‹ Souvenirs de François de CézacChapitre 23 sur 38 · CHAPITRE Vi · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vi

MAI-OCTOHRE 179 ï

lampagne de 1794. — Affaire de Genappe. — Bataille de Fleiinis. M. de Roberdeau. — luîprudence de l'auteur. — 11 est blessé. — A rambiilance. — Retour à Gembloux. — Le chirurgien Crève- Cœur. — A Louvaia. — Souffrances d'hôpital. — Mort d'un coinpagnon de misère. — Un duel. — Retraite vers la Moselle.

Nous ne tardâmes pas à partir de Gembloux pour rejoindre le gros de larmée ; nous fûmes désignés pour faire partie de J'avant-garde du général de Beaulieu, et nous commençâmes la plus fatigante des campagnes, car toute personne qui a fait la guerre sait parfaitement ce qu'est l'activité d'une avant-garde.

Le 11 mai 1794 ('), nous fûmes en reconnaissance du côté de Genappe, ayant avec nous trois compagnies de voltigeurs connus sous le nom de Pandours(2); nous avancions toujours quand, toutàcoup

(1) Pendant tout le mois de mai des escarûjouches eurent lieu sur les bords de la Sambre (cf. Archives historiques de la guerre, armée des Ardennes, 1194). On en trouve un récit très détaillé dans Corbehem [op. ci7.,pp, 103 et suiv.), d'ailleurs très conforme à celui de Gézac. fCf. aussi Foucart et Finot, la Défense nationale dansle Nord, manuscrit de la municipalité de Landrecies, Neuiily, Corbehem, Jomini, Billard des Portes, op. cil., etc.)

(-') On appelait ainsi les divers corps francs que l'Autriche avait

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nous fûmes chargés par liuit escadrons de cuirassiers français qui s'étaient embusqués derrière un bois et qui débutèrent par nous faire une décliargt; de cinq ou six pièces d'artillerie volante; ils nous suivirent au galop pendant une grande lieue; ils auraient certainement fini par nous prendre, quoique plus pesants que nous, si un large fossé que nos chevaux franchirent n'eût arrêté l'ardeur de cette grosse cavalerie ('). Ce qui mit particulièrement en danger notre régiment fut l'attitude des pandours qui étaient avec nous et qui, durant cette retraite précipitée, saisirent la queue de nos chevaux, de crainte d'être sabrés. Au moment de sauter le large fossé, le voltigeur qui n'avait [)as voulu abandonner celle du mien, malgré les fréquents coups du dossier de mon sabre que je lui allongeais, roula dans le fossé et, par cette chute, me débarrassa enfin de son incommode personne; il finit par s'en tirer cependant, sans éprouver d'autre mal que celui d'un doigt cassé; il prétendit ensuite que son accident venait des coups que

à sa solde, en souvenir du village de Pandour, en Hongrie, dont les habitants primitivement employés à la poursuite des voleurs avaient été peu à peu régulièrement organisés.

(') La date de cette escarmouche ne paraît pas exacte, et les détails donnés par l'auteur sont insuffisamment explicites. Le manuscrit porte parerreiu' Jemmapes, ce qui n'est point possible. L'auteur anticipe-t-il ici les faits et veut-il parler d'une opération militaire assez importante qui eut lieu à Genappe le '22 juin et au sujet de laquelle Jourdan écrivait au Comité du Salut public : « L'ennemi a été chassé et l'oursuivi par le général Dubois sur la route de Bruxelles jusqu'à Jeinmapes » ?

SOUVENIRS d'l'N VOI-ONTAIRE DE l'aRMÉE DE CO.NDÉ l.'?;)

je lui avais donnés; quand le danger fut passé, je ne fis que rire avec mes camarades de cette singulière inculpation et nous engageâmes le pandour à faire raccommoder son doigt si c'était son bon plaisir.

Le résultat de cette affaire fut une vingtaine de hussards tués ou faits prisonniers et une trentaine de voltigeurs.

Nous entendîmes ce jour-là le canon gronder sur toute la ligne, et nous apprîmes le lendemain que ce bruit d'artillerie n'avait été dû qu'à des affaires d'avant-postes ou à quelques combats partiels (i). 11 ne se passait pas de semaine sans qu'il n'y eût quelques simulacres d'attaque ; mais le plus souvent on se bornait, de part et d'autres, à s'observer mutuellement et à faire quelques reconnaissances.

Les cabinets de Vienne et ceux de la République française paraissaient alors vouloir traiter la paix, ou du moins faisaient semblant, et beaucoup de courriers étaient envoyés constamment des deux côtés, sans qu'il y eût cependant aucune suspension d'armes.

La politique de l'Autriche, sentant enfin la nécessité de terminer par un coup décisif cet état d'incertitude et d'anxiété, se décida à employer

(') Les Français, celte fois avec Desjardins, Ilaulpoul, Marceau tentaient le passage de la Sambre. Leurs forces étaient insuffisantes, mais bientôt Jourdan allait intervenir.

les moyens pour y parvenir. En conséquence la masse de ses armées se porta vers Fleurus, afin d'attaquer la position que lennemi paraissait vouloir défendre et fortifier.

L'empereur François en personne commandait sesnombreuses phalanges; le contingent hollandais fut divisé de manière qu'il avait des corps dans toutes les divisions autrichiennes, et ces forces réunies se concentrèrent en ligne sur la route de Bruxelles à Namur ; le point principal, comme je l'ai observé, était Fleurus, ces plaines présentant une position des plus propres au développement d'une nombreuse armée.

