‹ Souvenirs de François de CézacChapitre 26 sur 38 · OCTOBRE 179G-JANVIER · texte numérisé non relu

OCTOBRE 179G-JANVIER

L'armée de Condé cantonne sur les bords du Rhin. — Le duc d'Enghien et le duc de Berry. — Bals au camp. — A la solde de la Russie. — Embarquement sur le Danube. — Arrivée en Pologne

— Les habitants. — Leurs mœurs. — Le général de GoUoredo.

— Les Cosaques, la peste et les loups. — Dureté des Russes à l'égard des Polonais. — Les jeunes filles polonaises reçoivent l'ordre de couper leurs cheveu.x. — Bruits de guerre entre la Russie et la France. — Les chevaux sauvages. — Les Condéens au feu. — M. de Molesnes. — Colère du duc de Berry contre l'auteur qui porte son schako à la « sacrée mon âme ». — Les Condéens suivent Souwarow jusqu'aux frontières de Suisse et d'Italie. — Campagne de Souwarow. Traversée du Saint-Gothard.

— Gortschakow. — Départ de Souwarow pour la Russie.

Notre marche en avant, depuis l'Isar jusqu'au grand fleuve, n'eut rien de bien remarquable; le duc d'Enghien, commandant de nos troupes légères, étant toujours à lavant-garde, se trouvait souvent aux prises avec l'arrière-garde du général Lecourbe. Il n'était pas permis au très jeune duc de Berry de se trop aventurer, ce qui le mettait d'une humeur diabolique contre le vieux prince et le faisait murmurer hautement.

Lorsque nous faisions quelques prisonniers de marque, les deux jeunes princes rivalisaient pour eux de bonté et de bienveillance, et je suis per-

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suadé que si eux-mêmes eussent été pris à cette époque, les républicains les auraient relâchés, dans la crainte qu'il ne leur arrivât quelque funeste événement en France.

Nous nous reposâmes quelque temps sur les bords du Rhin(i), où notre armée eut un camp extrêmement élégant, grâce au goût qui avait présidé à son alignement. La largeur du fleuve, rendant toute surprise presque impossible, chacun se livra de son côté aux douceurs du repos et des plaisirs; le peuple venait nous voir de tous côtés, et le devant de notre camp était comme un marché, ce qui rendait nos subsistances extrêmement faciles et abondantes.

Les jeunes princes donnaient des parties de barre, étant eux-mêmes au nombre des acteurs ; le duc d'Enghien, qui courait comme un cerf, délivrait souvent les prisonniers ; un gentilhomme des chevaliers de la Couronne courait un jour après le duc de Berry; en voulant le saisir, un bouton de son habit lui resta dans la main. Aussitôt la partie finie, le chevalier s'empressa de rapporter le bouton de Son Altesse Royale en lui faisant ses excuses. Le jeune prince rit beaucoup et lui répondit... {-).

(1) L'armée de Condé suivit la retraite de Moreau jusqu'au Rhin. Elle cantonna à Mulheïm pendant l'hiver 1796-179'/. Au mois de mai, elle reçut du général La Tour l'ordre d'aller cantonner sur les bords du lac de Constance où elle goûta quelque repos.

(-') Ici se place une plaisanterie de corps de garde.

Il y avait parfois au camp des bals fort brillants. L'honnêteté et la politesse qui régnaient parmi nous inspiraient la plus grande confiance aux femmes du voisinage, parmi lesquelles il s'en trouvait de la plus grande distinction. On arrangeait un carré de planches parfaitement bien jointées et unies où on pouvait danser à la fois vingt' contredanses; mais la valse et la hongroise étaient alors les danses les plus à la mode.

Le duc d'Enghien, plein de gentillesse et toujours en uniforme des hussards de Mirabeau, dansait avec une grâce merveilleuse; il était prôné et fêté par le sexe aimable, et son amabilité et son rang faisaient qu'il ne rencontrait jamais do cruelles!

Quoique nous fissions partie de l'armée autrichienne, nous touchions nos subsides du gouveinement anglais; mais ce dernier, nous ayant depuis longtemps sur les bras, parut prendre la résolution de nous abandonner à notre malheureux sort.

