AVRIL 179S-OCTOBRE
L'auteur est incorporé dans l'escadron noble des hussards de Damas. — 11 rejoint son corps auprès de Fribourg-en-Brisgau.
— L'armée de Gondé. — Moreau passe le Rhin. — Retraite des Gondéens. — La Forêt-Noire et ses habitants. — Le général de La Tour. — Gombat dOber-Kam-Lach. — Retraite sur Munich.
— Bienveillance du général Lecourbe. — Ses confidences. — Son horreur des Anglais. — Mort du comte de Roquefeuille. — Les Gondéens passent l'Isar. — Munich.— Gondéens et Républicains réunis dans un bal. — Les sympathies naissent entre les deux camps ennemis. — L'auteur fait l'éloge des soldats l'épublicains. — Brillante retraite de Moreau.
Nous partîmes au commencement du printemps de 1796 pour aller joindre le corps de Gondé, cantonné dans les environs de Fribourg-en-Brisgau (•), M. de Gauthier et moi fûmes bien fâchés que l'ami Saint-Martin n'eût pas pris la môme résolution; pour mon compte, je me séparai de ce frère d'armes avec le plus grand regret; malgré toute
(I) M. de Welschinger, dans son ouvrage sur le duc d'Enghien, nous dit — comme Gézac — que, malgré les amours qui l'appelaient souvent à Ettenheim, le duc d'Enghien brûlait d'entrer en campagne. Le 3 mars 1796, toutes les troupes de l'armée de Gondé, sous les ordres du vieux prince son aïeul, sont cantonnées à Prégel, à fi lieues de Fribourg. Le duc d'Enghien commande l'avant-garde du corps, le duc de Berry la cavalerie.
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sa simplicité, il était doué de toutes les qualités qui font le bon soldat et qui caractérisent l'honnête homme.
Nous fûmes présentés aux princes, qui nous reçurent avec infiniment de bienveillance et de bonté.
Le comte Etienne de Damas, frère du gouverneur de S. A. R. M^' le duc de Berry, qui commandait un corps de hussards de son nom, ayant appris que nous sortions du régiment de Berchény, s'empressa (après avoir pris connaissance de nos certificats) d'obtenir du vieux prince que nous fussions incorporés parmi ses gentilshommes et, dès le même jour, nous fîmes partie de l'escadron noble des hussards de Damas ; il y avait deux autres escadrons qu'on appelait ceux des flanqueurs.
Le nôtre, composé de nobles d'élite, était distingué des autres par l'uniforme qui, quoique le même, avait sur la poitrine un encadrement en galons d'argent large de deux doigts et un autre de la même dimension à l'extrémité du schako ; les flanqueurs avaient ce galon en laine. La couleur du dolman était bleu de ciel et la pelisse couleur de cendre avec les fourrures noires.
Le comte Etienne de Damas ('), aujourd'hui duc
(1) Etienne de Damas, ancien colonel du régiment de Vexin, avait combattu dans les Indes à la tête d'un corps indépendant. En émigration, après la campagne des princes, réfugié à Maës-
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du môme nom, et premier gentilhomme de M^^' le Dauphin, nous proposa une place dans sa voiture pour aller joindre son corps, cantonné dans une petite ville de la Forêt-Noire. Le lendemain, avec ce nouveau colonel, qui nous témoigna en route infiniment de bonté et de bienveillance, nous arrivâmes à destination.
En peu de jours, nous fûmes bien montés et bien équipés, et le beau régiment de hussards de Damas vint joindre au grand complet l'armée de Condé, campée non loin des bords du Rhin.
La campagne de 1796 s'ouvrit de très bonne heure; elle fut active et des plus fatigantes. L'armée ennemie avait pour chef un de ses plus braves généraux, connu par ses talents militaires, et surtout son extrême humanité : le général Moreau (').
Le corps de Condé, fort de 8 à 10.000 hommes, faisait partie d'une des divisions de l'armée autri-
tricht, il avait servi, pendant le siège de celte ville, en remplissant les fonctions de chef d'état-major. Il était entré depuis dans l'armée de Condé.
(') Cette réflexion d'un émigré concernant la clémence de Moreau est à retenir. En général, les admirables qualités militaires de celui-ci ont été plus vantées que sa pitié. Il s'est plusieurs fois signalé par d'inutiles massacres d'émigrés. Parmi les généraux de la République, Pichegru passe, au contraire, pour avoir eu — sinon seul, du moins plus que tout autre — le courage de la clémence. Général de division en 1794 et commandant sous Pichegru pendant la conquête de la Hollande, IMoreau fut mis en 1796 à la tête de l'armée de Rhln-et-Moselle, repoussa l'ennemi au delà du Rhin et le força à se replier sur le Danube.
