‹ Souvenirs de François de CézacChapitre 24 sur 38 · OCTOBRE 1794-AVRIL · texte numérisé non relu

OCTOBRE 1794-AVRIL

!/amnistie. — Cantonnement sur les bords du Rhin. — Chasse et pêche. — Saint-Martin et les lavandières. — Le monastère de Romersdorf. — Différence entre les volontaires français et les hussards autrichiens. — Ceux-ci mettent le monastère à sac. — Ils sont condamnés à mort par le conseil de guerre. — Arrivée du prince de Wurtemberg qui leur fait grâce au pied du gibet. — A Bonn et à Dûsseldorf. — Les bains dans le Rhin. — Communications amicales avec les soldats de Tarmée républicaine. — M. de Calvimont. — Alberfeld. — Les rigueurs de l'hiver l'94-179o. — Cézac se fait porter malade. — Retour vers Coblentz. — Jourdan passe le Rhin. — M"" et M"» S. — Violences d'un lieutenant autrichien. — Retraite derrière le Mein. — 1,'auteur prend du service dans l'armée de Condé.

Les environs du pays où nous étions cantonnés et l'extrême tranquillité dont nous jouissions nous donnèrent à loisir le plaisir de la chasse et de la pêche ; aussi nous livrions-nous avec enthousiasme à ces deux genres d'exercice.

Quoique nous fussions hors de l'atteinte de l'ennemi, nous n'étions pas cependant toujours libres; de fréquentes patrouilles de notre régiment côtoyaient constamment le fleuve, et des postes nombreux étaient placés de distance en distance sur ses bords et dans les îles qui avoisinaient le plus sa rive droite. L'armée autrichienne, con-

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vaincue que le gouvernement républicain se contenterait cette année de ces vastes conquêtes (•), avait pris la détermination, afin de réparer sa cavalerie, de la cantonner un peu au loin dans les terres; ses divisions se relevaient alternativement sur lès bords du Rhin, et celles qui étaient éloignées du tleuve, se livraient avec plaisir aux douceurs du repos et à tous les genres d'amusements.

Dans cette circonstance, le brave Saint-Martin et moi, toujours inséparables, étions constamment pourvus de poisson et de gibier.

Ayant pris un jour, dans un ruisseau non loin de Neuwied, beaucoup de truites nous nous en revenions fort contents de notre pèche ; comme nous redescendions gaiment le cours de la rivière, nous trouvâmes une dizaine de femmes qui lavaient uoelessive; lorsqu'elles surent legenre de poisson que nous avions pris, cinq d'entre elles se déclarèrent enceintes, sans doute pour les besoins de la cause. La plus intéressante accosta mon camarade et lui demanda s'il aurait le courage, après avoir fait voir à tant de femmes grosses les truites qu'il portait, de ne pas leur en faire part.

Le compatissant et crédule Saint-Martin, facilement convaincu delà vérité de leur dire, fit ranger

(•) L'année suivante, en avril et en juillet n9o, les traités de Bàle mirent fin à la coalition de la Prusse et de l'Espagne contre la France; mais l'Autriche, l'Angleterre et l'Italie continuèrent la lutte.

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les commères en rang d'oignons et leur donna les trois quarts de notre pôclic.

Ce trait singulier de naïveté m'amusa beaucoup ; mais je le blâmai cependant de son excessive libéralité, d'autant plus qu'une partie de ces créatures le trompaient visiblement.

Ce bon Saint-Martin, très brave soldat et très généreux camarade, était d'ailleurs d'une simplicité si rare et d'une confiance si abandonnée qu'il était toujours la dupe de tout le monde ; ceux qui, comme moi, vivaient avec lui souffraient même fréquemment de sa crédulité; je le grondais de temps à autre sur ses charités sans discernement, et il me répondait toutes les fois, passablement piqué de mes observations :

« J'aime mieux me priver de mon dîner que de penser que mon semblable souffre du cruel besoin de la faim. »

L'état-major de notre régiment était logé dans le riche monastère de Romersdorf, qui appartenait à des moines bernardins; cette abbaye était située au centre de nos cantonnements et possédait une prison où l'on enfermait ceux du régiment qui se mettaient dans le cas d'encourir une pareille punition. Je suis bien aise d'observer au lecteur que l'éducation et la conduite des volontaires du régiment était toute différente de celle des hussards proprement dits. Du reste, nous ne les fréquen-

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lions jamais et, quand nous étions de service avec eux, les ofiiciers avaient pour nous les plus grands égards, aussi n'étions-nous jamais écroués dans cette prison de Romersdorf.

Il fut commandé un jour à sept ou huit de ces hussards grossiers et à un de leurs brigadiers d'aller dans un autre couvent que celui où était logé Tétat-major requérir des chariots attelés, à l'effet de conduire des vivres et des fourrages pour l'armée.

Les moines, un peu de mauvaise humeur, se refusèrent à l'exécution de cet ordre, en mandant à notre colonel que ses pouvoirs ne s'étendaient pas jusque-là; notre chef très piqué de cette aigreur monacale fit doubler le petit détachement- et l'envoya de nouveau, chargé de la même mission, enjoignant aux hussards, pour le cas où les moines se refuseraient encore à la demande juste qu'on leur faisait, d'entrer de force et de se faire donner à discrétion pour leur vie animale ce qu'il y aurait de meilleur et de plus délicat dans la cuisine du couvent.