L'empereur Paul P', ayant connaissance de cet abandon, voulut bien nous offrir un asile dans ses nombreux Etats (^). La Volhynie, grande province de Pologne, fut désignée pour notre retraite

(i) M. d'Alopeus, ministre de Russie en Saxe, apporta cette proposition du tzar au prince de Condé à Uberlingen, près Constance, au mois de juillet 1"97.

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et notre établissement; en conséquence, nous partîmes quelques jours après pour notre nouvelle destination. Malgré la reconnaissance bien sentie que nous éprouvâmes pour Follre flatteuse et généreuse du puissant monarque de Russie, nous ne nous éloignâmes pas de notre patrie sans éprouver un serrement de cœur et le plus mortel chagrin ; il nous semblait faire à la France un éternel adieu, d'autant plus que Ton parlait de former de nous une colonie dans quelque partie inculte de la Russie oii l'on nous donnerait des terres à travailler.

Pour faciliter notre marche lointaine, on nous lit embarquer sur le Danube jusqu'aux environs de Vienne (') : à cet effet, on construisit une quinzaine de radeaux assez grands pour contenir chacun un régiment. Notre petite armée entra dans ces machines de transport, à l'endroit où le fleuve se trouvait le plus à notre portée. Chaque radeau devait être d'une forme fort longue et assez basse pour pouvoir passer sous les arches du pont de Ratisbonne ; comme dans la marche ils étaient h trois ou quatre cents pas d'intervalle,

(') Ce fut une des trois colonnes de l'armée de Condé, divisée le 4 octobre, qui partit par ce moyen sous les ordres du duc d'Enghien et s'embarqua le 21 sur le Danube à Kunderkingen. Klie comprenait 902 hommes. La brigade française Dauphin, Etienne de Damas, les chevaliers de la couronne et Noinville Bittard des Portes, Armée de Condé). Pour Je détail de ce voyage, cf. Ecquevilly, les Campagnes du corps de Coudé (Paris, 1818).

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cela faisait sur le fleuve une colonne interminable et présentait l'aspect le plus curieux et le plus singulier. Etant bien aise de voir Ratisbonne célèbre par les diètes qui s'y t'taient tenues, j'obtins, sous le prétexte d'acheter une chose indispensable, la permission de m'y rendre la veille du jour 011 les troupes devaient filer sous son pont; quelques-uns de mes camarades m'y suivirent et vinrent aussi y coucher.

Le lendemain, la population considérable de cette ville fut rendue sur les quais avant l'heure oij la flotte de notre petite armée devait passer ; je m'y rendis aussi avec mes camarades. A la vue du premier radeau, la foule commença des acclamations; chaque régiment qui défilait faisait entendre alternativement ses tambours et sa musique. Lorsque celui des grenadiers de Bourbon arriva au pont, les pilotes qui guidaient cette longue machine, enivrés sans doute par l'harmonie de l'excellente musique qu'ils entendaient, firent si mal leur métier et le courant les emporta d'une manière si rapide que l'embarcation vint frapper contre l'angle d'une des arches et fut partagée en deux; la secousse qu'occasionna ce choc fit perdre un instant l'équilibre aux grenadiers, mais ils se remirent aussitôt en rang au cri de : « Vive le roi ! » et la musique ne cessa de faire entendre l'air chéri du roi Henri, quoique le régiment fût séparé en deux. La foule qui couvrait le pont et les

220 SOUVENIRS d'un a'olontaire de l'armée de condé quais répondit aux cris de « Vive le roi » par les plus fortes et les plus touchantes acclamations. Le Danube coulant lentement, le passage de tous ces radeaux dura depuis neuf heures jusqu'à midi ; le soir, mes camarades et moi, allâmes rejoindre nos corps respectifs.

Nous continuâmes toujours notre navigation jusqu'auprès de Vienne et, le lendemain de notre débarquement, nous nous dirigeâmes vers les grandes provinces de la Moravie, la Silésie et enfin la Pologne autrichienne ('). En passant non loin de Cracovie, j'obtins la permission, ainsi que beaucoup de militaires de l'armée, d'aller voir cette capitale.