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chienne commandée par le comte de La Tour('); nous formions l'aile gauche de cette division et nous occupions toujours les postes les plus périlleux et les plus aventurés.
L'honneur, et aussi la certitude d'être fusillés honteusement si nous étions faits prisonniers, nous faisaient exercer constamment la plus scrupuleuse surveillance ; aussi MM. les Autrichiens étaient-ils bien sûrs de n'être jamais surpris, lorsque quelques-uns de nos détachements formaient les avant-postes.
L'armée ennemie, très puissante et très nombreuse grâce à ses nouvelles recrues, ne tarda pas à repasser le Rhin sur plusieurs points ; un de ses gros corps exécuta le passage du fleuve presque sous le canon du fort deKehl(2); ce fut justement cette division que nous eûmes à combattre, mais, comme elle était de beaucoup supérieure à la nôtre, nous fûmes contraints de nous retirer par les trois vallées de la Quinche, de Wald-Kerich et d'Enfer ; il fallut même tenir
(') Baillet, comte de La Tour, feldzeugmeister autrichien (1748- 1806), devint de bonne heure colonel d'un régiment de son nom, se trouva à Jemmape en l'792, contribua aux succès de Cobourg en Belgique, mais ne sut pas résister à Moreau en Allemagne. 11 fut nommé par la suite président du conseil aulique de guerre.
(2) Ce fut le 24 juin que les premières troupes de la division Férino (armée de Moreau) passèrent le Rhin près de Kehl, suivies de Moreau et de ses forces formidables. Suivant Jomini, on a exagéré la hardiesse et les difficultés de l'opération de Moreau que facilitait la répartition vicieuse des troupes autrichiennes, le manque d'initiative de La Tour et son mauvais vouloir à l'en-
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ferme dans ces gorges pour donner le temps à nos gros équipages de gagner la Forêt-Noire.
Ayant repassé plus tard dans ces pittoresques vallées, je me donnai le loisir d'étudier les mœurs et les coutumes des peuples qui les habitaient ; les femmes y sont jolies, extrêmement belles même. Elles ont une éclatante blancheur unie à une légère teinte rose ; elles joignent à leurs charmantes qualités physiques une urbanité qui fait le plaisir et le charme des voyageurs. Les hommes contrastent d'une manière singulière et frappante avec les séduisants attraits de leur intéressante moitié; ils sont généralement difformes, c'est-à-dire boiteux ou bossus, ou ont le col enflé par des goitres épouvantables et d'une telle dimension que la vue en fait horreur; ces Ostroghots joignent à leur laideur une extrême jalousie : ils ont, je crois, de grandes raisons pour l'exercer, car les militaires qui ont le bonheur de passer dans ces délicieuses vallées y sont parfaitement traités par le sexe aimable et reçoivent de ces charmantes femmes l'accueil le plus favorable et le
contre des Condéens dont il paralysait les efforts en les laissant sans ordres. Le passage du Rhin n'en l'esle pas moins une superbe page militaire à l'actif de Moreau. L'armée de Condé était alors divisée en trois groupes : le premier dont faisait partie Cézac en ((ualité de hussard de Damas était commandé par le duc d'Enghien. Il formait la gauche de l'armée autrichienne commandée par La Tour. Le second était commandé par M. de Salgues, le troisième était sous les ordres du prince de Condé. Tous trois étaient éparpillés le long du Rhin, forment mal rideau à l'ennemi. Moreau en eut facilement raison.
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plus flatteur ; je puis affirmer, pour mon compte, m'en être toujours très bien trouvé.
Cependant, l'armée française, déployant toutes ses forces, eut bientôt refoulé celle des Autrichiens au loin dans la montagne ; mais, comme le pays de la Forêt-Noire n'est guère propre à nourrir une grande armée, celle-ci gagna la Souabe, ravitailla la forteresse d'Ulm, fit entrer une forte garnison dans cette place et vint établir son quartier général à Augsbourg ('). Le corps deCondé fit sa retraite par Biberach(-) et Landsberg('^), en se dirigeant au besoin sur Munich.