En effet, les militaires, trouvant les religieux, toujours aussi récalcitrants, se logèrent de force dans le monastère, se firent servir les choses les plus rares et particulièrement d'excellent vin; ces hussards, fort peu polis, se grisèrent à outrance et commirent dans cet état d'ivresse toutes sortes de vexations.

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Une vieille moustache grise, le brigadier Réry, commandait ce petit détachement; il avait acquis pendant la guerre la réputation d'être un rusé pillard; je ne sais s'il se crut en état d'hostilité avec ses hôtes et considéra alors qu'il lui était permis d'exercer ses pirateries habituelles ; ce qu'il y a de certain, c'est que tous ces malheureux militaires, guidés par ce vieux brigand, commirent au couvent toutes sortes d'excès.

Le brigadier et quatre des plus décidés firent main basse sur l'argenterie des moines; ceux-ci, perdant alors patience, avertirent le colonel de l'aventure, lui mandant : « qu'il n'entrait sans doute pas dans son ordre que ses hussards dérobassent tout ce qui leur tombait sous la main » ; ils le suppliaient en outre de donner des ordres pour que l'argenterie qui avait disparu leur fût restituée.

Notre commandant fut aussitôt nommer vingtcinq hommes (presque tous étaient des volontaires) pour aller arrêter le détachement qui se conduisait de cette manière. Cet ordre s'exécuta avec toute la diligence et toute la célérité possible; on fouilla les hussards ; le colonel vint lui-même faire des excuses aux moines et ordonna qu'on mette le brigadier Réry à la question.

Ce cruel châtiment lui fit avouer sa faute et nommer ses quatre complices ; tous désignèrent ensuite l'endroit ou ils avaient caché l'argenterie

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volée : c'était un tas de fumier où on la retrouva en effet.

Les cinq coupables furent conduits dans la prison de Romersdorf et, convaincus de vol, condamnés par un conseil de guerre à être pendus dans la huitaine.

Le jour de l'exéculion de ces misérables, le corps de garde du couvent oii était logé l'étatmajor fut doublé ; j'étais de la garde descendante qui devait également faire partie du détachement destiné à conduire les condamnés au lieu de leur supplice ; cet endroit était situé dans la plaine de Neuv.ied ; un seul arbre qui s'y trouvait par hasard devait faire l'office delà machine patibulaire. Le bourreau était arrivé depuis la veille elles curés des paroisses voisines reçurent l'ordre d'arriver processionnellement et de se trouver non loin de l'arbre fatal. Toutes ces mesures étant bien prises. On hit, comme cela est d'usage dans le Code criminel en Autriche, pour la seconde fois la sentence aux condamnés ; les quatre hussards montraient peu décourage, se lamentaient bruyamment; le vieux brigadier resta calme et ne sourcilla même pas.

Le d^étachement, se rangeant en bataille, se mit bientôt en marche dans l'ordre suivant : dixhussards en avant et de front ; les cinq condamnés, les mains liées derrière le dos, suivaient à pied ayant chacun un moine bernardin à leur côté pour les exhorter dans leurs derniers moments;

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dix autres hussards, parmi lesquels je me trouvais, fermaient la marche de ce lugubre cortège.

Les malheureux, que nous conduisions ainsi, adressaient rarement leurs vœux à l'Éternel et ne savaient aucun genre de prières, aussi les moines leur faisaient répéter le Pater tout haut, mot à mot. Quand les coupables venaient à se souvenir de quelques-uns de leurs péchés, les ministres qui les assistaient leur couvraient la tête de leur manteau blanc pour les écouter et les rassurer.

Il y avait dans le chemin que nous suivions une boue abominai)le : c'était une espèce de marais oià l'on avait placé des pierres, çà et là, pour se préserver de la boue. Hé bien ! ces misérables, qui allaient se faire pendre, étaient les plus empressés à sauter d'une pierre à l'autre pour n'être pas crottés !

Aussitôt que nous fûmes parvenus à la vue du lieu de l'exécution, nous aperçûmes le régiment rangé en bataille formant un front assez considérable ; la bigarrure de quatre ou cinq paroisses ayant leur pasteur en tête augmentait le nombre des assistants qui allaient être témoins de la fin, terrible et honteuse, de ces cinq militaires ! Enfin nous arrivâmes sur le terrain où s'élevait l'arbre fatal ; aussitôt le régiment, par une prompte manœuvre, nous enferma dans un carré qui fut formé à la minute.

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La pâleur que l'émotion répandait sur le visage de tous les hussards contrastait avec le noir de leurs moustaches; tous gardaient le plus morne, le plus lugubre silence ; le major du régiment fit lire, pour la troisième fois, la sentence aux condamnés.

Alors, le bourreau, tout habillé de rouge, d'après l'ordre qu'on lui en donna, saisit celui qui devait périr le premier et lui passa la fatale corde au col, puis retira le banc sur lequel était le malheureux!... Et voilà ce dernier déjà suspendu!...

Tout à coup des cris se font entendre ; un mouvement spontané fait tourner toutes les têtes du côté d'où viennent ces clameurs.