La Pologne a été si souvent en fermentation (sa couronne étant élective) que j'étais curieux de voir un peuple qui a de l'analogie et de l'assimilation avec nous.

Il y avait des siècles qu'on n'avait vu des Français dans ce pays, aussi y fûmes-nous reçus avec infiniment de politesse et d'urbanité. Le général comte de Collorcdo (-'), qui commandait alors dans

(1) Le voj^age avait duré trois mois. On traversa la frontière de Pologne en janvier 1798 « par une journée brumeuse et un grand froid », écrit le comte de Puymaigre. Cet auteur est à consulter pour compléter le récit de Cézac sur le séjour en Pologne, ainsi que Gorbehem et Contades dans Emigrés el Chouans. Ils vantent beaucoup l'hospitalité de la noblesse polonaise.

(2) Jérôme de GoUoredo-Mansfeld {nio-1822) fit avec bravoure plusieurs campagnes contre les Français, tint tête en Italie à Masséna et contribua à la victoire de Culm remportée par les Autrichiens sur Vandamme, en 1813.

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cette place, fit rhonneur à quelques-uns de nous de les engager à sa table ; ils furent tous très contents de ses attentions et de son extrême bienveillance. Il en fit placer plusieurs au spectacle dans sa loge ; parmi ceux-ci était le chevalier de Sédage (que je connaissais beau<-oup), lieutenant de dragons de Fargues(') ; il était fort joli homme et avait un tel éclat dans son uniforme rouge que toutes les belles avaient leurs lorgnettes dirigées du côté de sa loge.

Etant au parterre, j'étais dans le plus grand étonnement d'entendre pendant les entr'actes MM. les Polonais parler notre langue avec beaucoup d'usage et de pureté; ils avaient même des tournures à la française; parmi mes plus proches voisins était un chevalier de Malte qui causait avec un officier du régiment des dragons de Berry, portant la même décoration. Je demandai h un de ceux qui s'énonçait si bien dans notre langue s'il était de notre nation ; il me répondit « qu'il était de Cracovie, mais qu'il avait fait ses études dans la capitale de la France ; au reste, ajouta-t-il, vous pourrez entendre beaucoup de mes compatriotes parlant le français tout aussi bien que moi; cela vient de l'éducation que l'on

(') Sans doute s'agit-il ici de Pierre François de Sédage chevalier de Malte par bref de 1796. Ce qui fortifie cette hypothèse c'est que les dragons de Fargues avaient été levés aux frais de l'ordre de Malte.

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donne aux classes nobles en Pologne, et plus encore en Russie, où l'on oblige les enfants presque à la mamelle à s'énoncer dans la langue de votre charmant et délicieux pays. »

Les femmes sont généralement belles en Pologne, mais extrêmement libres et prévenantes; beaucoup nous traitaient avec les mêmes bontés que les aimables citadins, en sorte que nous quittâmes cette ancienne capitale très contents de l'accueil que nous avait fait sa nombreuse population. Nous dépassâmes la permission qu'on nous avait donnée, ce qui valut les arrêts à quelquesuns; mais, cette punition eiit-elle été prolongée de huit jours, je n'en aurais pas été moins content de mon voyage.

Nous marchions toujours à petites journées; comme le peuple est serf et fort pauvre en Pologne, nous logions généralement tous les soirs dans de misérables huttes, couvertes de chaume, entièrement enfumées et ne comprenant qu'une seule pièce.

Dans ces tristes réduits, vivaient pèle-môle des vaches, des porcs et même des lapins domestiques qui venaient gratter le chétif grabat sur lequel nous étions étendus, aussi nous tardait-il infiniment de quitter ces tristes contrées.

La partie de la Pologne russe oii nous paraissions devoir nous fixer était séparée par la rivière du Bug de celle dépendant de l'empire

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d'Allemagne ; nous arrivâmes dans ce pays extrêmement boisé et couvert d'étangs et de lacs, après une marche longue et pénible.

