait mort infailliblement après d'horribles souffrances.

Après un mois d'armistice que les Français rompirent les premiers, ils s'avancèrent avec de nouveauxrenforts, sur toutesnoslignes, repassèrent la Sambre, refoulèrent l'armée vers la Meuse et mirent tous leurs moyens en action pour s'emparer de l'importante place de Charleroi (') ; en con-

(1) Charleroi avait déjà été assiégé vainement par le général CiiarLonnier peu de temps auparavant. C'est à ce moment que François 11, cédant à la prière de l'archiduc Charles et du général Marck, était arrivé sur le théâtre des opérations, tandis que Co.bourg se hâtait de renforcer l'aile gauche de son armée dont les princes d'Orange et Kaunitz partageaient le commandement.

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séquence, ils l'investirent et en firent un siège en règle.

Le prince de Cobourg, convaincu que cette vil] o ne tiendrait pas longtemps contre des forces si supérieures, sentit la nécessité de la conserver pour en faire le point de réunion de nos magasins pour la campagne prochaine. Dans ce but, de nouvelles forces se joignirent à son armée ; il doubla celle du général de Beaulieu; vingt mille Hollandais firent leur jonction avec l'armée du Centre que commandait l'empereur en personne ; la présence de ce monarque fit l'effet qu'opérera toujours la présence

Grâce aux fautes et à fignorance des représentants du peuple Saint-Just et Libas, qui accompagnaient l'armée, le général Charbonnier avait été repoussé 'cf. Corbehem qui prit part à ceU-? affaire, dans la légion de Damas, à la solde des Hollandais, p. 9.V,. C'est alors que, le 21 mai, Jourdan avec 50.000 hommes s'approcha de la Sambre, rallia Ls troupes refoulées de Charleroi et, avec l'armée de Sambre-et-Meuse, chassa, comme on l'a vu par les récits de Cézac, les Autrichiens de toutes leurs positions sur la rive gauche delà Sambie. Le 24 mai, les généraux de la coalition, flans un conseil de guerre à Tournai, décidèrent l'évacuation de la Belgique et la retraite. Les hostilités cessèrent pendant un mois, puis Cobourg — alors sur les bords de la Sambre — se décida à envoyer des secours à Charleroi que les Français attaquaient do nouveau. Son but étail de couper toute retraite vers la France à nos armées. Son lieutenant, le général de Beaulieu, après avoir réuni qur!q',;os lorces à Nivelle, se mit en marche le 16 juin pour attaquer 1 :iri.iée Irançaise. Mais ce jour-là même — c'est ici que se pi" ce le récit de Cézac — Jourdan. qui venait de passer la Sambre avec toutes ses divisions, tomba inopinément sur les colonnes autrichiennes qu'un épais brouillard lui avait cachées. On combattit avec beaucoup d'acharnement et des chances variées de part et d'autre. Vers cinq heures, les Français ayant éprouvé quelque désordre repassèrent la Sambre et abandonnèrent encore une fois le siège de Charleroi, que Jourdan devait enfin prendre peu de temps après.

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d'un prince partageant le danger et les fatigues de ses soldats, elle doubla le zèle et le courage de ces derniers. Nos attaques lurent en effet si vives, si bien soutenues que ce prince, reprenant l'offensive, eut bientôt obtenu de grands avantages sur l'ennemi; il gagna une bataille dans la plaine de la Sambre, lit lever le siège de Charleroi et refoula Tannée française par delà ses frontières.

Laissant au monarque autrichien une quantité de prisonniers, beaucoup d'artillerie, toute espèce de bagages, ces avantages procurèrent aux deux peuples la tranquillité pour le reste de l'année.

Notre régiment se distingua toutes les fois qu'il on trouva Toccasion, le maréchal des logis Haire et le volontaire La Poterie reçurent pour prix de leur bravoure la médaille de xMarie-Thérèse.