Les 13 et 14 juin, les alliés manœuvrèrent à la vue des républicains pour les décider à accepter le combat; pendant la nuit du 15 au 10, la Grande Armée se réunit au nombre de 110 à 120.000 hommes pour attaquer à l'aube les lignes françaises qui montraient aussi un front des plus menaçants (^).

Le corps d'avant-garde du général de Beaulieu, duquel notre régiment faisait partie, fut placé sur la gauche en première ligne; toutes ces nombreuses troupes en bataille occupaient l'étendue d'une grande lieue ; chaque soldat était pourvu, soit pour lui, soit pour son cheval, de deux jours de vivres ; on fit même dans la nuit des distributions

(1) Elles étaient commandées par Jouivlan, qui avait, le 12 juin, traversé la Sarabre avec l'ancienne arniée de la Moselle pour investir Charleroi.

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d'eau-de-vie — chose que j'ai toujours vu pratiquer chez les Allemands la veille d'une bataille, — • aussi conjecturâmes-nous que la journée qui allait suivre serait chaude et terrible.

En effet, avant la naissance de l'aube ('), l'armée s'ébranla sur toute l'étendue de la ligne, se mit en colonne par bataillons et escadrons et se rapprocha de Fleurus. L'immense plaine environnante était couverte des plus beaux blés et donnait l'espoir d'une magnifique récolte. La cavalerie avait là un vaste champ pour ses évolutions et ses charges.

L'ennemi, ayant eu éveil de cette manœuvre offensive, se porta également en avant : déjà se sauvaient de leurs villages les malheureux habitants avec leurs femmes, leurs enfants et leurs bestiaux. Tout annonçait enfin que prochainement la désolation et la ruine, qui sont ordinairement les suites d'une bataille, s'abattraient sur la riche plaine.

Cependant tous observaient encore le plus grand silence ; on n'entendait que le bruit sourd de la cavalerie marchant dans l'éloignement; les aides de camp voltigeaient d'un bout de la colonne à l'autre; enfin cette masse énorme qui allait se mesurer marchait dans Tordre le plus parfait et,

(') La bataille de l'Mcurus, une des importantes victoires de Jourdan, dont le résultat fut drcisif pour la République, eut lieu le 2G juin 1794.

136 SOUVENIRS d'un volontaire de l'armée de condé avec la confiance la plus entière dans le chef auguste qui la guidait, espérait-elle, à la victoire.

Tout à coup, un brouillard des plus épais masqua la position des deux armées respectives et suspendit même quelques instants la marche accélérée de la nôtre; cette interruption fut cependant de courte durée; nous reprîmes notre mouvement en avant en nous rapprochant insensiblement de Fleurus.

L'extrême obscurité, causée par cet épais brouillard, n'empêcha pas les avant-postes composés de voltigeurs et de hussards d'en venir bientôt aux mains avec l'ennemi ; et l'artillerie légère des deux côtés commença aussi un feu bien nourri mais, comme on tirait sans se voir, il n'y avait pas grand mal.

Au même instant, très près de nous sur notre gauche, un bataillon léger de Croates commença un feu de file, en jetant des cris et des hurlements horribles tout en marchant toujours en avant : des dragons français égarés qui s'étaient inopinément montrés aux Croates et avaient aussitôt fait demi-tour, étaient la cause de ce tumulte; mais ce feu de file fut pour l'ennemi un point de mire et notre régiment se trouva particulièrement exposé au feu de son artillerie d'avant-garde.

Notre colonel nous avait fait ranger en bataille dans l'avenue d'un château qui formait une espèce d'enfoncement, aussi les boulets passaient par-des-

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SUS nos têtes, mais coupaient les pointes des arbres de cette allée et les faisait retomber en esquilles sur nous et nos chevaux, ce qui nous incommodait horriblement; puis les obus, qui pleuvaient sur nous, rendaient notre position extrêmement périlleuse quand le colonel commanda au chef d'escadron Roberlo de se porter d'une manière accélérée, avec les hussards qu'il commandait, au secours d'un autre bataillon d'avant-postes, qui était déjà aux prises avec l'ennemi,

M. de Roberto('K sous les ordres duquel j'étais, partit au galop avec six compagnies du régiment et se dirigea vers le bataillon menacé qui à notre grand étonnement faisait un feu d'enfer sans viser personne ; nous lui fîmes cesser ce vacarme et continuâmes de marcher en avant sans pouvoir distinguer rien de suspect ; mais l'artillerie ennemie nous travaillait toujours furieusement ; la nôtre ripostait avec la môme violence et, de ce feu croisé, beaucoup de tirailleurs des deux côtés étaient les tristes victimes.

Dans cette cruelle perplexité, M. de Roberto, brave jusqu'à la témérité, nous poussa toujours en avant, au trot et en ordre de bataille. Le bruit que faisaient nos chevaux en marchant sur

(') Le commandant de Roberto est cerlainemenL le chevalier de Roberdcau, capitaine dans le régiment de Berchény au service delà France en 1785. Il dùtémigrer en 1792 avec son chef et passer chef d'escadron peu après. Aucun officier du nom de Eoberto ne Sgure dans le régiment de Berchény.