La noblesse de ce pays souffrait impatiemment sous le joug du gouvernement russe ; elle aurait désiré conserver son indépendance, sa religion, et nommer un roi de son choix; mais, depuis quelque temps, son pays, étant sous la domination des Moscovites, avait perdu de son énergie primitive et le peuple semblait s'être accoutumé aux chaînes qu'on lui avait imposées.

A notre arrivée, cette noblesse, de la même religion que la nôtre, pensa que nous partagerions son opinion et son indignation contre celui qu'elle regardait comme son oppresseur; en conséquence, pendant un certain temps, nous fûmes extrêmement fêtés et bien reçus dans les châteaux ; nous étions de tous les festins, de toutes les parties de plaisir; mais, lorsque les nobles polonais eurent connaissance des sentiments dont nous étions pénétrés pour Paul I*', pour celui qui nous donnait un asile dans ses Etats et pour lequel nous aurions combattu s'il avait voulu employer nos bras, ils virent, un peu tard à la vérité, qu'ils ne devaient pas compter sur nous pour entrer dans leurs projets d'indépendance ; ils cessèrent alors cet accueil flatteur et prévenant qu'ils nous avaient témoigné en principe et finirent par ne plus nous voir que de loin en loin ;

224 SOUVENIRS d'un volontaire de l'armée de condé à peine même osèrent-ils causer et surtout politiquer avec nous (').

Bien qu'éloignés de notre pays, nous passions assez bien notre temps; il était partagé entre la chasse, la pêche, le jeu et autres parties fines ; nous faisions une très bonne chère, la volaille, les œufs, et toutes sortes de comestibles étant à vil prix.

Un animal qui était extrêmement répandu et faisait beaucoup de ravages dans la Pologne russe était le loup. Ces bêtes voraces suivaient ordinairement par bandes, à une certaine distance, les voitures et les traîneaux. Le froid et les mauvais chemins finissaient par abattre quelques chevaux et obligeaient le conducteur à les abandonner sur la route, où ils servaient de proie à la voracité des loups.

Des bruits de peste ayant circulé dans le pays, cette terrible et contagieuse maladie étant même parvenue dans la Pologne autrichienne, le gouvernement russe envoya aussitôt un corps de Cosaques pour interrompre sur les bords du Bug toute communication entre les deux rives ; il

(1) Certains grands seigneurs polonais continuèrent à se montrer très bienveillants pour les Français (cf. Puymaigre), mais rares étaient les cantonnements situés près de leurs châteaux. La plupart des Condéens vécurent d'une manière morne et misérable dans des chaumières (cf. plus loin) ou dnns des cantonneinenls éparpillés, sous la surveillance jalouse et brutale des Russes (cf. Bittard des Portes, Armée de Condé). Mais, avec sa belle humeur habituelle, Gézac ne se plaint point de cet état de choses.

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avait même requis quelques paysans pour faire également ce service, sous la direction des soldats moscovites. Lorsque ces malheureux dormaient à leur poste, ce qui leur arrivait souvent, les sous-ofliciers les réveillaient à grands coups de knout ou de bâton. Etant un jour de service avec MM. les Cosaques pour ce môme objet, nous entendîmes un paysan jeter les hauts cris; pensant que quelque officier de Cosaques, faisant sa ronde, lui infligeait la punition russe pour l'avoir trouvé endormi, nous ne nous en mimes pas autrement en peine; mais, lorsque le poste fut pour relever ce malheureux factionnaire, les Cosaques le trouvèrent couché sur le ventre, presque sans vie, ayant les f... entièrement dévorées par les loups; il était inondé de sang et respirait à peine; nous l'emportâmes dans cet état sur une espèce de brancard fait à la hâte avec des branches d'arbres; mais, aussitôt que nous l'eûmes déposé dans la première maison d'un village, pas loin de là, il expira en poussant des cris atfreux.

Il n'était pas rare — le peuple de Pologne aimant beaucoup boire — de voir des malheureux qui se retiraient la nuit ivres d'eau-de-vie et s'endormaient dans les chemins, retrouvés le lendemain entièrement dévorés et réduits à l'état de squelettes.