A un quart de lieue de distance se distingue un groupe de cavaliers arrivant de notre coté ventre à terre et criant : « Grâce ! Grâce ! »

Le prince général de Wurtemberg, qui commandait plusieurs divisions de l'armée autrichienne, voulant user de la prérogative que lui donnait son rang d'accorder la grâce de tout militaire condamné à mort, fut fort aise d'exercer sa clémence, pour des soldats d'un corps français qui avait rendu de si grands services à l'empereur son maître. En conséquence, il avait fait part au colonel (sous le sceau du secret) de son projet et avait réglé sa montre sur celle de ce dernier.

Aussi était-ce ce général qui arrivait ainsi, avec tous ses aides de camp et son brillant et nombreux

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état-major; leurs chevaux étaient crottés jusqu'aux sangles et avaient le reste du corps blanc d'écume !

Lorsque ce prince fut parvenu à ia hauteur du carré formé par le régiment, un escadron s'ouvrani précipitamment, le laissa pénétrer au milieu.

Au cri de grâce, on s'empressa de couper la corde qui suspendait déjà un des malheureux. Tous les cinq tombèrent prosternés et attestèrent par leurs bras levés vers le ciel leur reconnaissance pour celui qui était l'arbitre de leur destinée.

Le vieux Réry, qui avait montré le plus grand courage lorsqu'il était certain de mourir, s'évanouit en comprenant qu'il avait obtenu sa grâce et resta ainsi un gros quart d'heure.

Jugez, sensible lecteur, ce qu'une pareille scène nous fit éprouver ! Quel spectacle touchant pour nous tous ! Aussi criâmes-nous à l'unanimité:

<( Vive, vive le brave prince de Wurtemberg ! Que Dieu lui accorde et lui prodigue toutes les faveurs et tout le bonheur qu'il mérite si bien ! ! »

Cependant, le brigadier étant revenu à lui, on le conduisit au général qui lui dit, ainsi qu'à ses quatre complices :

« Remerciez, malheureux, l'Etre suprême ; Je n'ai été, dans cette occasion, que l'organe de ses volontés. Vous ne devez plus compter désormais dans les rangs do votre régiment ; vous allez revenir encore pour quelques jours dans les prisons

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de Romersdorf, ensuite vous serez libres, et je veux croire qu'un pareil exemple vous maintiendra à l'avenir dans le devoir. »

Ces cinq malheureux tombèrent de nouveau prosternés presque sous les pieds du cheval du prince ; le brigadier Réry, étant dans cette posture, saisit une des bottes du général et la tint si étroitement embrassée que le coursier de ce dernier, s'efîrayant, traîna pendant quelques instants le brigadier dans cette attitude.

Ces cinq hussards furent ramenés en prison ; quelques jours après, on leur fit délivrer des passeports pour revenir dans leur pays. La conduite et le repentir du vieux Réry touchèrent tellement les moines de Romersdorf qu'ils le gardèrent avec eux. J'appris un an plus tard, en repassant dans /Ces contrées, qu'ils en avaient fait leur bedeau et leur factotum !

Après avoir séjourné quelque temps dans les environs de Neuwied, nous en repartîmes et côtoyâmes le Rhin jusqu'aux environs de Ronn. Le grand fleuve nous séparait toujours de l'ennemi, et son extrême largeur faisait qu'on était assez tranquille sur ses rives.

L'été de 1794 commençait déjà à se faire sentir, sans que les Français semblassent vouloir passer le Rhin ; nous restâmes à peu près deux mois dans cette situation.

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Pendant ce temps, nous parlions tous les jours avec les républicains ; mais il fallait fortement crier pour se faire entendre. La saison nous permettant enfin de nous baigner, nous nous aventurâmes assez au large ; nous échangions même au milieu du fleuve, à la nage bien entendu, des assignats de cinquante francs que nous étions parvenus à nous procurer je ne sais comment ; chacun partait de son côté pour faire ce genre de commerce : les Français nous donnaient 12 francs par assignat et en retiraient 25. Comme je nageais très bien, c'était presque toujours moi qui faisais ces échanges.

Je voulus m'aviser un jour de passer tout à fait sur la rive opposée ; les postes qui se trouvaient vis-à-vis de nous me crièrent « que je pouvais aller jusqu'à eux, qu'ils me donnaient leur parole d'honneur qu'il ne m'arriverait rien de fâcheux, qu'ils me fourniraient un manteau pour me couvrir et du très bon vin de l'électeur de Cologne pour me réchauffer ». Enhardi par les affirmations des républicains, poussé par la curiosité de mes camarades qui étaient bien aises de savoir comment se passerait ma visite, je m'élançai dans le fleuve. Comme il est dans ces parages extrêmement large et rapide, je fus obligé de prendre mon élan bien au-dessus de l'endroit oià j'étais pour arriver à la hauteur des postes français.

A peine fus-je parvenu près de ces messieurs

172 SOUVENIRS d"l'.\ volontaire de l'armée de condé (n'ayant cependant pas encore pris terre), qu'un capitaine de ronde se rapprocha du bord où était un groupe de soldats et me demanda si je désertais.

Je lui répondis <( que je n'entendais pas de cette oreille-là!! »

Il répliqua alors :

« En ce cas, je vais faire tirer sur toi ! »

Aussitôt il donna l'ordre à deux factionnaires qui n'étaient pas loin de faire feu sur cet embaucbeur.