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un terrain pierreux nous faisait cribler de boulets. Notre chef d'escadron, la tête encore extrêmement échauffée, nous dirigeait constamment vers le bruit de l'artillerie qui nous foudroyait; enfin, après avoir perdu une vingtaine de nos hommes, nous parvînmes à un marais qui nous séparait de l'artillerie ennemie. En côtoyant ce marais, toujours au galop, nous trouvâmes enfin une chaussée qui le traversait ; notre commandant, sans calculer le danger, nous fit engager quatre par quatre sur ce défilé ; parvenus à la hauteur de la batterie qui nous avait fait tant de mal, il nous la fit charger; l'attaque fut si prompte que les hommes qui faisaient mouvoir les canons n'eurent pas le temps de les tourner dans notre direction pour nous mitrailler, nous les fîmes prisonniei'^ et sabrâmes quelques-uns des plus mutins.

Deux bataillons, qui se trouvaient non loin de là, ignorant le nombre de notre cavalerie, se rendirent également; nous fîmes placer leurs armes en faisceaux autour de nous et attendîmes dans celte situation d'être grossis par le reste du régiment; mais le temps, toujours brumeux, l'empêchant de reconnaître la direction que nous avions prise, il ne put venir nous joindre.

Gomment se tirer du cruel embarras oii nous étions? Nous entendions de tous côtés le bruit de l'artillerie et de la mousqueterie faire un vacarme d'enfer; les deux bataillons qui s'ét.nient

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rendus commençaient déjà à murmurer et parlaient de reprendre leurs armes; nous les tenions en respect. M. de Roberto avait môme une grande démangeaison d'en faire une déconfiture.

Dans cette anxiété, nous entendîmes un corps nombreux de cavalerie manœuvrant sur nos flancs et s'approchant sans nous voir ; notre chef d'escadron, par un mouvement rétrograde et prompt, nous fit retraverser le marais sur la môme chaussée où nous avions déjà passé.

F*endant cette manœuvre, j'eus l'imprudence de me détacher de ma compagnie pour m'emparer d'un magnifique cheval qui avait ses rênes passées dans le bras d'un capitaine d'artillerie qui se débattait contre la mort ; il était étendu sur le ventre et résistait si fortement que je fus obligé de couper ces mêmes rênes avec mon sabre afin de dégager le malheureux. Lorsque je fus en possession de ce magnifique Bucéphale, je voulus prendre la direction qu'avaient suivie mes camarades mais les cris des combattants, qui m'arrivaient de tous les côtés, me firent grandement craindre de tomber dans quelque embuscade; je parvins cependant au chemin qui traversait ce terrain aquatique ; quand je fus au milieu je vis venir à moi, précisément par le côté oii mes camarades avaient fait leur retraite, une cinquantaine de dragons français qui étaient vigoureusement poursuivis par dos hussards hongrois. Dans cette

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terrible conjoncture, ne pouvant reculer sans me jeter dans un gros d'ennemis, je lâchai mon beau cheval, mis ma carabine en sautoir et continuai ma route vers les dragons, sabre en main et avec la marche la plus rapide ; ils m'allongèrent plusieurs coups de sabre entre autres un fortement appuyé sur la joue gauche qui me fit une terrible, balafre depuis l'oreille jusqu'à la bouche.

Lorsque tous ces cavaliers m'eurent passé en revue, les hussards qui les poursuivaient ne me reconnaissant pas, tellement j'étais couvert de sang, faillirent achever de me tuer, et ce ne fut qu'au nom de « Berchény », que j'eus toutes les peines à prononcer, qu'ils me laissèrent continuer ma route. Cependant, chancelant sur mon cheval, tout inondé de sang, car j'avais reçu trois vigoureuses blessures, je m'acheminai sans trop savoir de quel côté je faisais ma retraite. Le soleil avait depuis quelque temps dissipé le brouillard et, par conséquent, fait connaître la position des deux armées ; cela me permit de comprendre la direction que je devais prendre pour me retirer sur les derrières de l'armée.

Ce fut alors que le combat s'engagea entre toutes ces masses; il s'ensuivit un bruit d'artillerie et de mousqueterie épouvantable ; une épaisse fumée masquait presque les combattants et rendait l'aspect delà bataille plus effrayant et plus singulier encore.

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Au bruit des clameurs de ce continuel tonnerre, je me dirigeai lentement vers l'ainbulance ; je perdais une telle quantité de sang qu'il coulait jusque sur les jarrets de mon cheval; dans cette Iriste situation, je rencontrai un bataillon hollandais qui, après avoir fait une marche forcée pour venir prendre part à l'action, avait dû sarrêter un ÈDstant pour reprendre haleine. Le chef du bataillon, voyant l'état fâcheux oiije me trouvais, s'approcha de moi et me dit qu'il était de toute nécessité de me faire panser. Le chirurgien de celte troupe m'aida à descendre de cheval, me fit coucher sur le gazon près d'une fontaine, lava mes blessures et y mit un premier appareil; je me trouvai si entièrement mal que je m'évanouis pendant cette opération ; mais un peu de vin, que me lit avaler le chef de bataillon, me remit en état de pouvoir continuer ma route vers les derrières de l'armée; ces braves gens m'aidèrent à remonter sur mon cheval et je pris congé d'eux en les remerciant des soins qu'ils m'avaient prodigués.

La bataille durait toujours et un roulement continuel annonçait que cette journée serait extrêmement meurtrière; il était deux heures de laprès-midi et le bruit augmentait sans cesse (^).

Après une heure de marche, je rencontrai

(■') On lira d'intéressants détails sur la bataille de Fleurus, dans les Souvenirs du lieulenant-général de Heiset, publiés par Kon petit-fils le vicomte de Reiset, t. I.