Notre vieux et brave prince reçut du général de La Tour l'ordre de tenir ferme dans les positions de Landsberg et d'arrêter, s'il était possible, par cette manœuvre, la marche rapide de la colonne française qui talonnait l'armée autrichienne; mais celle à qui nous avions à faire de notre côté, extrêmement supérieure à nos forces, aurait pu nous couper si nous n'avions fait notre retraite et réglé nos mouvements sur ceux du comte de La Tour.
(1) Ici Cézac cesse de nous parler des opérations du gros de l'armée de Moreau, qui continuait de repousser les Autrichiens jusqu'au Danube. Il s'agit maintenant des hostilités entre l'armée de Condé, qui, depuis le passage du Rhin par Moreau, opérait sa retraite sur Biberach el les quelques troupes françaises demeurées dans ces parages.
{') Sur la Riess, en Wurtemberg, à 37 kilomètres au sud-ouest d'Ulm.
(3) En Bavière, à 40 kilomètres à l'est de Munich.
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Or, notre vieux général ne voulait pas sacrifier inutilement ses braves et loyaux compagnons. Cependant, pour répondre aux pressantes sollicitations de M. de La Tour, il crut ne trouver d'autre moyen pour suspendre la marche rapide de l'ennemi que de l'attaquer par la nuit la plus obscure ; en conséquence, il prit toutes ses dispositions pour cet objet et se concerta avec tous les généraux de notre petite armée.
Nous avions fait constamment depuis bien des jours notre retraite, après avoir préalablement allumé nos feux. Enfin la petite plaine d'Ober- Kam-Lach parutêtre au prince de Condéun endroit propre à remplir son but(').
Au milieu de cette plaine est un bourg qui porte son nom ; pour y parvenir, notre armée avait traversé sur deux petites colonnes et sur deux routes, une forêt de quatre lieues.
(1) Ce fut une bataille absolument inutile. En réalité, les escarmouches entre les émigrés de l'armée de Condé et les troupes de Moreau étaient rares. Suivant Puisaye, «des sentiments de compatriotisme commençaient à triompher du système sanguinaire de la Convention ». Cette modération déplut aux Autrichiens, qui, pendant toute la campagne, n'avaient d'ailleurs ménagé aux Condéens ni les humiliations ni les mauvais procédés. L'archiduc Charles ayant fait comprendre par dépêches qu'un engagement entre Condé et les Français ne serait pas pour lui déplaire, Condé, qui était à Mindelheim, prépara une attaque de nuit à Ober-Kam-Lach (entre la Gûnz et la Mindel) à 1 kilomètre de Mindelheim, contre la division du général Férino, qui s'était séparée du gros de l'armée de Moreau afin de poursuivre le général Froëhlich, dont il venait de perdre la trace. Ce combat important eut lieu le 13 août 1736.
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Les deux colonnes furent réunies au jour dans la plaine et, avant de prendre du repos, elles présentèrent le front de toutes leurs forces.
Arrivés sur la lisière du bois, les républicains, voyant que nous paraissions accepter le combat, se maintinrent dans cette position sans nous inquiéter, pensant que nous attendrions que la nuit fût venue pour faire notre retraite habituelle.
L'ennemi, ne paraissant donc pas vouloir nous attaquer, tous les corps bivouaquèrent dans leurs positions que nous pensions généralement devoir quitter aussitôt les ombres de la nuit venues.
Je me rappelle que, lorsque ce moment fut arrivé, je me trouvais en vedette dans la plaine, à une portée de fusil du bois qu'occupaient les Français; on avait moissonné tout récemment car, malgré l'obscurité, j'apercevais çà et là quelques gerbes de blé qui paraissaient des êtres se mouvant dans les ténèbres; j'allai m'en assurer et, convaincu de mon erreur, je revins de suite à mon poste.
On vint enfin relever notre piquet et nous dire que nous avions ordre de rentrer chacun dans nos compagnies respectives, sans doute, pensâmesnous, pour faire notre retraite accoutumée. Nous rejoignîmes notre corps et je m'aperçus, à mon grand étonnement, que le mien était en ligne et en bataille ainsi que toute notre armée : la cavalerie noble, les dragons de Fargues, ceux d'En-
200 souvENins d'lx volontaire de l'armée de coxdé ghien et les hussards de Mirabeau formaient la division de droite ; l'infanterie de cette droite était formée par les chasseurs nobles, ceux de Mirabeau, les grenadiers de Bourbon et le régiment de Hohenlohe. La division de gauche était composée des chevaliers de la Couronne, des hussards de Damas et des chasseurs de Noinville; son infanterie comprenait les quatre régiments des cadres (*).