Mon plus pressant besoin dans une semblable conjoncture fut de faire demi-tour et de prendre à la hâte le large dans la direction de mon bord. Les sentinelles tirèrent en effet mais certainement m'ajustèrent mal, car j'entendis les deux balles tomber à droite et à gauche et environ à quinze pas de moi. Beaucoup de mes camarades, que ma résolution avait attirés sur la rive, crièrent mille et mille imprécations, disant aux républicains combien leur manière de faire était infâme, surtout après avoir donné leur parole d'honneur qu'il ne m'arriverait rien de fâcheux ; ils ajoutèrent qu'aucun d'eux n'eût été capable d'un semblable procédé.

Les factionnaires répondirent, quand l'officier eut disparu, qu'ils ne m'avaient pas ajusté comme j'avais pu le remarquer, si je voulais dire la vérité !

Pendant ces clameurs et ce bruyant dialogue, je cinglais en dérivant beaucoup V8rs mon bord :

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la rapidité du Rhin me fit descendre presque à un quart de lieue de Tendroit où je m'étais embarqué; j'étais tellement fatigué, tellement essoufflé, n'ayant pu me reposer sur la rive opposée, qu'en arrivant sur la nôtre, je n'en pouvais plus; je faillis môme m'évanouir entièrement. Un de mes camarades eut la complaisance de descendre mes vêtements et de m'aider à m'habiller, car j'étais si faible que je n'aurais pu le faire moi-même.

Nos chefs ayant appris ce petit événement nous défendirent, sous peine de la punition la plus sévère, d'aller nous baigner à plus de vingt pas au large. Ainsi furent terminées, jusqu'à nouvel ordre, toute espèce de relations entre nous et Messieurs les républicains.

Vers les premiers jours du mois d'août, nous fûmes relevés par des hulans et nous reçûmes l'ordre de descendre le fleuve jusqu'à Dûsseldorf, frontière d'une partie des Etats du roi de Prusse. Nous faisions le service de correspondance et d'observation et nous restâmes près de trois mois dans cette position sans éprouver beaucoup de fatigue.

Chargé un jour d'un paquet pour un colonel de cuirassiers dont le régiment faisait le service de notre droite, je marchais au grand trot de mon cheval, lorsque le coup de fusil d'un chasseur, me faisant tourner la tête, j'entendis une voix, que je crus reconnaître, disant : « Diane, apporte ici ! »

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Je vis en effet la chienne apporter un lièvre à son maître.

Sous le prétexte de lui demander quelle était la distance que j'avais à parcourir; je me rapprochai du chasseur.

Quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant M. de Calvimont, parent, ami et contemporain de mon père(i). 11 m'apprit, qu'ayant perdu tout espoir de rentrer en France, il s'était marié et provisoirement établi dans un village qu'il me montra du doigt; il voulait même me conduire tout de suite chez lui.

Je lui dis que, porteur d'une dépêche peut-être importante, je ne pouvais accepter sur l'heure, mais qu'à mon retour, quand j'aurais rempli ma mission, j'aurais le plaisir d'aller saluer sa femme, s'il voulait bien me présenter à elle.

En effet je revins promptement et me dirigeai vers le village où habitait M. de Calvimont; il était de retour de la chasse et me présenta à ma nouvelle cousine qui me causa une déception car elle était petite et mal tournée.

Nous étions émus, mon cousin et moi, en pensant aux affreux événements qui avaient ensanglanté notre patrie et nous en tenaient éloignés, ainsi que de nos chers parents ; mais M. de Calvimont, éloignant cette impression de tristesse, me dit en se mettant à table :

{') On a vu au commencement des Souvenirs que M. de Calvimont avait accompagné l'auteur hors de France.

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« Chassons toute réflexion sérieuse; pour ma part, je veux songer seulement au plaisir que j'éprouve à serrer dans mes bras le fils de mon meilleur ami; préparons-nous, ajouta-t-il, à manger gaiement le lièvre que tu m as vu abattre ; le voilà, continua-t-il, n'a-t-il pas une mine tout a fait royale et faite pour aiguiser l'appétit d'un hussard ? Je suis enchanté, mon cher Cézac, d'avoir dans cette occasion un pareil plat à ajouter à notre petit dîner. »

A ce propos, il s'étendit sur la quantité de gibier qu'il avait tué avec mon père dans notre cher Périgord et sur leurs bonnes parties de chasse de jadis.

Nous dinâmes du meilleur appétit du monde, surtout moi qui avais fait cinq ou six lieues au grand trot.

Mon cousin voulut absolument me mettre aux arrêts, dit-il, et me garder jusqu'au lendemain. De grand matin seulement, je pris congé de ce bon ami pour rejoindre mon corps.

Le temps des quartiers d'hiver approchant, Alberfeld, petite ville éloignée de six lieues des bords du Rhin, fut désignée comme résidence de notre régiment; un fort détachement resta en permanence du côté de Diisseldorf et faisait le service dans les environs de cette ville ; il était relevé tous les mois par un autre de la même force.

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Le pays d'Alberfeld est extrêmement boisé et par conséquent très giboyeux. Saint-Martin et moi nous livrions journellement à l'exercice de la chasse; nous avions de bons chiens que nous prêtaient les gens chez qui nous logions ; en revanche nous ne laissions pas de contribuer à leur faire faire bonne chère.

Au bout d'un mois de plaisir, de repos et de tranquillité, je fus nommé pour faire partie du délachement, allant relever celui qui était resté sur les bords du Rbin.