Malgré les diverses mêlées oii je m'étais trouvé, je n'avais encore reçu aucune égratignure, mais elles m'étaient réservées pour la campagne prociiaine (année 1794); cependant, dans ces dernières affaires, mon cheval eut le sabot du pied de derrière hors du montoir emporté par un boulet de canon ; cet animal prit aussitôt le mors aux dents et m'emporta à plus de six cents pas sans que je pusse le maîtriser, et ce fut seulement quand je parvins à le calmer que je m'aperçus que le sabot, attaché encore au membre, ne tenait que par un peu de peau ; lorsque nous fûmes hors de danger il fallut achever de tuer ce brave et utile animal.

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Le temps des quartiers d'hiver approchant, la petite ville de Nivelle, non loin de Mons, fut désignée pour résidence de Tétat-major du régiment; notre escadron y fut môme cantonné ; nous y passâmes quelque temps dans les plaisirs et dans la joie. Les Nivelloises sont gaies, aimables et s'apprivoisent volontiers; il y a là un chapitre de chanoinesses qui rend cette petite ville assez vivante ; il faut aux familles qui ont le privilège d'y placer leurs filles les quartiers d'une très ancienne noblesse. Ces dames étaient, pour la plupart, belles et charmantes et jouissaient de la plus grande liberté; jeme rappelle qu'elles étaient si peu recueillies dans leur chœur qu'on pouvait souvent les voir rire et faire la belle conversation ; il est bien sûr que ces airs libres nous mirent en confiance pour les aborder; plusieurs officiers et volontaires du régiment eurent môme quelque accès auprès d'elles et se louèrent beaucoup de leur grâce elde l'agrément qu'on trouvait avec elles.

Nous nous promenions un jour, une douzaine de volontaires, et marchions de front autour des remparts de la ville ; nous avions nos grands sabres traînants et chacun de nous était armé d'une pipe de terre; en fumant tous à la fois, nous nous amusions à lancer au loin des bouffées de fumée qui formaient autour de nous un vrai nuage.

Nous vîmes tout à coup venir vers nous sept ou huit de ces charmantes chanoinesses se promenant

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égalementaulourde Nivelle et formant tout comme nous une chaîne; nous affectâmes, le rempart étant assez large, de ne pas nous déranger et de redoubler même nos globes de fumée; au moment où elles nous croisèrent l'odeur du tabac leur fit faire, la grimace, ce qui nous donna à connaître combien nous avions été peu courtois. Pour nous remettre dans les bonnes grâces des jolies promeneuses, il fut convenu qu'en les croisant de nouveau, à un signal donné par le plus ancien de notre bande, nous briserions toutes nos pipes à leurs pieds.

En effet, en continuant notre promenade autour de la ville, nous avions des chances de rencontrer ces dames. Quand nous les aperçûmes de nouveau, nous recommençâmes à obscurcir l'air de la fumée de nos brûle-gueules; mais lorsque nous fûmes ù leur hauteur, le camarade désigné cria à haute voix :

<( Garde à vous ! Pipes à terre ! »

A ce commandement toutes nos fragiles pipes volèrent en éclats aux pieds des chanoinesses ; elles rirent beaucoup, applaudirent du bruit de leurs jolies mains et s'écrièrent toutes h la fois : « Des chevaliers français, tel est le caractère ! »

Nous restâmes deux mois en cantonnement à Nivelle et, lorsque le régiment en partit, comme je n'avais pas de cheval, on m'envoya au dépôt qui était à Termonde, petite ville sur les bords de l'Escaut, pour être à même d'être remonté de

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nouveau et rejoindre l'armée qui prochainement (levait entrer eu campagne.

Je regrettai beaucoup les plaisirs de Nivelle et tous les agréments que nous avions eus dans cette garnison.

Nous fûmes casernes à Termonde et c'est dans cette ville que j'ai mangé pour la première fois ce qu'on appelle la sonpe à la gamelle^ chose qui me contrariait extrêmement, d'autant plus que l'escouade de laquelle je faisais partie attaquait notre potage si brûlant que chaque hussard en avalait trois ou quatre cuillerées pendant que je soufflais la mienne.