Nous restâmes dans cette position jusqu'à deux heures ; la nuit était extrêmement obscure ; on nous recommanda le plus profond silence, on enjoignit même aux fumeurs de terrer toutes leurs pipes.
Nous vîmes arriver notre artillerie volante, commandée par le brave M. de Fiar(-). Pour que
(i) Ces détails paraissent exacts dans leur ensemble et la mémoire de railleur ne l'a pas desservi. Cf. Crétineau-Jol\', les Tiois derniers Coudés; Muret: Bittard des Portes; Puymaygre, Souvenirs. Précis des campar/nes de 1796 et 1797 (Bruxelles, 1889), etc. Cependant il fait erreur en parlant des dragons d'Enr/hien et des grenadiers de Bourbon. Les premiers ne vinrent en existence qu'à la formation dile russe (cf. plus loin) de janvier 1798 et furent formés de tous les anciens corps de cavalerie soldée de l'armée de Condé. Les seconds furent formés, on même temps, de tous les corps d'infanterie soldée, sauf la légion de Hohenlohe, maintenue sous le nom do légion de Durand.
{') N. de Fyard, capitaine d'artillerie en 1776, avait fait les campagnes de l'Inde et avait été surnommé « Fyard de Gon- (lelour » parce qu'à cette bataille (i783). n'ayant plus de boulets, il avait fait tirer à pondre et en avait ainsi imposé aux Anglais. Émigré et incorporé dans l'armée de Condé avec un de ses frères (Fj'ard de Mercey), il s'y distingua par sa bravoure. Au licenciement de 1801, il commandait la compagnie noble du régiment d'artillerie de ladilo armée.
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le bruit des chariots ne donnât aucun éveil à l'ennemi, on avait entouré les roues de paille et de feuilles ; cette artillerie volante se mit en avant avec des détachements de hussards et de voltigeurs, puis l'artillerie de bataillon se mit en ligne.
Quand toutes ces dispositions furent prises, nous nous mîmes en colonnes dans le plus grand silence ; notre artillerie nous précédait et, d'un pas accéléré, se dirigea vers la lisière du bois. Notre aile droite, commandée par le prince de Gondé, faisait la même manœuvre et devait donner le signal de l'attaque. Le lemps était couvert et très noir; nous entendions dans le lointain le roulement du tonnerre et de fréquents éclairs sillonnaient la nue; par intervalles quelques coups de canon, paraissant venir des positions occupées par l'armée autrichienne et le cri des chatshuants et d'oiseaux nocturnes de toutes espèces troublaient aussi le silence de cette sombre nuit.
Aussitôt que l'horloge d'Ober-Kam-Lach eut sonné minuit, le brave prince fit attaquer le bois par une salve d'artillerie à mitraille ; et immédiatement l'infanterie s'élança la baïonnette en avant et au cri mille fois répété de : « Vive le roi ».
L'infanterie de l'aile gauche en fit autant, avec un vacarme épouvantable. L'unanimité de tous ces cris par la nuit la plus obscure, éclairée seulement par les éclairs, le bruit de la mousqueterie
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et celui de l'artillerie au moment oi!i nous ne pouvions prévoir l'attaque si prochaine, nous frappa extrêmement et me fit, pour mon compte, passer le frisson.
La cavalerie avançait sur les deux routes et suivait l'infanterie; ne pouvant se déployer sous bois, elle ne fut un secours pour l'infanterie que lorsque cette dernière eut passé la forêt.
L'armée française qui nous était opposée, quoique plus forte du triple que la nôtre, fut suivie, Tépée dans les reins, jusqu'au jour. Quand la grande clarté lui fit comprendre qu'elle avait affaire seulement à une poignée de braves, elle prit l'offensive et nous attaqua à son tour avec la plus grande impétuosité.
Notre infanterie, contrainte à se retirer, exécuta lentement sa retraite et avec le plus grand ordre ; celte ténacité qui fait son éloge lui fit perdre beaucoup de monde, surtout parmi les chasseurs nobles qui ne savaient pas ce que c'était que reculer.