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d'autres blessés qui se reposaient à l'ombre de quelques arbres, car il faisait une chaleur étouffante. Parmi eux se trouvaient plusieurs militaires de mon régiment qui me dirent avoir fait plusieurs charges brillantes (i), dans lesquelles nous avions eu pas mal de morts et surtout beaucoup de blessés ; ils ajoutèrent qu'ils avaient Tordre de se diriger vers Gembloux et m'offrirent de marcher avec eux vers cette petite ville qui, disait-on, n'élait pas très éloignée; nous partîmes aussitôt, malgré le temps accablant qu'il faisait, et nous arrivâmes à Gembloux à cinq heures, extrêmement fatigués.

Nous trouvâmes au moins cent de nos blessés, étendus dans une grange sur de la paille; il en arrivait d'autres à chaque instant; ils disaient que le canon ronflait toujours dans la même direction, mais le bruit s'éloignaul leur donnait à penser que l'empereur François était victorieux.

Après une heure d'attente dans cette pénible situation, les bourgeois de Gembloux s'empressèrent de nous loger chez eux; ils vinrent nous chercher

{') 11 est à remarquer que Cézac ne vante jamais à l'excès ses laits d'araies ou ceux de ses compagnons. 11 écrit simplement et demeure souvent même au-dessous de la vérité. D'après les témoignages des écrivains de l'époque, les hussards de Berchény comme les gendarmes rouges — les deux corps en un ■mot dont il fit partie — étaient des troupes d'élites. « Berchény surtout, écrit Corbehem au sujet d'escarmouches qui précédèrent la bataille de Fleurus, se couvrit de gloire; ce régiment chargea l'ennemi jusqu'à sept fois et ne manqua pas de le repousser à chaque fois. »

eux-mêmes, porteurs des billets de logement, et nous dirent combien ils étaient fâchés de nous avoir fait languir si longtemps dans cette grange, mais qu'il avait fallu une heure pour faire notre répartition. Le lecteur n'oublie pas sans doute que nous avions passé l'hiver dans cette petite ville et que notre conduite nous y fit aimer et estimer; aussi dans cette occasion, les habitants rivalisèrent-ils de zèle et de soins pour nous bien recevoir.

Je fus logé chez un chirurgien de l'endroit nommé Crève-Cœur qui vint lui-môme me chercher avec un domestique; il est impossible d'avoir des allentions plus délicates et de montrer plus d'intérêt pour un militaire blessé qu'on ne le lit pour moi dans cette maison. En entrant, soutenu par mon hôte et son domestique, je fus accueilli avec infiniment de politesse et de bienveillance par deux grandes et jolies personnes qui étaient ses filles. Leur père leur demanda si elles avaient fait préparer l'appartement du militaire blessé; elles répondirent aussitôt, et avec un son de voix que je n'oublierai jamais, « que ma chambre était prête et que j'y trouverais tout ce qui pourrait m'ètre nécessaire^). Je fis une inclination de tète en signe de reconnaissance car je ne pouvais parler.

Avant de me mettre au lit, le bon chirurgien pansa mes blessures avec un intérêt et une adresse que je ne saurais exprimer ; il craignait de me faire ;S0ulTrir et me disait combien on l'avait mal nom

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nié en l'appelant Crève-Cœur, car il n'avait jamais pu se déterminer à tenter sur les malheureux bumains de fortes opérations, comme celles du trépan, l'opération césarienne, celle de l'extraction de la pierre, et que dos camarades de Montpellier, où il avait fait ses études, l'appelaient u la poule mouillée », mais qu'il aimait mieux qu'on lui attribuât cette singulière épithète que d'être accusé d'être dur et flegmatique, comme beaucoup de ses confrères. 11 trouva que le docteur hollandais, malgré le peu de temps qu'il avait mis à me panser, avait parfaitement réussi à me bien arranger; il me recommanda instamment de ne pas chercher îi articuler, ajoutant « que lui et ses chères filles préviendraient tous mes désirs ».

Aussitôt que je fus dans mon lit, le docteur me fit prendre quelques cuillerées de potage au vermicelle qui me restaurèrent un peu, j'en avais grand besoin, et le sommeil, quelques instants après, vint aussi ajouter au repos qui m'était si nécessaire !

.l'avais dormi à peu près trois heures quanfl j'entendis heurter à ma porte : c'étaient M. Crève- Cœur et ses charmantes filles qui venaient prendre de mes nouvelles; ils me dirent aussi, avec une urbanité touchante, «que, si leur société ne me déplaisait pas, ils viendraient tous les jours passer quelques heures dans ma chambre», et les jeunes lilles ajoutèrent qu'elles porteraient leur ouvrage

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et 1118 feraient aussi la lecture si cela pouvait me distraire.

Malgré la défense du docteur, qui m'avait interdit de parler, je ne pus m'empêcher de dire — avec peine en vérité — combien j'étais pénétré de gratitude pour toutes les attentions et les soins dont j'étais l'objet et vraiment trop heureux que le hasard m'eût si bien servi. Presque tous les autres blessés étaient traités comme moi, me disait cet excellent M. Crève-Cœur, qui aidait le chirurgien de l'armée à panser les diilerents malades. Nous étions heureux depuis quelques jours chez d'aussi braves gens et nous espérions pouvoir jouir de ce repos jusqu'à notre guérison quand nous entendîmes dire que les Français avaient de nouveau repassé la Sambre et qu'une de leurs fortes colonnes se portait à marches forcées vers Bruxelles. Le lendemain, en effet, nous reçûmes l'ordre d'évacuer Gembloux et de nous rendre, avec toutes les ambulances, à l'hôpital de Louvain. Jugez, lecteur, quel coup de foudre cet événement fut pour moi, ainsi que pour tous les autres blessés ! Nos braves hôtes parurent aussi très peines de ce contretemps si peu attendu.

