RETOUR À L'ODÉON
La faillite de l'Ambigu, causée par la révolution de 1830, m'ayant rendu ma liberté, je pus accepter les propositions de Harel qui vint m'offrir un engagement pour l'Odéon.
Homme d'esprit et d'imagination, Harel, dont la position comme directeur du second Théâtre- Français était des plus brillantes, dut la perte de cette position à l'influence de M"** Georges dont l'orgueil excessif devint plus tard la cause de sa ruine.
Sacrifiant tout à son amourpropre, Georges ne pouvait souffrir auprès d'elle rien qui pût lui porter ombrage.
Autant la nature s'était montrée prodigue envers Dorval en la dotant de Tâme et du cœur de Fartiste, autant Georges, malgré le talent puissant qu'on ne saurait lui contester, avait été déshéritée de l'un et de l'autre. L'inertie de Harel devant la volonté impérieuse de cette femme l'amena dans maintes circonstances à employer des expédients auxquels il n'eût peutêtre pas eu recours, s'il eût conservé son libre arbitre.
Les suites de nos rapports, qui me placèrent dans plus d'une occasion , entre la faiblesse de l'homme et la vanité de la femme, achèveront de les dépeindre l'un et l'autre.
Après un beau début dans Procida des Vêpres Siciliennes de Casimir Delavigne, vinrent les reprises à! Othello et de Manliits; puis la création de la Mère et la Fille ^ comédie en cinq actes de Mazères et Empis, une des œuvres les plus remarquables du théâtre moderne.
Le rôle de Duresnel, écrit avec une rare
habileté, non seulement n'enlevait rien à la dignité du magistrat pour le couvrir du ridicule qui s'attache d'ordinaire aux péripéties d'un mari trompé , mais encore l'amour immense de cet homme pour ses enfants n'en relevait que plus la noblesse du personnage, et ne rendait le drame que plus intéressant.
Enfin , arriva le Napoléon d'Alexandre Dumas, cette longue épopée de l'Empire, qui dut peut-être moins son succès ^u mérite de l'œuvre par elle-même, qu'à ce retour d'enthousiasme qui se réveilla tout à coup pour celui qui depuis dix ans dormait couché sous l'ombre du saule pleureur de Sainte-Hélène.
Représenter cette grande figure de Napoléon encore vivante dans toutes les mémoires, sans amoindrir l'image grandiose de ce génie, était une lourde tâche. Pas un de ceux qui jusqu'à ce jour avaient cherché à le copier ne l'avait compris selon moi. Les uns ou les autres en faisaient une sorte de bredouilleur, de hurlu-
berlu , quelquefois même de brutal , qui ne devait ressembler en rien à Tidéal que je me souvenais avoir aperçu tout enfant dans la classe de mon père, et que depuis j'avais revu tant de fois dans les rues, sur les places, dans mes rêves.
J'eus ridée de m'adresser à Fun de ces rares privilégiés à qui il avait été donné de vivre dans l'intimité de l'Empereur, et muni d'une lettre de recommandation, je me présentai chez le duc de Bassano, qui me reçut avec la courtoisie qu'apporte un grand seigneur artiste à recevoir un autre artiste.
Lorsqu'on m'eut introduit dans son cabinet, et qu'il m'eut fait signe de m'asseoir après être venu au-devant de moi, je lui expliquai en quelques mots le but de ma visite.
Il parut m'écouter avec intérêt, et quand j'eus fini de parler, il se leva, et, se dirigeant vers une colonne en marbre noir dont la base reposait au milieu de la chambre, sur un socle en velours, il souleva un voile de crêpe, et me découvrant le buste de Napoléon :
« Tenez ! me dit-il, le voilà ! »
C'était une belle reproduction du magnifique marbre de Canova.
Puis, étant venu se rasseoir à sa place, ce ne fut pas sans une certaine émotion qu'il prit la parole à son tour.
a Vous avez raison , monsieur Frederick « Lemaître, me dit-il, d'ajouter peu de crédit « à toutes ces prétendues imitations qui sont « aussi loin de lui ressembler, que la fiction « est loin de la vérité, et il appartenait à « un artiste de votre valeur d'entrer dans ces (( détails. Il est aussi difficile de chercher à « copier le génie, qu'il est défendu d'y prétendre « quand la nature vous en a déshérité. Le génie (( ne s'apprend pas, Dieu le donne. Les élus (( qu'il en a dotés auraient-ils le temps de tout « approfondir s'ils ne savaient déjà?