11 faisait alors un froid rigoureux (nous étions à la fm de décembre) et le thermomètre était descendu à un tel degré que le fleuve était entièrement gelé; la rapidité de son cours avait amoncelé de si forts, de si énormes glaçons, entassés les uns sur les autres, que cela présentait l'aspect le plus pittoresque et le plus curieux ; il aurait été impossible à un être quelconque de franchir ces raboteuses montagnes de glace. Pour donnera mon lecteur une preuve de la rigueur de cet hiver de 1794 à 1795, je lui dirai que je voulus essayer un jour, avec quelques-uns de mes camarades, lequel de nous pourrait supporter le plus longtemps la main collée sur le fer d'une pompe ; aucun ne put souffrir cela plus de deux minutes ; voulant faire le fier-à-bras, j'y laissai la mienne au moins cinq ; lorsque les vives douleurs que j'éprouvais me forcèrent de retirer ma main,

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la peau resta collée au fer de cette machine; la plaie que m'occasionna cette petite facétie ressemblait absolument à celle causée par une brûlure, et je la traitai même en conséquence.

Ce froid glacial me fit faire un trait qui, j'en conviens, n'est pas à ma louange; mais, ayant résolu d'être sincère, je ne veux pas le passer sous silence.

Lorsque mon tour revint une seconde fois d'être de service sur les bords du Rhin, la température était aussi rude. Je me montrai tellement contrarié de recommencer un métier si pénible que mon hôtesse me suggéra l'idée de faire le malade.

J'étais alors logé, seul, chez une riche paysanne veuve et mère de deux grandes filles et d'un petit bonhomme sourd-muet; je me trouvais vraiment trop bien dans cette maison où tous étaient aux petits soins pour moi : on me faisait déjeuner tous les malins au café au lait et la mère poussait l'attention jusqu'à enlever la crème des pots pour la mettre dans mon bol ; enfin j'étais chez ces bonnes hôtesses, chéri, soigné et dorloté comme un jeune charmant abbé. Voilà bien des raisons pour adopter de suite l'idée qu'elles me donnaient ; en conséquence, ne pouvant résister à cette tentation, je me rendis sans façon aux arguments irrésistibles que trouvèrent ces trois bonnes et charmantes femmes.

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Après avoir dîné et mangé comme un loup, je m'enveloppai la tête d'un énorme bonnet de laine, serré par-dessus le marché avec une forte serviette (c'étaient les jeunes filles qui faisaient ma toilette en riant aux éclats) ; elles me frottèrent la figure avec certaine herbe qui me donnèrent une couleur de jaunisse; la mère bassina mon lit, je m'y couchai pour attendre l'arrivée du maréchal des logis de ma compagnie.

Mon hôtesse, l'ayant rencontré h la porte, lui dit d'un air extrêmement triste « que son militaire était bien malade et dans un tel état qu'elle craignait même pour sa vie » ; elle l'engagea à se donner la peine de monter et de voir par luimême ce qui en était.

Voyant arriver le maréchal des logis, je lui dis» en faisant claquer les dents de manière à imiter le frisson, « que je ressentais des douleurs insupportables dans tout le corps, avec d'horribles et fréquentes nausées, qu'enfin je n'en pouvais plus et ne serais pas en vie le lendemain ».

— Comment donc, me répondit-il, vous est arrivée une indisposition si subite? cela n'accommodera guère celui qui devra marcher à votre place ! Vous vous portiez hier comme un bienheureux!

— Hélas! mon cher Rorbach, lui dis-je, en redoublant mes frissons, il y a bien des jours que je couve cette maladie contre laquelle je ne puis

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plus lutter, car à l'impossible nul n'est tenu ; enfin que la volonté de Dieu soit faite. »

Après quelques autres observations, le sieur Rorbach, tout en frisant ses noires moustaches, se retira de fort méchante humeur.

Afin que ma maladie n'eut pas l'air d'être feinte, je restai patiemment quatre jours au lit et les cinquième et sixième assis sur un grand fauteuil, enveloppé d'une grosse couverture, ayant toujours sur la tète mon énorme bonnet de laine.

Après ce terme, je crus devoir prendre l'air, car cette espèce de retraite m'eût véritablement rendu malade.

Mes camarades me firent compliment sur ma prompte convalescence et mon bonheur d'avoir été malade précisément le jour où je devais aller faire mon pénible service dans les environs de Dusseldorf.

Je suis cependant bien aise d'observer à ceux qui auront la patience de me lire, que, si le service avait été dangereux à cette époque, je n'aurais pas eu la lâcheté de souffrir qu'un autre exposât sa vie à ma place!

Vers le printemps de 1795, notre régiment, faisant partie d'jine division de 10.000 hommes, revint vers le Rhin du côté de Bonn; nous restâmes quelque temps dans les environs de cette ville, puis notre division remonta le fleuve jas-

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qu'au-dessus de Goblentz et séjourna dans les environs de cette ville.

A cette époque, les Français menaçaient de passer le Rhin sur plusieurs points; ils établissaient déjà des tètes de ponts dans les endroits qui leur paraissaient les plus propres aux passages de leurs troupes; aussi notre service devenait-il de plus en plus actif de jour en jour; les postes étaient doublés sur toute la ligne, de fréquentes patrouilles côtoyaient les deux rives du fleuve et tout portait à croire que les marches et contre-marches des deux armées auraient pour issue quelque terrible orage qui ne tarderait pas à éclater.