Notre cavalerie, ne pouvant agir, fut obligée de précéder l'infanterie dans sa retraite et ce ne fut qu'à son retour dans la plaine d'Ober-Kam-Lach qu'elle se déploya pour la proléger. Quand tout fut sorti du bois, même l'artillerie, nous présentâmes un front assez important à l'ennemi et nous brûlions d'impatience que sa cavalerie vînt se mesurer avec la nôtre, mais notre attente fut
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déçue ; contents de leur succès les républicains ne voulurent pas dépasser le bois.
Dans cette attaque, nous fîmes quelques prisonniers à Fennemi, qui nous furent d'un très grand secours pour emporter nos nombreux blessés hors du champ de bataille, pendant la retraite.
Ces prisonniers furent très reconnaissants de voir qu'on n'usait pas à leur égard de représailles ; au contraire, nous en eûmes le plus grand soin et les traitâmes comme des frères. Aussi ce fut, je crois, à partir de ce moment que les Français républicains et les Français royalistes se virent d'un meilleur œil et que nous rivalisâmes les uns et les autres de procédés et d'attentions.
On mit en réquisition toutes les charrettes qu'on put se procurer pour le transport de ces malheureux blessés ; on fut même obligé de les amonceler, ce qui en fit périr quelques-uns qui auraient vécu sans doute si l'on eût pu leur prodiguer à temps les soins nécessaires.
Notre cavalerie, après quelques instants de repos dans la plaine d'Ober-Kam-Lach, se remit de nouveau en bataille et attendit dans cette attitude, à la barbe de l'ennemi, que l'infanterie, l'artillerie et les blessés eussent gagné du cbemin et opéré leur retraite en bon ordre. Lorsqu'ils eurent gagné les bois derrière nous à l'extrémité de la plaine,
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nous nous mimes alors en route pour les suivre(*).
L'armée française conserva toujours sa position sans essayer de nous poursuivre autrement qu'en envoyant quelques détachements de troupes légères, auxquels on ne fit pas grande attention.
Nous ne tardâmes pas à rencontrer notre infanterie qui, ayant pris dans les bois une position avantageuse, se reposait des fatigues de la nuit. En continuant notre roule, nous joignîmes enfin les bagages et les charrettes où étaient les infortunés blessés ; leurs lamentations et les cris que leur arrachait la douleur nous faisaient frémir et nous pénétraient d'affliction et de tristesse. Notre cavalerie avait, parmi les chasseurs nobles (où il y avait le plus grand nombre de blessés) des frères, des parents, des amis qui nous faisaient, pour ainsi dire, en passant, leurs derniers adieux ! Cette situation était si pénible que le comte de Damas, notre colonel, voulant enlever à nos yeux ce spectacle de désolation, auquel nous ne pouvions apporter aucun remède, commanda le grand trot (•■').
(1) Le combat de nuit d'Ober-Kam-Laoh, un des principaux livrés par les Condéens, fut tout à l'honneur de l'armée de Condé. dont, la retraite se fit dans le meilleur ordre, malgré des perles très sensibles. Le jeune duc d'Engliien compara ses hommes à dex dieux. Cf. Coirespondance du duc d'Enghien, Souvenirs du général d'Ecquevilly, Journal d'un fourrier de l'armée de Condé, etc.
(2) C'est dans le hameau de Schwabmûnchen, à 3 kilomètres de HilteGngen, que les blessés reçurent, le 15 août, leur premier pansement. 11 en mourut beaucoup.
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Quelques jours plus lard, dans une espèce de bourrasque, nos uniformes à la française et noire langage nous causèrent une erreur fatale : quelques régiments de notre cavalerie, masqués par un tourbillon de poussière, se méprirent et, croyant avoir affaire à des républicains, se sabrèrent d'une manière épouvantable. Un officier, nommé M. de Mominil ('), reçut une horrible blessure qui lui partagea presque la figure et lui creva un œil.
Nous nous retirions toujours vers Munich et tous les jours notre arrière-garde était aux prises avec l'avant-garde ennemie; dans une affaire un peu chaude, un maréchal des logis de mon régiment, nommé M. de Garodès (?) fut fait prisonnier : c'était un homme très distingué que l'on regrettait beaucoup. Notre colonel obtint du prince la faveur de le réclamer et d'offrir en échange plusieurs officiers républicains qui étaient parmi nous prisonniers sur parole. Le prince, qui avait connaissance des procédés dont on usait de part et d'autre aux avant-postes, ne mit pas en doute que le général Moreau ne consentit à cet échange.