11 y avait avec moi un volontaire de chambrée appelé Lavaur, originaire d'une petite ville des environs de Cahors ; ce militaire était d'une force si extraordinaire qu'il était impossible, dans aucun exercice de pugilat, de le surpasser ni même de pouvoir lutter avec lui ; il était extrêmement simple et son langage dénotait une éducation peu soignée ; il était l'objet de toutes nos plaisanteries ; mais lorsqu'on le tracassait par trop et qu'on le poussait à bout, il courait sur nous, nous empoignait vigoureusement et nous faisait faire ce qu'il appelait le tour du cadran ; lorsqu'un de nous faisait le querelleur ou la mauvaise tète, le chef ordonnait au terrible Lavaur de nous faire faire ce fameux tour, ou bien, nous étions condamnés à faire le saut de la couverture. Tous les anciens

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militaires savent ce que c'est que le saut de la couverture !

Au bout d'un mois et demi de séjour à Termonde, j'en partis, avec un transport de quatrevingts hommes, pour rejoindre le régiment dans les environs de Gharleville ; nous le trouvâmes bivouaqué sur la frontière, non loin de cette place forte. La tranquillité apparente de toute l'armée nous fit présager que la campagne n'était pas prête à s'ouvrir et que les Français se borneraient peuttUre à ne pas dépasser leur frontière cette année. Cet espoir, bien ou mal fondé, déterminales dames de Sales à revenir dans leur ville natale ; elles quittèrent avec joie ce Maëstricht qui avait été le théâtre de toutes leurs frayeurs; l'abbé Tamignan fut aussi du voyage et revint au chapitre de Namur reprendre ses fonctions ecclésiastiques.

Le hasard nous ayant fuit bivouaquer près de cette ville, deux hussards furent commandés un matin pour escorter les voitures qui devaient aller chercher du pain à Namur ; l'un de ceux qui était désigné se fâcha tout rouge contre le maréchal des logis, lui disant : « Tudieu ! puisque j'ai été de service hier, c'est par une injustice criante que vous me désignez encore pour ce voyage. »

Je m'approchai alors du camarade et lui dis que, s'il le voulait, je me chargerais de sa corvée du jour, à titre de revanche pour une autre fois; il me répondit que je lui faisais le plus grand

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plaisir en prenant sa place, car il était harassé.

J'observai à celui qui était d'escorte avec moi, qu'ayant à Namur une connaissance de laquelle je n'avais pas reçu de nouvelles depuis longtemps, je serais bien aise de profiter de la circonstance pour avoir le grand plaisir de la voir ; je lui racontai alors les bontés de la vieille dame de Namur.

« Camarade, me dit cet ancien hussard, profitez des bontés de cette excellente vache à lait ; de pareilles aubaines sont rares dans le métier ; mais je suis persuadé que cette vieille comtesse vous prendrait encore à la pipée. »

Cette expressiond'un homme grossier qui, ayant été soldat toute sa vie, n'avait pas même idée de certains sentiments, me fit beaucoup rire tout d'abord ; puis, reprenant mon sérieux, je lui répondis qu'il se trompait fortement, que M"^ de Sales était une femme très respectable qui pourrait être ma grand'mère et m'avait donné des témoignages d'affection vraiment maternels, et que j'étais indigné d'entendre de pareils propos sur son compte.

« Vous êtes bien chatouilleux, me dit-il, sur l'article de votre vieille rocantine ; respectez-la, vénérez-la, pourvu, toutefois, qu'elle finance et qu'elle vous fasse promptement circuler quelques noyaux ; allez, allez, continua-t-il, faire votre visite à votre bienheureux siècle, je ferai moi-

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même charger le pain. Pourvu toutefois que vous soyez rendu demain matin à neuf heures sur la place, vous pourrez être tranquille et vous livrer à vos amours et à vos plaisirs... »

Je le remerciai de sa complaisance et lui prorais que si la bonne comtesse me donnait quelque chose qui en valût la peine, nous ferions à la première rencontre une bombance en règle et des mieux conditionnées.

Arrivé sur la place de Namur, je m'informai aussitôt de la rue oii était situé l'hôtel de M""" de Sales; un petit bonhomme se présenta de suite et, d'ailleurs curieux de voir un hussard, s'empressa de me conduire à la porte dudit hôtel et reçut de moi le plus gracieux remerciement comme étrenne.