Le hasard m'avait fait faire la connaissance d'une famille de Goblentz, composée d'une veuve et de ses trois filles, dont deux étaient très belles et la troisième laide et bossue. Les dames S... habitaient une fort jolie maison de campagne située sur la rive droite du Rhin. Les Français, s'étant emparé de leur ville natale (^), ces dames n'étaient point tentées d'y revenir; d'ailleurs, les Autrichiens ne le leur auraient peut-être pas permis.

Notre bivouac n'était pas éloigné de l'habitation de M"*^ S... ; j'allais y passer des moments très agréables, car la mère et les filles avaient la bonté de me combler de toutes sortes de préve-

(') Prise par Joiird'm en octobre il'Ji.

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nances; je mangeais chez elles chaque fois que je n'étais pas de service, et tous les jours quelque bal ou quelque partie fine avait lieu chez ces dames. Ce qui rendait mon sort digne d'envie, c'est que j'étais le seul du régiment qui fût admis dans cette charmante maison.

Un lieutenant de ma compagnie m'avait prié de demander à ces dames la faveur d'être reçu chez elles; elles s'y refusèrent continuellement (chose de laquelle, à dire vrai, je n'étais pas fâché, car cet officier était un homme superbe et un joli cavalier qui eût sans peine supplanté son subalterne). Le refus de M"" S... le piqua si fort que son immoralité lui fournit plus tard l'occasion de se venger d'une façon infâme et révoltante.

Enfin, pour l'instant j'étais heureux et content d'avoir fait une si agréable connaissance; mais, ô malheur ! ô disgrâce ! ce temps délicieux et fortuné fut pour moi de trop courte durée ; il fallut bientôt me séparer d'une société qui faisait mes délices et mon bonheur!

Nous apprîmes un matin par une estafette que l'armée française avail passé le Rhin sur plusieuis points ('). Chaque division de la nôtre reçut Tordre de défendre tel ou tel passage et, si nous ne pou-

(1) Jourdan avec l'année de Sambre-et-Meuse réduiLe à GO. 000 hommes à la suite des mis: res de l'hiver, des désertions et de rindiscipline due au manque d'argent, reçut ronirc de passer le Rhin en septembre 1795. Comme on manquait d'équipage de front, la plus grande difficulté de cette opération fut de

viens tenir dans nos positions, de régler autant que possible nos mouvements sur ceux de l'armée du centre, que commandait, pour lors, le prince de Wurtemberg.

Les dames S... furent extrêmement effrayées de cet événement; ayant sauvé ce qu'elles avaient de plus précieux à Goblentz, elles étaient fort en peine pour savoir où déposer leurs objets de valeur et avaient grande envie, me dirent-elles (ne voulant pas quitter leur campagne) de faire porter ces objets dans la citadelle de Ehrenbreitstein. Dans cette cruelle circonstance, ces dames me demandèrent mon sentiment sur leur décision à prendre. Après de mûres réflexions, je leur fis entrevoir qu'une place n'étant pas imprenable, il serait peut-être imprudent d'exposer ainsi une partie de leur fortune et qu'il serait plus sur d'enterrer ces objets.

Cependant l'armée française du bas Rhin marchait toujours de progrès en progrès, côtoyait les deux rives du fleuve et, en les remontant, portait vers la Franconie la majeure partie de ses forces. L'armée se grossissait de presque toutes les troupes qui naguère faisaient le service sur les bords du Rhin. Le plan de campagne des républicains était

trouver des bateaux. On en lit venir de la Hollande et de l'intérieur par la Moselle, et ce fut par ce moyen que le passage s'effectua entre Neuwied etDùsseldorf, en présence de quelques corps autrichiens qui firent peu de résistance.

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de rejeter l'armée autrichienne par delà le Mein, rivière qui se jette dans le fleuve vis-à-vis de Mayence et à l'embouchure de laquelle se dresse un fort considérable.

Au fur et à mesure que les Français se rapprochaient, notre petite armée se concentrait dans les environs de la citadelle d'Ehrenbreitstein.

Pendant tout ce trouble et ce déménagement, je saisissais toutes les occasions qui se présentaient pour aller voir les dames S..., afin de leur donner, s'il était possible, le courage dont elles avaient grand besoin et de leur inspirer une tranquillité que j'étais loin d'avoir pour elles !

Quand les premières colonnes de l'ennemi parurent en vue des positions que nous occupions nous fîmes le simulacre de vouloir leur résister, mais, comme nous étions toujours obligés de régler nos mouvements sur ceux de l'armée du centre qui se retirait derrière la Lahn (très petite rivière qui traverse une partie du pays de Nassau) ; nous dûmes en faire autant et abandonner les environs de la forteresse.

Une forte patrouille de notre régiment fut chargée de former l'arrière-garde ; elle était commandée par le lieutenant qui avait été dédaigné par les dames S...; voulant se venger de leur peu d'amabilité pour lui, il fit sa retraite parle village où elles avaient leur maison de campagne. Il conduisit lui-môme sa troupe chez mes malheu-

184 SOUVENIRS d'un volontaire de l'armée de condé reuses amies, ordonna aux hussards d'enfoncer les portes et les laissa se livrer à tous les excès ; l'officier riait (m'a-t-on dit depuis) de tout son cœur et repaissait ses yeux des outrages que ces bandits faisaient éprouver aux malheureuses femmes. Hélas! si j'étais arrivé dans ce fatal moment, je me serais fait tuer mille fois plutôt que de souffrir les hontes et les horreurs dont elles furent les tristes victimes! Ce ne fut que trois mois après que je sus tous les détails d'une pareille infamie et voici comment j'en fis la découverte.