Le peuple polonais est bon, doux, aiïabie ; mais il est trop abruti et sa civilisation est trop reculée

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pour qu'il puisse jamais secouer son joug ; d'ailleurs le gouvernement russe, ne lui laissant en jouissance que ce qu'il lui faut strictement pour vivre, lui ôte, par ce dénuement, tout espèce de moyen de conquérir sa liberté.

Les Juifs font exclusivement dans ce pays tous les genres de commerce que leur industrie a su inventer : ils tiennent les auberges et logent les voyageurs qui, du reste, sont fort mal dans leurs maussades et puantes baraques; aussi les riches Polonais ont-ils la précaution de porter avec eux leurs lits, leur batterie de cuisine et toutes les provisions qui pourraient leur être nécessaires en roule.

La maison oii j'ai logé longtemps, située dans un village du bailliage de rUcko('), avait pour habitants des gens extrêmement pauvres et misérables; ils couchaient tous ensemble sur un mauvais grabat placé au-dessus de leur four dont la voûte était toujours chaude; il était vraiment pitoyable de voirions ces malheureux: père, mère, frères, sœurs, dormir et ronfler ainsi amoncelés les uns sur les autres!

Il passa un jour, dans notre village, plusieurs

(1) Lutzko. Arrivée en Pologne dans les premiers jours d'avril 1797, l'armée de Condé fut organisée en division séparée dans l'armée russe. La légion de Damas, dont l'auteur faisait partie, fut comprise dans le régiment des dragons d'Enghien (chef : duc d'Enghien) cantonné à Lutzko. La totalité de l'ancienne armée de Condc forma quatre régiments (6.000 iiomme.S;.

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Cosaques et un officier; ils avaient ordre de faire tuer tous les chiens noirs et de faire couper les cheveux à toutes les femmes qui les avaient longs et de la même couleur, pour confectionner avec cela des honnets ou des schakos pour quelque réj^^imeat de hussards. Cet ordre absolu causa le plus grand émoi dans notre village. La fille de mes hôtes, assez gentille d'ailleurs, vint tonte éplorée me supplier de lui accorder ma protection pour lui conserver sa chevelure.

Je ne pus obtenir cette faveur qu'en faisant une douloureuse saignée à ma bourse; mais enfin, à mon grand contentement, j'eus le plaisir de voir ma jeune hôtesse sauter de joie en m'embrassant et me remerciant avec effusion du service éminent que je lui avais rendu ; dans la suite, j'eus lieu de me féliciter du sacrifice que j'avais fait pour cette intéressante créature.

Il y avait déjà un an que nous étions en Pologne, et tout annonçait que nous y demeurerions longtemps, quand tout à coup des bruits de guerre se font entendre entre la Russie et la France; la plus grande activité, le plus grand mouvement présagent bientôt le commencement des hostilités entre ce deux grandes puissances. L'empereur Paul I", sollicité par nos Princes, voulut bien nous permettre de contribuer au succès de ses armes et ordonna que nous fussions de nouveau organisés

et placés sur les statuts des règlements de ses Iroupes (').

En conséquence, on mit à la hâte tout en œuvre pour que notre équipement fût terminé dans le plus bref délai ; on forma plusieurs corps tant de cavalerie que d'infanterie ; je fis partie de celui des dragons nobles de Berry ; le duc de ce nom le commandait en personne.

On nous amena du fond de la Russie des remontes de chevaux sauvages, presque tous de la race tartare, excellente espèce offrant les plus grandes ressources. Quand ces animaux furent arrivés conduits par des Kalmouks, peuple aussi sauvage que les chevaux, ils avaient le poil extrêmement long et étaient d'une maigreur extraordinaire; on les conduisait en troupeau commedes moutons et on leur distribuait, dans les champs oii on faisait halte, des tas de foin de distance en dislance.

Ces chevaux étaient véritablement terribles, et plusieur d'entre nous faillirent être tués pendant le dressage de ces animaux sauvages qu'on prenait au lazzo('~).

(1) La deuxième coalition préparait une seconde invasion de la France, à laquelle le Directoire répondit par une déclaration de i^uerre, le 12 mars 17'J9. En Italie, les Autrichiens avec Kray coml)attent les Français sous les ordres de Schérer. Entre le Danube et le lac de Constance, Jourdan est attaqué par l'archiduc Charles. La Russie entre dans la coalition. Souwarow va partir avec les troupes russes en avril. Les Condécns font partie de son armée.