« Napoléon n'ignorait rien ; d'un coup d'oeil « il embrassait le monde ; d'un regard il devi- « nait un homme. Chez lui la parole était brève, « mais posée. On croyait qu'il parlait vite ,
« parce qu'il disait beaucoup de choses en peu « de mots. Dès le premier jour, il avait compris « sa mission, qui était d'apaiser la tourmente ; (( mission d'autant plus grande, que les masses a sociales étaient descendues plus bas.
« Religion, législature, sciences, arts, il a « tout rétabli, il a tout réédifié, il a tout ressusa cité. Il eût créé le monde s'il ne l'eût pas « trouvé I Et pour parler théâtre, puisque tel <c est le thème de notre conversation, lia rédigé « le décret de Moscou.
(c Je suis allé, il y a quelques jours, au théâtre « delà Porte-SaintrMartin, ajouta le duc de Basic sano en souriant, pour voir monsieur Gobert, « dont j'entendais beaucoup parler, dans Napoa léon à Schœnbrûnn. Sa parole saccadée et sa « façon de prendre du tabac, le dos voûté et la « tête toujours baissée, sembleraient faire croire « qu'il n'a jamais aperçu l'ombre de TEmpereur « dont il fait ainsi une sorte de Cassandre épi- « leptique. Quand Napoléon se tenait debout, (( son geste était si large et sa tète si haute qu'il « emplissait l'espace.
<( Évitez de tomber dans ces travers, monsieur
a Frederick. Au surplus, je vous connais, je «t vous ai applaudi plusieurs fois ; il y a une « certaine analogie entre sa nature et la vôtre, « vous pouvez lui ressembler.
Et comme je me levais pour me retirer, il ajouta tout en m'accompagnant :
« Âh ! dans la scène des adieux de Fontaine- « bleau, ne commettez pas la même erreur que «t David qui le représente sur son tableau avec « une culotte blanche ; il avait une culotte « bleue. »
Je lui demandai l'explication du fait qu*il me citait :
« Napoléon, me répondit-il, portait toujours « sur sa poitrine un certain poison renfermé (( dans un sachet. Dans la nuit qui précéda les « adieux à sa garde, il avait tenté de s'empoi- Cl sonner. Heureusement le toxique avait perdu « de sa force, et ne fit que l'indisposer fortece ment. »
« Au moment de descendre dans la cour, on « chercha dans sa garde-robe, et comme toutes « les caisses étaient parties, on ne trouva plus
«c qu'une culotte de drap bleu que Ton recon- « nut pour être celle qu'il portait à Marengo. »
Puis il ajouta :
a Bon succès, monsieur Frederick, j'irai <c vous applaudir. x>
Il me reconduisit jusque sur le seuil de sa porte, et je quittai Thôtel.
Pendant le cours des représentations de Bonaparte h rOdéon, Harel avait entamé des pourparlers avec Crosnier, directeur de la Porte-Saint-Martin qui voulait vendre son théâtre pour prendre TOpéra^omique.
Le romantisme était alors à son apogée.
Les succès de mademoiselle Mars dans Hernani^ et de madame Dorval dans Marion Delorme et Antony , troublaient le sommeil de Georges ; il lui fallait à elle aussi une scène sur laquelle elle pût mettre de côté le péplum, pour prendre part à la grande révolution littéraire qui s'accomplissait. Victor Hugo et Alexandre Dumas paraissaient peu disposés à venir en-
terrer leurs drames dans ce dernier refuge de la caducité classique ; la Porte-Saint-Martin semblait bien à Georges le véritable terrain sur lequel elle pourrait régner en souveraine.
Le théâtre fut acheté quatre cent mille francs.
Le prix était fabuleux, mais Georges voulait, Harel dut se soumettre et obéir.
Dès ce moment, toutes les aspirations de Harel se tournèrent vers la Porte-Saint-Martin. Sa grande préoccupation était de trouver un ouvrage capable de le mettre à même de faire une brillante ouverture, mais c'est vainement qu'il avait déjà frappé à toutes les portes ; il n'avait pas encore rencontré ce qu'il cherchait.
On venait de commencer les répétitions de Richard d'Arlington^ drame primitivement reçu et destiné à être joué au second Théâtre-Français. C'était une œuvre puissante dont l'idée première appartenait à Goubaux et Beudin, les autôUrs de Trente ans.
Nous nous retrouvions en présence de ces deux jeunes écrivains, que leur premier succès avait encouragés à travailler ; seulement cette fois, Alexandre Dumas, à qui ils avaient porté leur drame, avait pris la place de Victor Ducange et était devenu leur collaborateur.