Les demoiselles Grève-Cœur étaient vraiment alarmées de me voir partir dans l'état où j'étais et par une chaleur étouffante; elles auraient sans doute montré la môme sensibilité envers tout

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autre militaire logé chez elles; aussi n attribuai-je Témotion qu'elles manifestaient qu'à leur pitié naturelle pour tout être souffrant. Quoi qu'il en soit, je fus extrêmement touché des démonstrations d'intérêt qu'elles me donnèrent et, dussé-je vivre mille ans, je n'oublierai jamais leurs derniers adieux et tous les vœux qu'elles formèrent pour mon bonheur !

Nous fûmes placés sur des charrettes sur lesquelles on avait mis de la paille. M. Grève-Cœur eut l'attention de me donner un coussin pour que je fusse mieux a mon aise ; il m'accompagna même durant une grande lieue; en m'embrassant pour la dernière fois, ce brave homme me pria encore de venir les voir si j'étais libre ou si les hasards de la guerre me faisaient repasser dans ces contrées. Je lui renouvelai mes remerciements et le vis s'éloigner avec un vrai déchirement.

Ce trajet jusqu'à Louvain, avec une chaleur des plus accablantes, fut extrêmement long et pénible ; les blessures de quelques-uns se rouvrirent d'une façon épouvantable et deux hommes succombèrent en route sans qu'on pût rien tenter pour les sauver; les chemins de traverse où nous passions étaient détestables, les cahots horribles nous causaient des hémorragies et des maux de cœur affreux; enfin les secousses de la charrette étaient telles qu'elles me faisaient heurter malgré moi mon voisin blessé grièvement au bras et qui

à chaque cahot poussait des cris épouvantables.

Je souffrais tellement de la situation de ce misérable que j'aurais presque autant aimé me trouver encore dans le chemin du marais, oii les dragons français m'arrangèrent si proprement.

Enfin, clopin, dopant, nous arrivâmes en deux jours à Louvain, après avoir souffert la faim, la soif et tous les maux imaginables!

Tous les lits du vaste hôpital de Louvain étant occupés par des malades ou des blessés, on nous plaça dans de longs corridors, étendus sur de la paille, on nous fit prendre quelques cordiaux et on pansa nos blessures qui ne l'avaient pas été depuis deux jours ; on parla de nous envoyer le lendemain jusqu'à Liège et, en effet, quelquesuns des moins souffrants partirent pour cette destination.

On crut me faire une grande faveur en me plaçant dans un lit qui se trouvait vacant depuis une heure par la mort d'un soldat autrichien; je respirai dans ce fétide grabat l'odeur la plus cadavérique.

Il y avait dans cette salle une quarantaine de malades, la plupart blessés assez grièvement et, si l'on n'avait brûlé constamment du vinaigre ou quelque aromate, il n'y aurait pas eu moyen d"y tenir.

Lorsque quelques-uns de ces malheureux étaient à l'agonie, les gardes-malades, qui étaient des sol-

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dats mutilés, n'attendaient pas le dernier soupir des moribonds pour saisir le peu d'argent qu'ils possédaient et avaient même de vives querelles pour le partage de leurs dépouilles.

Quelles réflexions ne faisais-je pas sur les vicissitudes humaines à la vue d'un pareil spectacle ! Que de personnes vivent dans l'opulence et le plaisir, me disais-je, tandis que d'autres — el c'est le plus grand nombre — sont accablées par l'infortune !

Je comparais mon sort présent à celui si différent qui naguère était mon partage dans mon cher Périgord, au sein de ma famille et, tout récemment, chez ces braves et excellents Grève-Cœur.

11 fallut cependant se résigner à sa triste position ; d'ailleurs, n'en voyais-je pas encore de plus à plaindre que moi? A ceux-ci de bien graves blessures faisaient éprouver les souffrances les plus aiguës et pousser les cris les plus lamentables. Chez moi, le physique était encore moins malade que le moral, tellement je souffrais du spectacle de tant de douleurs. Que de fois n'entendis-je pas la nuil ces misérables crier d'une voix plaintive et presque éteinte : Glassvasser ! glassvasser ! glassvasser! (Un verre d'eau.)

Les gardes-malades étaient, comme je l'ai observé déjà, de vieux soldats mutilés et qui, n'étant plus propres au service, avaient été placés dans les hôpitaux autrichiens; l'habitude

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qu'avaient ces gens-là d'être témoins des souffrances de la triste humanité les avait acoutumés à être durs et insensibles aux maux qu'ils avaient journellement sous les yeux : au lieu d'être vigilants et pleins de sollicitude pour tous ces maliieureux, ils dormaient et ronllaient, tranquilles au milieu de ces scènes de désolation.