(-) Cf. l'appréciation du duc d'Enghien sur ces chevaux dans Velschinger, op. cit.

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Nous étions pendant nos dernières campagnes sept ou huit de la même province qui logions toujours ensemble : M. de Molesnes de la Bastide, un ancien garde de corps aussi brave que loyal ('), était notre doyen; il avait le talent, par son extrême bonté et sa persuasion, de tempérer dans bien des occasions la fougue et la vivacité de nos caractères ; il était notre oracle et le médiateur de tous nos différends.

Le désœuvrement nous faisait jouer et, lorsque chacun de nous avait mis à la masse ce qu'il fallait pour notre ordinaire, nous allions au tripot exposer le reste de nos appointements. Le père Molesnes faisait comme nous dans ces occasionslà et se retirait ordinairement l'oreille basse.

Je me souviens d'une fois, entre cent autres, où notre société voulut tenter la fortune; je fus le premier expédié et je me retirais dans mon logement, extrêmement navré et sans un sol. Assis tristementdevant ma porte, je faisais de sérieuses réflexions sur les vicissitudes humaines ; je vis successivement arriver mes camarades avec des mines aussi pétrifiées que la mienne. « Cependant, dirent-ils, ce vieux barbon tient toujours; il est homme à regagner tout ce que nous avons perdu ! »

(') M. de Molesnes ou Molènes appartenait à une ancienne famille originaire de Daglon, encore représentée de nos jours. Un Molènes s'est distingué pendant la guerre de Crimée, sur laquelle il a laissé d'intéressants souvenirs.

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Au bout d'une heure, qui nous parut un siècle, nous vîmes arriver notre doyen avec une mine j'ort déconfite ; son air triste, sa singulière physionomie, contrastant si étrangement avec l'air jovial qui lui était habituel, nous firent parlir par des éclats de rire que nous ne pûmes contenir, malgré notre extrême pénurie.

Lorsque le père Molesnes \^que nous appellions la vieille vedette) fut arrivé tout près de nous, sa figure se dérida; il prit un air rayonnant, allongea ses coudes, comme pour nous couvrir de ses ailes, en imitant le gloussement de la poule qui appelle ses petits et nous dit enfin: « Je suis trop heureux d'ajouter à votre brillante gaieté par une bonne nouvelle, j'ai écrasé tous les joueurs, j'ai de l'argent dans toutes mes poches, mes enfants; en un mot, j'ai regagné au delà de ce que vous aviez perdu ! »

Notre bonheur ne peut se rendre, nous sautâmes au col de cet excellent ami et le portâmes en triomphe dans la maison aux cris de « Vive le Roi ! »

Ce trait de bonté de la part d'un si loyal et brave camarade doitfaire comprendre à ceux qui daigneront me lire que l'honneur, l'amitié, la reconnaissance, quel que soit le degré d'infortune dans lequel l'homme puisse tomber, seront toujours le prestige dune âme sensible. Un éloignement de (3 à 700 lieues de notre patrie ne faisait, s'il était possible, que raviver les liens d'amitié qui nous

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unissaient, et cela nous donnait plus de courage pour supporter nos maux et les désagréments d'un long et pénible exil.

Dans quelque climat que vivent les Français, ils laisseront toujours paraître leur caractère national au grand jour avec ses qualités et ses défauts.

Revenons à notre armée et à son itinéraire : elle se mit en mouvement au commencement du mois de mai ; elle faisait une très petite partie de celle des Russes commandée par le feld-maréchal de Souvarow(i). ]\ous fûmes passés en revue par un général moscovite en sous-ordre, et nous nous acheminâmes, après avoir repassé le Bug (2), à journées d'étapes vers l'Allemagne ; nous traversâmes de nouveau la Pologne autrichienne et ie royaume de Bohême. Nous séjournâmes deux jours dans sa capitale.

Nous étions à la fin du mois de mai et il faisait une chaleur étonnante pour la saison; le duc de Berry, qui nous commandait, nous avait défendu

(I) Le célèbre Souwarow était alors âgé de soixante-dix ans.