En conséquence, un officier du régiment, un volontaire, M. du Cheylard('), et le trompette Louis furent délégués pour aller en parlemen-
(i) Le nom doit être mal orthographié. Peut-être faut-il lire Maumigny ou Maumesnil (?).
(2) Elie du Cheylard de La Fleunie, seigneur de la Salle, ancien capitaine de cavalerie.
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taires réclamer M. de Garodès; ils partirent tous les trois pour le quartier général du général Lecourbe('), qui était celui avec lequel nous avions affaire journellement.
Chemin faisant, aux premiers postes français qu'ils rencontrèrent, le trompette fit plusieurs appels, et ils avancèrent jusqu'à ce qu'on leur criât : «Qui vivel » Il était nuit, et ce ne fut qu'à la lueur des feux de piquets avancés qu'ils se dirigèrent.
Un chef de bataillon s'avança et, ne les reconnaissant pas, leur demanda ce qu'il y avait de nouveau et quels ordres ils lui apportaient. Ces messieurs le firent apercevoir de l'erreur oii il était sur leur compte et ajoutèrent qu'ils étaient chargés de la mission de venir au quartier général proposer un échange de prisonniers. Lorsque le commandant sut, à n'en pas douter, quel était le caractère dont étaient revêtus ces messieurs, il eut pour eux les plus grands égards; il leur dit qu'ils devaient avoir grand faim et être désireux de se reposer quelques instants. Ce brave officier s'occupa aussitôt de les faire souper; et, pour cela,
{') Lecourbe était un tacticien consommé, qui s'était fait connaître à Fleuras en résistant avec trois bataillons contre 10.000 Autrichiens. Ami de Moreau, il se déclara pour lui au moment de sa mise en jugement et fut disgracié. Au moment où Cézac nous le présente, il faisait partie de l'armée de Moreau, qui, après le combat d'Ober-Rara-Lach, s'était mise en marche sur Munich — rejointe cette fois par Férino. C'est vers Munich également que les Condéens opéraient leur retraite.
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il fut à tous les feux réclamer à celui-là une cuisse de dinde, à celui-ci une assiette de haricots, à cet autre une tranche de jambon, etc., bref sa quête leur fit faire un fort bon repas.
Après que nos deux parlementaires et le trompette se furent passablement gobergés, ils continuèrent leur route. Le chef de bataillon, tout en les comblant de politesses et d'égards, crut prudent de leur faire bander les yeux, leur donna deux conducteurs pour les mener au quartier général et leur souhaita un bon voyage et une heureuse réussite.
Ces messieurs rencontrèrent sur leur route beaucoup de cavalerie; mais, n'y voyant goutte, ils ne pouvaient comprendre quel était son genre, c'est-à-dire si elle était légère ou si c'étaient de pesants cuirassiers. Le jour commençant à paraître, les soldats étaient extrêmement étonnés de voir passer ces trois militaires à cocarde et à panache blancs. A la moindre réflexion qu'ils hasardaient, leurs officiers leur imposaient impérativement silence en leur ordonnant de se tenir exactement dans les rangs. Nos messieurs arrivèrent ainsi, avec leur escorte, jusqu'au quartier général d'avant-postes du général Lecourbe, qui, ainsi que le chef de bataillon, les reçut avec infiniment de bienveillance. Il leur fit débander les yeux, les engagea à prendre du repos et ensuite les fit mettre à sa table avec son état-major.
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Les Français, pendant le repas, s'égayèrent passablement sur le compte des Autrichiens, sur leur tactique, leur lenteur à profiter de leurs succès; ils parlèrent avec volubilité des différentes batailles qui s'étaient livrées et dans lesquelles ils avaient eu constamment de grands avantages. Le général parla aussi des Anglais, dit qu'il abhorrait leur gouvernement et qu'il apprendrait avec plaisir la nouvelle de la paix avec les Allemands, afin de pouvoir faire avec acharnement la guerre à ces messieurs. Il ajouta, avec vivacité et enthousiasme, que le plus beau jour de sa vie était celui où il avait vu, à la bataille dTpres, le champ de bataille couvert entièrement d'habits rouges. 11 dit aussi que toute l'armée française ferait des feux de joie si elle pouvait se mesurer de nouveau dans une vaste plaine avec ces insulaires, dont toute la jactance résidait dans la force de leur marine, avec laquelle les Français ne pouvaient malheureusement rivaliser en ce moment.