Le premier personnage que j'aperçus fut le cocher Jacques, qui m'avait pris en grande affection à Maëstricht. Me croyant mort au combat de Gerpine où l'on disait que mon régiment s'était distingué, il me prit d'abord pour un revenant. Mon costume de hussard, mes moustaches un peu rousses et mon teint extrêmement hâlé me firent paraître si extraordinaire à ses yeux que, les frottant et m'examinant de nouveau, il disait :

« Non, je ne puis croire que vous soyez notre joyeux et bon Français de Maëstricht.

« — Jacques, lui répondis-je, ne me reconnaissezvous pas à mon organe? Si mes traits ont grossi

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et changé, si le soleil et les intempéries m'ont bruni la figure, le cœur est toujours blanc comme neige et pénétré des bontés de votre respectable maîtresse.

« — Dieu me damne, dit-ii, je crois qu'en effet vous êtes bien M. de Gézac ; c'est presque la métamorphose de l'évèque devenu meunier; tudieu, quelles moustaches! quel air de mangeur d'hommes ! C'est égal, malgré votre bizarre accoutrement, je vois bien que c'est vous-même. Oh ! que M""' la comtesse aura plaisir de vous voir et de vous féliciter, car elle vous croyait certainement dans le royaume des taupes ! Que de fois avons-nous parlé de notre pauvre émigré!... « S'il vit encore, disait Madame, sois sûr, Jacques, qu'il se rappellera de nous et reviendra nous voir certainement »; mais, continua-t-il en conduisant mon cheval à l'écurie, je vais tout de suite chercher ma maîtresse qui a été passer la soirée avec M°" sa sœur dans une maison particulière à la ville.

« — N'en faites rien, Jacques, m'écriai-je, ce n'est pas l'heure de son retour! »

Le fidèle domestique, sans m'écouter, mit les chevaux à la voiture, commanda à une femme de cliambre de me conduire au salon et partit comme un éclair.

Resté seul dans le salon, meublé avec un luxe asiatique et tapissé des plus belles glaces, je me

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trouvai en effet en me mirant, comme Jacques l'avait remarqué, fort laid et fort maussade; je tâchai cependant de me donner un petit genre d'iiomme de bonne société, d'homme de cour; mais, à mon grand regret, je retombais de suite dans mon premier élément.

Pendant que j'étudiais la contenance à prendre à la vae de ces dames, le roulement de leur voiture m'apprit leur arrivée; je descendis promptement et me précipitai à la portière; j'offris mon bras à ces dames et reçus d'elles l'accueil le plus flatteur, je baisai la main de la comtesse en lui disant combien j'étais heureux et touché qu'elle voulût bien me continuer sa bienveillante affection.

Nous montâmes dans le salon ou je trouvai des rafraîchissements ; en m'engageant à prendre quelque chose M""" de Sales me renouvela ses offVes de service; sa sœur et elle me firent mille questions et me dirent qu'on les avait grandement affligées en leur annonçant que j'avais péri au combat de Gerpine ou que j'avais été fait prisonnier. Il fallut leur raconter mes marches et contre-marches, les batailles où je m'étais trouvé et enfin tout ce qui m'était arrivé depuis mon départ de iMaëstricht.

Pendant que ces dames écoutaient ma narration, l'abbé Tamignan entra; je fus aussitôt me précipiter dans les bras de ce bon vieil ami qui m'embrassa avec grande joie; il m'assura qu'il ne

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m'aurait jamais reconnu, si on ne l'eût prévenu, tant j'avais pris une figure masculine.