(•-) La colonne commandée par le duc d'Enghien dont Cé/ac faisait partie, traversa le Bug, le 6 juillet. Les émigrés ne cachaient pas la joie qu'ils éprouvaient à quitter les plaines et les forêts lointaines de la Pologne. Dans ses Gentilshommes poêles de l'armée de Çondé, M. de Gontades parle cependant des regret* que firent éprouver à certains émigrés

Les forêts de la Volhynic, Le sourire fin et les yeux agaçants De ces pasiourelles jolies Qui firent faire des folies A tant de chevaliers errants...

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(le porter nos chapeaux comme on disait alors : « à la sacrée mon âme », disant que, coiffés ainsi, il ne nous manquait plus que la Carmagnole ; mais, Fardeur du soleil nous faisait quelquefois en route transgresser son ordonnance; dès que nous apercevions Son Allesse, nous remettions nos chapeaux comme ils devaient être.

Me trouvant un jour avoir placé mon chapeau la corne en avant, je vois soudain le duc de Berry arrivant au galop à la tôte de la colonne. Le mouvement que je fis pour remettre mon chapeau à l'unisson de ceux de mes camarades fut remarqué du prince. Voyant que j'avais enfreint ses ordres, il vint à moi comme un furieux et, m'appelant par mon nom, m'ordonna les arrêts de rigueur pendant huit jours, puis me fit passer à l'avant-garde pour être logé au corps de garde en arrivant à Prague. Mais en route, le prince, après m'avoir fait la morale, me releva cependant des arrêts.

Nous arrivâmes enfin, après un long et pénible voyage, vers la frontière de la Suisse où se trouvait en grande parlie l'armée française.

Les hostilités ne tardèrent pas à recommencer avec une nouvelle fureur; le général Souvarow gagna plusieurs batailles en Italie et fut presque toujours vainqueur tant qu'il combattit dans ce beau pays; mais, le nombre de ses succès ayant, dit-on, inspiré de la jalousie au cabinet de Vienne,

SOUVEMRS d'i;.\ VOI.ONÏAIHE DE i/aUMÉE DE CONDÉ 233

ce dernier, cherchant à éclipser la gloire des principaux généraux russes, imagina un nouveau plan de campagne auquel la cour de Russie voulut bien accéder : le généralissime russe fut chargé de débusquer l'armée républicaine des gorges de la Suisse et d'ajouter, s'il était possible, par d'heureux triomphes, de nouveaux lauriers à ses fastes militaires.

Ce grand capitaine allégua à plusieurs reprises que les Russes, toujours vainqueurs dans des pays découverts par l'excellence de leurs manœuvres, ne se battraient pas de même dans les hautes montagnes couvertes de glaces et de neiges éternelles et qu il était même convaincu que ces rochers affreux seraient un obstacle insurmontable à la marche, toujours victorieuse jusque-là, de ses braves et fidèles soldats. Néanmoins, pourdonner le premier l'exemple de la discipline de laquelle un bon militaire ne doit jamais s'écarter, il se concertaavec le général Korsakow(i) afin de remplir de son mieux la tâche importante et difficile qu'on lui avait confiée.

Quand il commença son mouvement vers la Suisse et qu'il fallut gravir les rochers escarpés et

(!) Alex. Korsakow, Korsakoff ou Gortschakow, né en 1764, servit sous son oncle Souwarow en Turquie, en Pologne et dans la campagne de 1799. En 1807, il fut gouverneur militaire de Viborg, et commanda un corps d'armée à la tète duquel il battit Lannes. En 1813, il fut nommé ministre de la Guerre. Il mourut en 182S.

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blanchâtres du mont Saint-Gothard, les troupes russes, découragées par ces affreux obstacles, refusèrent absolument de marcher.

Peu accoutumé à une résistance de cette nature, le vieux général fit creuser une fosse et, s'y précipitant, dit à ses soldats, avec l'accent de la colère et de l'indignation, ces paroles connues de l'Europe entière : « Couvrez-moi d'un peu de terre, abandonnez votre vieux général, car je ne suis plus votre père et je n'ai plus qu'à mourir! »

Les Russes furent si touchés, si pénétrés des paroles de leur illustre chef qu'ils retrouvèrent toute leur force, toute leur énergie ; et le mont Saint-Gothard fut escaladé à la hâte et avec un succès des plus heureux!