Ce militaire dit également à nos messieurs combien il trouvait pénible que des militaires d'une même nation fussent obligés de se faire la guerre et qu'il espérait que bientôt quelque circonstance les réunirait heureusement pour ne faire qu'un seul et même faisceau contre l'ennemi commun.
« La manœuvre que je fais demain, ajouta-t-il encore en s'adressant à nos envoyés, a pour objet de couper et d'envelopper le corps de Condé en
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entier ; si votre brave et respectable prince néglige la précaution de se retirer sur tel point, il est demain notre prisonnier avec tous les braves qu'il commande ! Si je vous fais cette ouverture, Messieurs, continua-t-il, c'est qu'il est impossible que vous puissiez arriver à temps pour prévenir votre général. »
Au moment où il achevait cette cruelle confidence, entra un de ses aides de camp qui lui annonça qu'on amenait un colonel, grièvement blessé, appartenant au corps de Condé et nommé le comte de Roquefeuille (^). Le général et tous ceux qui étaient dans la salle coururent aux croisées pour voir le blessé ; ils aperçurent en effet ce brave militaire, étendu sur une espèce de brancard et présentant sa bourse à l'officier qui le conduisait ; celui-ci eut le procédé de la refuser constamment, tout en continuant de prodiguer les témoignages du même intérêt au colonel auquel le général envoya un de ses coussins, en ordonnant à son conducteur de lui continuer les mêmes soins.
(') Issu d'une ancienne famille militaire du Rouergue et fils d'un vice-amiral, le comte ou plutôt marquis de Roquefeuille (Innocent-Adrien-Mauricel, ancien colonel du Médoc-Infanterie, avait pris du service dans l'armée de Condé, où il commandait un régiment de cavalerie de son nom, qui avait pris part avec éclat à toutes les actions de cette armée. Lui-même était un officier de talent et de grand courage, qualifié par ses contemporains « d'aimable et brillant gentilhomme ». Malgré les soins que lui prodiguèrent les républicains, il mourut à l'hôpital d'Augsbourg, le 30 septembre 1796.
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Huit jours plus tard, nous sûmes que le comte de Roquefeuille était mort de ses blessures au quartier général.
Nos deux parlementaires obtinrent du général français l'échange désiré et arrivèrent le surlendemain dans une grande anxiété, à la vérité, au sujet des ouvertures que leur avait faites le général Lecourbe. Le corps de Condé, par une manœuvre hardie, avait évité Tembuscade dans laquelle le général français voulait le faire tomber.
Le général Moreau, marchant toujours de progrès en progrès, forçait Tarmée autrichienne à se retirer vers Ratisbonne ; le prince de Condé, réglant constamment ses mouvements sur ceux du comte de La Tour, se retira sur la rive droite de risar près Munich ('). Le général d'avant-postes français vint établir son quartier dans cette capitale. Ce fut après avoir passé l'Isar que nous eûmes quelque temps de repos : une armistice de six semaines à deux mois fut signée par les généraux des deux armées (").
Pendant ce temps de calme et de tranquillité, beaucoup de militaires, de nos différents corps,
(1) Les Condéens y arrivèrent le 23 août. Le comte de Puj'maigre nous les représente cantonnés « dans une grande plaine stérile et dépourvus de tout abri contre la chaude température de l'été »... mais acceptant gaiement leur nouvelle position. 11 est à remarquer d'ailleurs que Cézac se plaint rarement des misères de cette campagne de l'armée de Condé, qui fut des plus pénibles.
(2) Elle commença le 9 septembre.
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obtinrent la permission d'aller à Munich pour aviser au moyen de correspondre avec leurs familles et d'en recevoir, s'il était possible, quelques secours : je prétextais une semblable affaire pour obtenir d'aller voir cette ville.
Le jour où je me rendis à Munich, avec quelques-uns de mes frères d'armes, nous apprîmes que le même soir un bal militaire y devait avoir lieu. Tous les officiers français que nous rencontrâmes nous sollicitant beaucoup d'y venir, nous ne crûmes pas devoir nous refuser à leurs pressantes politesses ; nous y allâmes donc une vingtaine ; quelques officiers supérieurs nous présentèrent; aussi fûmes-nous, à notre entrée, entourés d'une foule qui nous accabla de prévenances et d'attentions au point de nous obliger à prendre du punch et d'autres rafraîchissements.