« Vos moustaches rousses, ajouta-t-il, vous donnent l'air d'un pandour et la mine rébarbative ; mais, dit-il obligeamment, je suis bien certain que le moral est toujours le même, c'est-à-dire beaucoup plus blanc que votre figure! »

Une très jolie soubrette ayant préparé ma chambre, ces dames m'engagèrent à aller prendre un peu de repos, car, ajoutèrent-elles, le métier que vous faites doit bien vous fatiguer. Mon portemanteau me fut apporté par la même femme de chambre, qui me dit fort poliment que je n'avais qu'à demander tout ce dont j'aurais besoin. Je m'approchai d'elle avec empressement pour la remercier de son obligeance ; mais elle, se méfiant de cette infernale race de hussards, m'échappa en nie disant que je sentai le bivouac et surtout rien de bon pour les jeunes filles !

Plusieurs personnes étaient engagées à passer la soirée et à souper chez la comtesse ; de ce nombre était un colonel d'infanterie autrichienne, originaire d'une ville de Belgique, qui devait, me dit le cocher, épouser la sœur de M""* de Sales. C'était un homme de fort bonne mine, âgé d'environ quarante-cinq ans, décoré de la croix de Marie-Thérèse et s'énonçant comme un homme qui a beaucoup vu le monde et du meilleur ton.

11 se tourna plusieurs fois de mon coté à table.

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me dit qu'il avait appris comhien notre régiment s'était distingué, qu'il était composé de militaires dont l'empereur faisait le plus grand cas.

Je remerciai le colonel de sa bonne opinion sur nous, lui répondant que l'homme d'honneur n'avait pas grand mérite à faire son devoir.

La conversation devint générale, nous étions huit ou dix à table, servis dans le goût le plus parfait.

Un grand laquais passait des carafons de vin de Moselle et de vin du Rhin ; je tapais pas mal à ce dernier et fus passablement en train le reste du souper, ; mais, vers la fm, je m'endormis presque, à ma honte; l'habitude que nous avions, couchant à la belle étoile, de dormir aussitôt qu'il était nuit, faisait que je ne pouvais me défendre de ce chien de sommeil. Le colonel autrichien^ s'apercevant de mon oraison de saint Pierre, me cria ce commandement : « A cheval, hussard ! » A ce cri d'alarme, je repris de suite une contenance en faisant mes excuses à la société sut ma maussaderie, qui tenait à la mauvaise habitude des camps.

Tous me répondirent que j'étais bien pardonnable, vu le métier pénible qui était le mien depuis si longtemps ; mais ils rirent beaucoup de la manière prompte avec laquelle je fus éveillé par le commandement du colonel.

Cependant la comtesse, voyant que je serais

124 SOUVENIRS d'un volontaihe de l'armée de condk bien mieux dans mon lit, m'engagea à aller me reposer. Il était dix heures précises, aussi je ne me lis pas tirer l'oreille.

Le lendemain, me promenant avec l'abbé, je lui dis que j'étais honteux de mon attitude de la veille, que la charmante société de la comtesse avait dû me trouver bien mal éduqué; il protesta, m'assurant qu'après ma disparition on avait parle de moi avec le plus grand intérêt, déplorant que je sois si jeune séparé de ma famille. La maîtresse de la maison leur avait raconté comment j'avais refusé un asile chez elle pour continuer ce terrible métier des armes, par une sorte de fanatisme bien louable : l'amour de son roi.

« Vous voyez donc, mon jeune ami, conclut l'abbé, que tout le monde était prévenu pour vous et a fait des vœux pour votre bonheur. »

Je pris ensuite congé de cette excellente M™'' de Sales ; je la remerciai les larmes aux yeux ; elle me força d'accepter 15 ducats, me demandant en grâce de recourir à elle avant d'être à mon dernier sol. Je la quittai sans pouvoir lui répondre et entrai dans le salon en proie à une émotion visible; je pris définitivement congé de l'aimable société, qui m'assura des vœux qu'elle formait pour mon bonheur.

Jacques m'apporta mon portemanteau, voulut l'attacher lui-môme et conduisit mon cheval jusque dans la rue ; en montant, je voulus lui don-

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lier la pièce, il se recula en se fâchant et me dit (en me demandant si je me f... de lui), qu'il avait de l'argent à mon service et que je lui ferais le plus grand plaisir d'accepter quelques écus. J'étais si peu préparc au procédé de ce bon et lidèle serviteur que je ne pus que lui serrer fortement la main et je partis au galop.