Je regardais un jour un hussard travailler fort adroitement à un portefeuille dont la doublure était faite d'un échantillon de soie tout semblable à l'étoffe d'une robe que j'avais vue à M"* Lucinde S... et que j'avais même touchée quelquefois en valsant avec elle. Je fis part de mon observation à cet homme.

« En effet, me répondit il, cet échantillon vient de la robe de certaine demoiselle chez laquelle je vous ai vu quelquefois et il n'y a même pas très longtemps. »

Il me raconta alors sous le sceau du secret, et dans le plus grand détail, cette horrible aventure.

Je le menai aussitôt comme un nègre et je crois que je lui aurais décollé la tête s'il ne s'était empressé de m'affirmer qu'il n'avait été que le spectateur de cette scène de désolation et qu'il

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avait même essayé d'empêcher de faire du mal.

Lorsque je rencontrai ce misérable lieutenant, je me permis, malgré son grade, de lui rappeler sa révoltante conduite. 11 fut extrêmement piqué de l'observation que je lui fis et me répondit « que le colonel m'apprendrait à mieux observer le respect que je devais à mes supérieurs ». En effet, les arrêts de rigueur me furent ordonnés de sa part et il me fit même dire « que, si à l'avenir je m'avisais de manquer aux officiers, je serais chassé du régiment sans autre forme de procès ».

Les circonstances sontquelquefois si impérieuses qu'elles nous forcent à nous résigner à tous les caprices et à dévorer les plus grands chagrins et les plus dures humiliations ; je dus me taire, tout en me promettant de tirerraison, dès que je serais libre, de Tinfàme conduite du lieutenant.

Mais, six mois après, ce bel officier fut tué ou fait prisonnier, bref nous n'entendîmes plus parler de lui.

Nous fîmes aussi le simulacre de nous défendre sur les bords de la Lahn, mais notre petite armée ayant été affaiblie par la garnison qu'elle avait fournie à la citadelle de Coblentz, crut prudent et sage de faire sa retraite en se réglant toujours sur la marche de celle du centre, qui se retirait derrière le Mein.

Avant le passage de cette rivière, faisant un

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jour partie d'un détachement d'arrière-garde commandé par un lieutenant, nous reçûmes Tordre de faire une réquisition de pain et de viande dans un gros bourg oii l'ennemi était prêt à faire son entrée.

Enchanté de cette mission, le lieutenant se mit en devoir de l'exécuter aussitôt ; en conséquence, nous entrâmes dans le dit bourg, dont tous les habitants étaient protestants.

Quatre hommes furent placés à la porte de la petite église pour empêcher de sonnerie tocsin et notre détachement se dirigea vers la maison du ministre.

L'officier laissa devant la porte la moitié de ses hommes et l'autre partie pénétra avec lui dans la demeure presbytériale. Tous les chevaux des hussards qui étaient entrés avaient leurs rênes attachées aux pointes acérées d'une claire-voie fermant la cour.

Bien qu'étant du nombre des hommes qui étaient dehors, je vis en travers des vitres le pasteur fort mal recevoir notre lieutenant, et je l'entendis l'apostropher et lui demander « de quel droit il venait faire des réquisitions dans sa paroisse».

A cette réponse peu polie, le lieutenant fit mine de le menacer avec son sabre; ce simulacre ne pouvant faire taire le ministre, Toflicier le fit saisir par ses hussards. Alors, une jeune personne, fille ou nièce du pasteur, s'élança à son secours.

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L'officier, pour l'effrayer, lui appuya la pointe de son sabre sur le sein ; elle se recula en poussant un cri et cassa un carreau de vitre avec son épaule.

Pendant que tout ce tapage se faisait dans cette maison, les quatre hommes qui avaient été placés à la porte du temple furent forcés et le tocsin se fit entendre.

Aussitôt la population se trouva rassemblée sur la place en nombre considérable et commença à nous lancer des pierres.

J'appelai à plusieurs reprises le lieutenant en lui observant que le passage pour nous retirer allait être fermé par les paysans, rendus hardis et téméraires par l'approche des Français.

11 finit cependant par sortir de la maison presbytérale, suivi des hussards qui portaient : les uns des bouteilles de vin ou de liqueurs, les autres du pain et des volailles.

A peine fureat-ils à cheval que le lieutenant commanda ! « Sabre en main ! » Il nous fit charger la foule qui nous barrait la retraite.

Aussitôt les paysans nous firent place; nous écrasâmes cependant quelques-uns des plus audacieux, les autres se collèrent aux murs ou rentrèrent précipitamment dans les maisons. Nous eûmes dans cette légère bourrasque un cheval blessé d'un coup de fourche, et l'un des hommesdu détachement perdit son schako au milieu de l'échauffourée.

Comme nous nous retirions pour rejoindre le

188 SOUVENIRS d'un volontaire de l'armée de condé régiment, nous le trouvâmes qui venait vers nous.

Le lieutenant rendit compte au colonel du peu de résultat qu'avait eu sa mission, grâce à la mauvaise volonté du ministre, mais il ne lui raconta pas les excès auxquels la troupe s'était livrée.