Un volontaire du régiment appelé M. de La Forcst('), qui reçut, le même jour où je fus blessé, quatorze coups de sabre sur la tête, était placé dans un lit très près du mien ; il allait déjà beaucoup mieux puisqu'il se levait alternativement avec moi pour donner à boire aux plus malades. On avait recommandé à ce pauvre La Forest les plus grands ménagements : le plus petit excès, la moindre intempérance, avait dit le chirurgien, pouvaient amener une indigestion qui risquerait de faire rouvrir ses blessures et d'entraîner sa mort. Ce malheureux, me voyant un jour :nanger quelques prunes, me demanda deux ou trois de ces fruits; je les lui refusai, alléguant la recommandation du chirurgien ; il insista tellement que je finis par lui donner une seule prune, on lui rappelant le danger qu'il courait en se permettant d'enfreindre les ordres du médecin.

Il avala la prune et son noyau et me supplia de lui en donner d'autres.

(') Probablement, J.-M. de la Forest, ancien garde du corps du Roi, émigré en 1792.

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Sur mon nouveau refus, il me dit d'un ton de fort mauvaise humeur :

« Que sous le spécieux prétexte de sa santé, je cachais la plus insigne avarice, qu'au reste, mourir pour mourir, il préférait que ce fût d'indigestion que de faim, »

Piqué jusqu'au vif d'une inculpation que j'étais loin de mériter, je lui passai l'assiette où était ma provision en lui disant combien j'étais outré qu'il me rendît si peu justice.

Il me répondit en riant <( qu'il était imprudent de pousser un poltron jusque dans ses derniers retranchements, mais qu'il ne voulait pas abuser de mon abandon ». Il prit seulement quatre prunes et, malheureusement, cette petite quantité fut suffisanet pour lui causer une affreuse indigestion. La mort de ce malheureux fu t l'horrible résultat de ma trop fatale complaisance. J'eus le mortel chagrin de le voir expirer dans mes bras deux jours après.

Permettez, lecteur, que je verse encore une larme sur le souvenir de cet infortuné camarade ! Je fus pendant quelque temps inconsolable de sa perte ; il me semble le voir encore me faire ses touchants et derniers adieux!

Le fruit qui fut la cause de cette mort m'inspira dès lors une telle horreur que je frissonnais toutes les fois que le hasard en présentait à ma vue.

Il arrivait journellement des transports de blés-

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ses entassés sur des charrettes les uns sur les autres et dont quelques-uns, morts en route, servaient d'oreillers à ceux qui ne l'étaient pas encore; dans ce nombre étaient beaucoup de Français républicains faits prisonniers ; je puis certifier que ceux de leur nation qui les avaient combattus et qui se trouvaient à l'hôpital de Louvain, mettant de côté tout esprit de parti, les traitaient avec le plus sincère intérêt et la plus grande humanité.

Je me promenais volontiers dans un jardin dépendant de l'établissement et destiné à faire prendre l'air aux soldats convalescents. Au milieu de ce jardin était une pompe où l'on puisait souvent de l'eau; j'aperçus un jour un de mes malheureux compatriotes prisonnier qui, ayant un bras en écharpe, faisait avec l'autre de vains efforts pour faire jaillir de l'eau et léchait les quelques gouttes qu'il parvenait à iaire jaillir.

Malgré ma faiblesse, je me précipitai vers ce soldat républicain ; je saisis le verre d'un Allemand qui se trouvait à ma portée et je fis jouer moi-même, avec la plus grande peine, cette pompe qui était très dure; je servis à boire à ce malheureux; il avala le plein verre sans prendre haleine et, me remerciant du plus profond de son coeur, il me suppliait, en se mettant presque à mes genoux, de lui donner un second verre d'eau. J'eus beau lui assurer que cela lui ferait mal, il fallut absolument lui servir encore à boire.

152 SOUVENIRS d'un volontaire de l'armée de condé

Cet infortuné me dit, avec l'accent du malheur :

« Nul autre que vous ne parle donc français ici, car j'ai demandé à boire à tous ceux que j'ai rencontrés, et personne ne m'a compris ou n'a voulu m'entendre ? »

Je lui répondis « que nous étions quelques Français ici et que j'étais certain qu'aucun d'eux n'était présent lorsqu'il réclamait à boire; que, quoique servant sous une autre bannière que celle de la République, ils se seraient empressés de le soulager, car, ajoutai-je, de malheureux blessés, appartenant a la môme nation, doivent se regarder comme frères et n'avoir d'autre esprit et d'autre opinion, dans les tristes circonstances où ils se trouvent, que de s'aider mutuellement ».

Gomme ce pauvre blessé ne venait que d'arriver, le besoin de la soif, plus impérieux que tous les autres, l'avait éloigné du lieu oij on pansait tous ces misérables; je le conduisis moi-même à l'officier de santé pour le faire soigner. Quand on eut enlevé l'habit de ce malheureux soldat, on lui trouva le bras dans une telle déconfiture que la faculté jugea qu'il fallait de toute nécessité achever de le lui couper, car il ne tenait vraiment que par quelques lambeaux. Il supporta cette opération, me dit un de mes camarades (car je ne voulus pas y assister), avec beaucoup de courage.

Quand on faisait quelque amputation dans la salle 011 j'étais, je masquais mes yeux et bouchais

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mes oreilles. Malgré toutes ces précautions, je ne pouvais m'empêcher d'entendre les gémissements et les cris étouffés de ces malheureuses victimes, qui souvent ne survivaient qu'un moment à ces douloureuses opérations.

Les hommes convalescents, qui se trouvaient en état de se lever, se promenaient ou étaient assis dans le jardin; quelques-uns se peignaient, et d'autres, ayant de petites planchettes sur les genoux, faisaient tomber dessus une prodigieuse (juantité de vermine qu'ils écrasaient ensuite.