Rien n'était plus plaisant pour les Bavarois que de voir des Français se faisant la guerre, se trouvant réunis dans un bal, boire, trinquer ensemble et paraissant s'entretenir dans la plus grande intimité ; nos chapeaux à cocarde et à panache blancs étaient confondus sur les tables avec ceux des officiers républicains qui les portaient tricolores. On dansa toute la nuit et, dans chaque contredanse, on voyait figurer des Français servant sous deux bannières !
A dater de cette époque et de celle du combat d'Ober-Kam-Lach, il n'exista plus entre nous et
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les républicains cette haine implacable et cette fureur qui avaient été la cause de tant de maux(i). A l'intérieur de la mère-patrie également, tout permettait d'espérer moins d'exaspération dans les esprits et un rapprochement de tous les partis.
Quoiqu'il ne lut pas trop permis de communiquer avec l'armée ennemie, il me prit un jour fantaisie de me baigner dans l'isar ; comme cette rivière n'est pas large et qu'elle séparait les deux armées, nous pouvions causer librement d'un bord à l'autre. Un groupe de soldats s'approchant de la rive, je leur demandai si parmi eux il n'y avait pas quelque Périgourdin ; ils me répondirent qu'ils l'étaient tous.
Après que je leur eus dit que j'étais moi-même originaire de Sarlat, cinq ou six qui étaient précisément de cette ville, me conjurèrent de passer de leur côté, me donnant leur parole d'honneur que, quand même l'armistice serait rompu, je n'aurais absolument rien à craindre d'eux.
Comme on peut généralement s'en rapporter à la parole d'honneur d'un militaire français, je ne fis aucune difficulté de me jeter à la nage et d'aller aborder sur l'autre rive. Aussitôt que j'y fus arrivé, mes compatriotes s'empressèrent de me porter un ample manteau, me comblèrent d'amitiés et de toutes sortes de prévenances ; je reconnus
(i) Puymaigre, dans ses Souvenirs, s'étend beaucoup sur cette cordialité entre Français ennemis.
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parmi eux quelques Sarlatais, tels que Lestreurs- Campagnac, dont le père, étant bottier, servait notre maison; puis Vacquier, Février, Baynac, Chanterac, tous bourgeois ou artisans de cette ville.
Le nommé Campagnac voulut absolument me faire accepter une bouteille de vin et un petit pain qu'il attacha lui-même à mon col. Je pris congé de ces bons enfants au bout d'une demi-heure ; ils me souhaitèrent une bonne santé et ajoutèrent qu'ils désiraient de bon cœur qu'une heureuse circonstance nous vît bientôt tous réunis dans notre ville natale.
Le soldat français a été généralement et entièrement étranger aux horreurs qui se commettaient dans sa patrie ; il en était quelquefois même si indigné qu'il le manifestait hautement. 11 ne connaissait que son devoir, qui était de se battre avec intrépidité et courage pour la gloire et la prospérité de son pays.
Aucune apparence de paix ne paraissant être le résultat de cette trêve, les Autrichiens, trouvant sans doute avantageux de la rompre, prirent bientôt l'ofTensive avec des forces considérables, repassèrent risar et auraient dû, par leur nombre, écraser l'armée du géaéral Moreau.
Mais ce grand capitaine, s'embarrassant fort peu de ces nombreuses phalanges, exécuta cette si brillante et savante retraite qui sera toujours
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citée dans le nombre de ses plus hauts faits d'armes (^). Il n'exposait ses soldats que lorsque la nécessité ou la certitude de vaincre lui en faisait une loi ; aussi était-il leur idole et le considéraient-ils comme un père et un sauveur. Dans l'attaque, comme dans la retraite, les troupes qu'il conduisait étaient constamment en sécurité; elles montraient à un pareil chef une confiance sans bornes. Cet habile et grand homme fit cette fameuse retraite en battant seulement son ennemi quand celui-ci l'approchait de trop près : il perdit très peu de monde et ramena son armée sur les bords du Rhin, avec toute son artillerie, tout son matériel, aussi fraîche, aussi bien tenue que si elle sortait de prendre ses quartiers d'hiver.
(1) Le IS septembre, Moreau ayant appris la retraite de Jourdan sur le Lahn craignit que les Autrichiens ne lui fermassent le passage du Necker et résolut de remonter la vallée du Danube pour rejoindre directement celle du Rhin. Malgré ses forces alors considérables, La Tour n'osa pas l'attaquer de front, et Moreau, avec un admirable sang-froid, opéra sa retraite justement vantée ici par l'auteur.