Le mouvementrétrograde du régiment avait pour double bat de retarder la marche de l'ennemi et de donner aux bagages de notre armée le temps (le gagner du chemin.

Lorsque les paysans qui s'étaient ameutés nous virent ainsi revenir en nombre, ils envoyèrent offrir au colonel le double des rations qu'on leur avait demandées et rapportèrent môme le schako du hussard.

Cette soumission contenta notre commandant qui prit, je crois, la moitié de leur offrande en argent et l'autre moitié en nature.

Le lendemain, nous continuâmes notre route vers les plaines du Mein en longeant le Rhin. Non loin deMayence, pensant que la largeur du fleuve nous préserverait du canon des fortifications, nous marchions négligemment par colonnes de quatre, quand tout à coup nous fûmes foudroyés par l'artillerie d'une manière épouvantable. Nous gagnâmes précipitamment le large en fourrageurs et , par la promptitude de cette manœuvre, nous nous trouvâmes bientôt hors de l'atteinte des projectiles.

Le lendemain, nous passâmes la rivière du Mein et nous nous joignîmes à quelques corps de

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cavalerie qui bivouaquaient sur la rive gauche.

Après quelques jours de repos, nous reprîmes l'offensive; les Autrichiens et les Hollandais, aidés par l'argent des Anglais, réunirent tous leurs efforts pour obliger l'armée française à repasser le grand fleuve avant les rigueurs de la saison ; peutêtre entrait-il dans la tactique du gouvernement républicain de ne faire aucune résistance à cette manœuvre et cela afin d'être mieux en mesure, au printemps de la campagne prochaine, de porter aux alliés des coups décisifs. Toujours est-il que les Français effectuèrent insensiblement leur passage sur plusieurs points, sans être trop rigoureusement poursuivis par les armées autrichiennes(').

Nous revînmes en cantonnement dans les environs de Neuwied, et le régiment, passable-

(') Après avoir passé le Rhin (de France en Allemagne), Jourdan s'était établi sur ses rives, comptant assiéger bientôt Mayence de concert avec l'armée de la Moselle. 11 croyait ses troupes suffisamment garanties par le cordon de neutralité qu'avaient établi les Prussiens à Francfort. Mais comme on peut le voir par le récit de Cézac, lui-même ayant violé plusieurs fois cette neutralité, Clairfayt, qui commandait l'armée autrichienne, ne se montra pas plus scrupuleux. Il marcha contre l'armée de Sambre-et-Meuse, ne l'attaqua pas de front, passa le Mein devant elle, tourna son aile gauche sous les murs de Francfort. Jourdan qui restait — pour le moment — paisible sur le Mein, dut elïecluer une prompte retraite, faisant de grandes pertes en équipages. Cette retraite — qui n'avait aucune cause politique comme le croit Cézac — fut amèrement reprochée à Jourdan, particulièrement par le général Gouvion Saint-Cyr dans ses Mémoires. Kléber, témoin de ces événements, fut au contraire son zélé défenseur. Cf. la Notice sur Jourdan du baron G. de Vernon, etc.

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ment bien installé, jouit avec délices pendant tout l'hiver des douceurs et des charmes du repos.

Cependant la petite armée de Condé se renforçait de jour en jour; le duc de Berry, alors dans l'adolescence, montrait la plus grande ardeur, pour faire sa première campagne, et son cousin, lo duc d'Enghien, commandait l'avant-garde. Ces deux jeunes princes étaient, dis-je, très impatients de se mesurer avec ceux qu'ils regardaient comme les assassins de leur oncle et roi et désiraient entrer en campagne au commencement du printemps de 1796(1).

Je dus penser, ainsi qu'un de mes camarades, nommé de Gauthier, que notre place était plutôt sous les étendards du vieux prince de Condé que sous ceux des Autrichiens. En conséquence, nous nous empressâmes de faire part au colonel de notre désir d'aller nous faire recevoir dans cette petite armée, composée entièrement de Français. Notre chef nous blâma de ce que nous voulions le

(i) Condé, qui négociait déjà avec Pichegru, avait passé l'automne an camp de Steinstadt, augmentant ses eflectifs d'un certain nombre d'émigrés et d'officiers de corps licenciés. Il s'était ensuite dirigé vers le Rhin. A la suite d'une armistice conclue le 29 décembre entre Wurmser et Jourdan, il cantonna à Spire. En février 1796, il sera dans le grand-duché de Bade. Son petit-fils, le duc d'Enghien, y conquerra toutes les sympathies et sera sans cesse à Elteinheim chez le cardinal de Rohan, pour y voir sa cousine la princesse Charlotte. Cf. Muret, Histoire de l'armée de Condé; Mémoires du marquis de Valfons ; Souvenirs du comte de Puj'maigre ; Correspondance du duc d'Enghien publiée par le comte Boulay de la iVlcurthe; Un ronan d'exil, par J. de La Paye; Souvenirs du comte d'Ecque>illy, etc., etc.

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quitter avant la fin de la guerre; nous lui répondîmes : « que c'e'tait pour la continuer et toujours pour la cause de la famille royale, mais que vraiment notre devoir nous appelant impérieusement auprès de nos princes, rien no nous empêcherait d'effectuer notre résolution ».

Il témoigna un grand regret de nous voir partir, mais ne se refusa point à nous donner des certificats extrêmement flatteurs sur notre zèle, notre courage, notre bonne conduite en toute occasion.

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