Le hussard d'escorte s'impatientait déjà d'attendre depuis près d'une heure ; en me voyant, il me dit aussitôt :

« Cette sacrée fichue vieille vous a donc ensorcelé? Que diable lui vouliez-vous donc, camarade ?

— Je voulais, lui répondis-je, l'assurer de ma respectueuse gratitude; c'est une seconde mère que j'ai dans cette dame, et jela vénère au-dessus de toute expression.

— Tout cela est bel et bon, continua le hussard ; mais vous a-t-elle au moins fait circuler quelques noyaux ?

— Quelques-uns, lui répondis-je, et cela nous permettra de faire la bombance projetée.

— Nous pourrons la faire aux arrêts, me dit-il, car nous arriverons sans doute en relard; il n'y a qu'un mensonge que vous m'aiderez à arranger qui puisse nous tirer de là.

— Tout coque vous voudrez, répliquai-je, aussi ne vous inquiétez pas d'avance. »

Il fut convenu entre nous de faire boire la

126 SOUVENIRS d'un volontaire de l'armée de condé goutte aux charretiers et de leur persuader de dire comme nous au colonel qu'une des voitures s'était renversée par l'emportement des chevaux et que nous avions eu beaucoup de peine à la relever et à recharger le pain dispersé ; ces genslà furent enchantés de cette histoire et promirent tout ce qu'on voulut.

Le soir même de mon retour de Namur, je fus fort aise de prendre un gilet d'uniforme un peu plus propre que le mien que j'avais emprunté à un volontaire de mes amis. Quel fut mon étonnement de ne reconnaître dans mon saucisson rien de ce que j'y avais mis, sauf le gilet en question; tout le reste avait été changé et remplacé par du linge entièrement neuf et bien repassé : six chemises six cravates, six mouchoirs de poche, six paires de bas, tout si fm et si bien arrangé que cela emplissait juste mon petit porlemanteau ; je trouvai aussi dans ce qu'on appelle la musette un fort beau et bon jambon glacé. Enfin je ne pouvais revenir des bontés et de la manière délicate d'obliger de cette excellente comtesse de Sales.

« Parbleu, me dirent mes camarades, nous aurions grandement besoin d'avoir chacun de nous une amie de ce mérite-là, combien nous la dorloterions ! comme nous la soignerions ! »

Le froid se faisant déjà sentir, on ordonna à l'armée de prendre ses quartiers d'hiver ; elle fut départie soit dans la Belgique, soit dans le pays de

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Liège. La petite ville de Gembloux ('), entre Namur et Bruxelles, fut destinée à loger Fétat-major du régiment et un escadron, les autres furent placés dans les villages ou dans les riches domaines du voisinage. Les habitants de ce pays furent si contents de nous et réciproquement qu'il s'établit la plus grande intimité entre eux et nous. Nous organisâmes mutuellement des bals charmants oiî la plus bruyante gaieté présida tout l'hiver : les trompettes du régiment et quelques mauvaises clarinettes bourgeoises formaient notre orchestre ; nous fûmes enfin heureux et tranquilles jusqu'à l'ouverture de la campagne.

Le gouvernement français, voulant de nouveau envahir les fertiles campagnes de la Belgique et le bord de la Meuse, commença de bonne heure les hostilités : il donna le commandement des armées de Sambre-et-Meuse aux généraux Pichegru et Jourdan et leur enjoignit de ne rien négliger pour porter aux alliés les coups les plus décisifs (2). L'empereur, de son côté, mit sur pied

(1) La petite ville de Genibloux est située à 15 kilomètres au nord-ouest de Namur. Jadis fortifiée, elle fut le siège d'une victoire remportée en l.ilS par don Juan d'Autriche contre l'armée des Etats généraux. Les Autrichiens, commandés par Beaulieu, y furent, en 1794, défaits par les Français.