Le général Masséna, voulant déjouer les hardis projets du maréchal Souvarow, exécuta des manœuvres en conséquence, envoya une forte colonne et se porta lui-même en personne contre le prince Korsakow qui, grâce à une marche prompte et accélérée, était au moment de faire sa jonction avec le généralissime.

La diligence du général français et sa forte position empêchèrent cette réunion. Masséna arriva à temps pour battre Korsakow qui couvrait Zurich et remporter sur lui une victoire complète. Une boucherie des plus affreuses et l'entrée des Français dans ce chef-lieu de canton furent les résultats de cette si sanglante journée.

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Malgré ce fâcheux échec, malgré l'impossibilité d'y porter remède, le vieux maréchal ne se découragea pas; il tâcha, en franchissant de nouvelles montagnes, de joindre Masséna et de se mesurer avec lui afin de réparer, s'il était possible, les pertes que ce vainqueur avait fait éprouver au prince Korsakov,'.

Souvarow eut d'abord des succès; mais, insensiblement écrasé par le nombre, il fut obligé de se replier et d'exécuter une manœuvre savante pour se soustraire à un ennemi dont les forces étaient triples des siennes et dont la victoire de Zurich avait doublé le courage. Le vieux brave exécuta alors sa retraite sur Constance pour rafraîchir son armée et la laisser reposer.

11 y eut encore jusqu'au 10 octobre divers combats qui se livrèrent entre les Français et les debris des divisions russes. Le corps de Gondé, qui n'était qu'un tronçon de celles-ci, trouva l'occasion de se mesurer maintes fois et toujours avec la bravoure qui l'a constamment distingué.

Le 16 octobre, Souvarow, ayant cessé de vaincre et ayant acquis la certitude qu'une intrigue du cabinet de Vienne avait voulu le sacrifier et ternir sa gloire et celle des armées de l'empereur, son maître, refusa d'agir sans de nouveaux ordres du czar; il les attendit dans la position qu'il occupait. Ces ordres ne tardèrent pas à arriver, avec des marques de la plus grande distinc-

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tion pour le maréchal, ainsi que pour une partie des officiers supérieurs de son armée (').

Alors Souvarow passa une revue afin de vérifier les pertes qu'il avait essuyées et fit prendre aussitôt à ses braves troupes, et cela pour leur plus grand contentement, la roule de leur chère Moscovie !

(1) II convient derésumer brièvement ici les opérations militaires auxquelles Tauteur fait allusion dans les pages qui précède nt. Masséna, arrivé en Suisse, ramena, au printemps de 1199, la victoire sous nos drapeaux et préserva la France de l'invasion. Secondé par le général Lecourbe, qui était fort habile dans la guerre des montagnes, il avait tenu tète aux Autrichiens commandés par Bellegarde et avait poussé jusqu'à Feldkirch. Mais, après la défaite de Jourdan à Stokach, l'archiduc Charles et Korsakofl' rejoignirent Bellegarde avec leurs forces rendues disponibles. Masséna réussit pourtant à se maintenir auprès de Zurich. Heureusement pour la France, les généraux russes et les généraux autrichiens se séparèrent. L'armée autrichienne (toujours commandée par Bellegarde) descendit en Italie, celle de l'archiduc Charles se dirigea du côté du Rhin, Rorsakoff demeura seul en Suisse où Souvarow reçut l'ordre de le rejoindre. Masséna saisit alors le moment où les Autrichiens sont partis et où les deux généraux russes n'ont pas encore fait leur jonction. Il fond sur Korsakofl' et l'écrase à la bataille de Zurich (septembre 1790). Pendant ce temps Souwarow, harcelé par Lecourbe dans sa marche à travers les montagnes, finit par perdre successivement 10.000 hommes sur les 18.000 qu'il avait avec lui. Souwarow accusa l'Autriche de trahison et décida le tzar à se détacher de la coalition.

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