Je me rappelle qu'il me restait encore quatre ou cinq louis des bienfaits de ma respectable amie de Namur; cet argent me fui d'un grand secours dans cet hôpital, car je me trouvais vraiment quelquefois pressé par la faim et, bien qu'on dise que la frugalité soit le salut des malades, beaucoup de ces militaires convalescents, après avoir pris leur potage et leurs sept ou huit pruneaux, avaient toujours l'air affamés et auraient encore mangé volontiers la portion de leurs voisins.

Le peu d'argent que j'avais servait à me procurer quelques douceurs; j'aurais désiré me cacher pour les manger, mais c'était impossible!... Quatre ou cinq malheureux m'entouraient, le cou tendu, la bouche béante. Pouvais je rester impassible et sans pitié à un pareil spectacle?

Je faisais ce que toute âme sensible eût fait à ma place et, par conséquent, ma bourse dimi-

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nuait sensiblement et me faisait envisager avec effroi la plus fâcheuse pénurie. Cependant je préférais donner une partie de mes aliments que de les manger de sang-froid devant ces infortunés, en conservant à leurs yeux ce cruel et farouche égoïsme contre lequel devraient sévir de rigoureuses et salutaires lois.

Une bonne femme, demeurant à côté de l'hôpital et à laquelle j'avais fait quelques léoçères charités, était ma pourvoyeuse ; mon petit magasin de vivres était placé sous mon oreiller. Elle vint imprudemment me voir le jour de l'indigestion du pauvre camarade La Forest et m'apporta des fruits : elle fut dénoncée et, au moment où elle me livrait ces fruits, le chirurgien major vint à passer; il courut aussitôt sur cette misérable, la chassa à grands coups de pieds en lui enjoignant la défense d'avoir à ne plus rentrer dans l'établissement sous peine d'être emprisonnée pour longtemps; cette correction, bien injuste sans doute, fit que je n'entendis plus parler de ma malheureuse commissionnaire. L'humanité de cette bonne femme et ma condamnable susceptibilité avaient donc été la cause de la mort de mon excellent et spirituel ami de La Forest; il était originaire de Saint-Yrieix, près de Limoges.

Je demeurai deux mois dans ce maudit lazaret, et je n'attendis pas même mon entière guérison pour en sortir; je fus joindre le dépôt de mon régiment,

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cantonné non loin de Trêves et, quelques jours après, j'en repartis pour aller au corps bivouaquer non loin des frontières de France.

J'étais entièrement guéri, tout prêt à recommencer un métier bien pénible sans doute, auquel on s'accoutume cependant malgré les risques et tous les genres de périls qui en sont ordinairement la suite. Je fus parfaitement bien accueilli par tous les officiers et par tous mes camarades ; ils me donnèrent des témoignages du plus grand intérêt et trouvèrent que la balafre que j'avais sur la joue m'allait bien et me donnait un air plus militaire.

Cependant quelques farceurs voulurent me plaisanter sur la manière prompte et expéditive avec laquelle j'envoyais mes camarades de l'hôpital dans l'autre monde. Comme j'étais extrêmement affligé de la mort de ce brave La Forest et fort sensible à une plaisanterie aussi déplacée que celle-là, je témoignai vivement mon mécontentement en apostrophant le nommé Pervel, qui était le plus acharné à me pousser à bout, et je lui dis (( que je me promettais d'expédier encore plus promptement un jean-fesse tel que lui ».

Il s'ensuivit un duel entre nous dont le résultat fut un coup de sabre dans les côtes du hussard Pervel; cette petite leçon lui ôta pour l'avenir la manie de me tracasser et de rire à mes dépens; cette blessure l'obliga à rester un mois à l'ambu-

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lance ; à son retour, il me marqua quelque amitié et fat rempli d'attentions pour moi.

Les armées françaises ne tardèrent pas à reprendre l'olTensive, obtinrent de nouveaux succès et finirent par refouler les Autrichiens par delà le grand fleuve (').

Notre petite armée d'observation était obligée de mesurer ses mouvements sur ceux de la grande qui formait le centre dans les environs d'Aix-la- Chapelle (2) ; nous réglâmes notre retraite sur ses manœuvres ; nous descendîmes le cours de la Moselle et, suivis de près par l'ennemi, nous vînmes camper dans les plaines du Rhin entre Coblentz et Andervvach ; le régiment avait, dans cette position, la Moselle sur sa gauche et touchait jusqu'à ses bords.

L'armée du prince de Cobourg se retirait sur

(') Après plusieurs combats heureux, Jourdan entra le 10 juillet dans Bruxelles, et Pichegru, après avoir occupé Gand, Tournay et Oudenarde, vint opérer sa jonction avec lui. Puis le premier, avec l'armée de Sambrc-et-Meuse, occupa Coblentz et rejoignit les armées de la Moselle et du Rhin, pendant que le second s'emparait de Nieuport, d'Anvers et du fort de l'Ecluse. En octobre llGi, toute la rive gauche du Rhin, sauf Mayence, était au pouvoir des Français.

(-) Le prince de Cobourg et sa formidable armée d'Autrichiens avec l'archiduc Charles se retiraient sur Cologne. Le prince d'Orange et son corps d'armée, suivi des troupes auxiliaires hollandaises, allèrent vers Genappe, etc. « Béon nous quitta pour quelque temps, Saxe et Berchény pour toujours », écrit Gorbehem, qui, comme on le sait, faisait partie des Hollandais. lia effet, les hussards de Berchény suivirent le sort de Beaulieu, qui lui-même imita le mouvement de son généralissime Cobourg et se replia lentement devant les succès croissants de Jourdan.