(2) L'auteur n'ayant pour but, dans ses Souvetiirs, que d'évoquer des souvenirs personnels, ne parle qu'incidemment des graves événements politiques dont l'armée de Beaulieu subit les conséquences. Bien qu'ils soient fort connus, il n'est peut-être pas inutile d'en dire un mot pour l'intelligence du texte que n'éclaire pas toujours une grande précision dans le rappel des dates. On sait

128 SOUVENIRS d'un volontaire de l'armée de condé une superbe armée ; les Hollandais renforcèrent leur contingent, et tous ces appareils de guerre donnèrent à penser qu'âne lutte terrible allait s'engager et dont Tissue serait peut-être enfin une paix durable.

Nous ne tardâmes pas à recevoir Tordre de nous tenir prêts à partir; dans cet intervalle, je reçus une lettre de M. l'abbé Tamignan, qui m'écrivait de la part de M'"'' de Sales et m'engageait fortement à venir aux noces de la sœur de la comtesse, qui se mariait sous deux jours avec le colonel que j'avais vu chez elle.

Je fus de suite, dès la réception de cette lettre, chez notre commandant, qui fit quelques difficul-

que la défection de Dumouriez avait ouvert aux Autrichiens nos frontières du nord. Celles de l'est étaient tombées aux mains des Prussiens qui s'étaient emparés, le 1" juillet 1793, de Mayence- Effrayée par ces désastres, la Convention avait, le 2:^ août de la même année, ordonné une levée en masse de tous les citoyens solides et mis quatorze armées sur pied. En septembre, grâce à Carnot, l'organisateur de la victoire, les événements avaient commencé à changer de face. Après la condamnation à mort du malheureux général Houchard, Jourdan, dans le nord, avait débloqué Maubeuge assiégé par Cobourg et remporté, le 16 octobre 1793,1a victoire de Wattignies ; Pichegra et Hoche, à la tête l'un de l'armée du Rhin, l'autre de l'armée delà Moselle, avaient repoussé les Autrichiens et les Prussiens dans l'est. Enfin, au printemps de 1791, époque à laquelle nous arriverons bientôt avec l'auteur, Pichegru fut mis à la tète de l'armée du Nord chargée de combattre l'armée autrichienne dont le généralissime était Cobourg (les hussards de Berchény en faisaient partie dans le corps des troupes de Beaulieu), et peu de temps après, l'aile droite de cette armée, qui opérait sur la Sambre, fut, par les ordres de Carnot, renforcée par un détachement de l'armée de la Moselle et forma — sous les ordres de Jourdan — la fameuse armée de Sambre-et-Meuse.

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tés pour m'accorder la permission d'aller à co mariage, en alléguant pour raison que nous pouvions partir d'un moment à l'autre de Gembloux et nous mettre en marche pour rejoindre le gros de l'armée. Cependant, à force d'instances, j'obtins la permission et j'arrivai à Namur bien joyeux, la veille de la cérémonie.

La comtesse était fort aise, avant l'invasion que les républicains menaçaient de faire, de marier sa sœur avec le colonel autrichien, dont la réputation était si bien établie et dont le caractère annonçait qu'une femme serait entièrement heureuse avec lui. Le mariage eut lieu sans faste ni fracas. L'amitié seule y présida et en fit tous les frais.

Le colonel, sa femme et la comtesse me donnèrent tous les trois les marques du plus affectueux intérêt; cotte dernière me fit présent de 20 ducas, sa sœur me donna une belle chaîne en or et son mari une superbe paire de pistolets ; ils me comblèrent de témoignages d'amitié et m'exprimèrent de nouveau le désir que les circonstances me fissent accepter les offres qu'ils m'avaient faites de me fixer parmi eux.

Je ne me doutais pas, en prenant congé de cette digne et bonne M""' de Sales, que ce fût un éternel adieu que je lui faisais; j'appris trois mois après qu'elle avait expiré entre les bras de sa sœur, infiniment regrettée des pauvres dont elle était la mère, ainsi que de toutes les personnes qui avaient

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eu le bonheur de vivre dans sa société ; pour mon compte, j'en fus extrêmement affligé sous plusieurs rapports, car je perdais non seulement en elle une amie, mais aussi ma seule ressource contre tous les genres de malheurs qui pouvaient me survenir.

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