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Cologne et paraissait vouloir faire le simulacre de défendre les montagnes de la rive gauche du fleuve ; nous recevions, de notre côté, l'ordre de tenir ferme dans notre position, de manœuvrer s'il était possible sur les flancs de l'ennemi et de ne passer le Rhin que lorsque nous y serions contraints par des forces supérieures.

Le corps du génie était chargé de la démolition d'une des arches d'un pont sur la Moselle ; cette arche était déjà remplacée par une construction en fortes poutres et planches que l'on pouvait détruire à la minute, si le cas l'exigeait. Quatre sapeurs étaient constamment de service dans cet endroit avec un oflicier du génie ; ils avisaient au moyen de rendre le passage solide, avec la facilité de l'abattre après que notre armée aurait fait sa retraite si elle y était prochainement obligée, car, bien que l'obstination de notre général le poussât à tenir ferme dans la position qu'il était chargé de défendre, il n'en est pas moins vrai que nous étions serrés de plus en plus près et que l'on prévoyait, d'après le nombre des Français qui nous harcelaient, que nous serions sans doute obligés de passer le pont de la Moselle avec précipitation.

En effet, nous fûmes attaqués par des forces bien supérieures aux nôtres et qui parurent bientôt couronnant la montagne que nous avions en face; je me rappelle que, dans cette circonstance,

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sept ou huit de nous étions prêts à manger d'un plat de haricots que nous contemplions avec des yeux avides et affamés, quand tout à coup une fusillade nous obligea à monter à cheval et à abandonner notre bon et succulent dîner ; il en était temps, car l'armée ennemie était au bas du coteau et gagnait la plaine.

Le feu s'engagea sur toute la ligne ; l'artillerie et la mousqueteric faisaient déjà entendre un roulement continu ; des charges de cavalerie se firent successivement et avec infiniment de bravoure et d'audace. Notre général (*) obtint même quelques avantages; il en profita pour faire passer la Moselle à son gros matériel et à une partie de l'armée.

Notre régiment, celui des hussards de Barco, quelque artillerie et infanterie légère, formaient l'arrière-garde ; nous étions vigoureusement canonnés par les batteries ennemies et tracassés par des fourmillières de tirailleurs; l'armée, depuis deux heures, filait sur le pont; elle était protégée par la citadelle d'Ehrenbreitstein, qui vomissait toutes les foudres sur les colonnes ennemies. Nous opérâmes insensiblement notre re-

(1) C'est du généralissime Coboui'g que l'auteur parle ici. Lui et ses généraux voulaient se rapprocher de Cologne et de Coblentz pour rester en communication avec l'Allemagne, sacrifiant ainsi les Pays-Bas autrichiens (cf. Jomini, op. cit., t. V, p. 164, et l'excellent ouvrage déjà cité de M. Bittard des Portes, les Emifjrés à la cocarde noire).

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traite sans une perte bien considérable; nous fûmes cependant fortement canonnés pendant que nous traversions le pont ; il y eut même un peu de désordre avant que toute la cavalerie l'eût franchi, et nous perdîmes là beaucoup de braves gens, qui n'eurent pas le temps de passer; il y en eut même qui furent écrasés par nos chevaux, puis plusieurs compagnies de tirailleurs et quelques hussards du régiment restèrent sur la rive gauche, n'ayant pu arriver avant que l'arche en poutres ne fût détruite.

Je fus assez heureux dans cette affreuse bagarre pour ne recevoir aucune blessure ; une balle seulement traversa l'extrémité de mon schako.

Aussitôt que la retraite de l'armée fut entièrement opérée sur la rive droite du Rhin(^), nous prîmes de suite nos cantonnements d'hiver ; grâce à ce grand fleuve qui nous séparait des Français,

(') Jourdan, après avoir défait les Autrichiens sur l'Ourthe, le 18 septembre, avait occupé Aix-la-Chapelle, gagné la victoire décisive d'Aldenhoven (2 octobre), occupé Coblentz, rejeté les Autrichiens sur la rive droite du Rhin et rejoint les armées de la Moselle et du Rhin qui avaient, de leur côté, conquis Trêves et Mayence. Pendant l'hiver de 1194 à 1795, comme on va le voir, toute la rive gauche du Rhin — par un froid terrible — fut occupée, sauf Mayence, par les Français. Les quatre armées du Nord, de Sambre-et-Meuse, de la Moselle et du Rhin bordèrent le grand fleuve sans que les hostilités recommençassent. Les forces des Français étaient de 100.000 hommes, celles des Autrichiens de 96.000. Dès lors Berchény n'est plus sous les ordres de Cobourg qui se retire, ni de son lieutenant Beaulieu, qui part pour l'Italie. Au cours de l'année qui va suivre, c'est sous l'archiduc Charles, Clairfayt et le prince de Wurtemberg, que Cézac combattra.

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nous fûmes aussi tranquilles qu'on peut l'être pendant la durée de la paix.

Le gros de l'armée autrichienne passa le Rhin à Cologne dans le temps où nous le passions à Coblentz et fut aussi se reposer des fatigues de cette rude et pénible campagne. Les républicains, de leur côté, n'étant pas plus de fer que les monarchistes auxquels ils faisaient la guerre, furent enchantés que leurs succès leur procurassent un repos dont ils avaient également grand besoin.

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