— Pourquoi? demandai-je un jour à Harel qui m'avait confié le résultat jusqu'alors négatif de ses démarches, pourquoi ne vous réservez-vous pas la création de Richard d*Arlington pour ouvrir la Porte-Saint-Martin ? Vous trouverez peu d'œuvres de cette valeur, et je ne sais même pas si la hardiesse du sujet et la vigueur avec laquelle il est traité, ne le placeraient pas mieux là devant son véritable public ?
Harel bondit en m'écoutant.
— Quelle idée ! s'écria-t-il ; je n'y avais pas songé ; nous en causerons avec Dumas.
Ce qui fut dit fut fait; les auteurs accueillirent cette ouverture avec empressement, et dès ce moment, il ne fut plus question que de Richard d'Arlington pour inaugurer la Porte- Saint-Martin.
Ne cherchant qu'à gagner du temps en atten-
dant la clôture de l'Odéon, Harel monta successivement : YAbbesse des Ursulines, Nobles et Bourgeois, de Frédéric Soulié ; Médicis et Machiavel^ drame en trois actes, assez terne de Pélissier ; enfin la Maréchale d'Ancre^ d'Alfred de Vigny, belle pièce, le chef-d'œuvre de son théâtre sans contredit, mais dans laquelle j'avais un rôle ingrat.
Cette mutation directoriale entre Crosnier et Harel était le sujet de toutes les causeries parisiennes, et l'ouverture de la Porte-Saint- Martin avec celui-ci avait pris toutes les proportions d'un véritable événement.
La pièce de Richard, scrupuleusement étudiée jusqu'au dernier moment dans ses moindres détails, était devenue une œuvre magistrale.
La scène entre Richard et le roi, entièrement écrite par Goubaux, et détaillée avec un tact machiavélique de la plus haute portée, eût suffi à elle seule pour décider du succès. C'était bien le caractère de l'ambitieux, ne s'arrêtant devant
rien, pas même devant le meurtre de sa femme pour satisfaire sa soif des grandeurs ; se vendant au pouvoir après l'avoir sapé systématiquement en s'appuyant pour arriver, sur le peuple , ce bon peuple qui s'y laisse toujours prendre, et se tournant ensuite contre lui une fois qu'il est parvenu !
Le succès fut colossal, et la soirée du 1 décembre 1831, inaugura d'une façon éclatante cette direction appelée à traverser par la suite tant de phases diverses.
Mais Georges n'avait pas fait acheter la Porte- Saint-Martin quatre cent mille francs, uniquement pour assister de sa loge au succès des autres ; il lui fallait son tour : il vint avec la Tour de Nesle, ce draoïe de cape et d'épée, resté depuis cinquante ans le modèle du genre.
Mais avec lui commencèrent ces intrigues de coulisses qui devaient, je le répète, devenir la cause de la ruine de Harel.
Dès les premiers jourd, Alexandre Dumas
et Frédéric Gaillardet se trouvèrent en présence de Jules Janin, devenu Tami indispensable de la maison, et l'organe tout-puissant de la direction.
Il avait bien fallu mettre à tout prix la presse dans son jeu.
« On trouvait certainement le rôle de Marguerite de Bourgogne magnifique, mais celui de Buridan était aussi bien beau, et dame, il ne fallait pas que les effets de celui-ci vinssent nuire aux effets de celui-là ! Après tout, c'étaient les débuts de mademoiselle Georges, et il était tout naturel qu'elle eût la part la plus large. »
Et, quoique les auteurs eussent eux-mêmes besoin de ménager le critique influent, ils durent plus d'une fois rompre en visière, pour s'opposer à la mutilation de leur drame.
La pièce venait d'être mise en répétition, et le rôle de Buridan m'avait été distribué. Moins débonnaire, je l'avoue, je me sentais peu disposé à me laisser ainsi sacrifier à de semblables exigences, et pour résumer la situation par un mot d'Alexandre Dumas, on se demandait qui
remporterait de la reine ou du premier ministre , quand le hasard vint les servir à propos.
Le mercredi des Cendres, il y avait environ un mois de cela, le choléra avait fait pour la première fois son apparition à Paris ; on avait signalé plusieurs cas dans les hôpitaux, et depuis ce moment le nombre des victimes ne faisait qu'augmenter chaque jour.
Un soir, en sortant du théâtre, je fus atteint par l'épidémie avec une violence telle, que pendant cinq jours, je restai entre la vie et la mort.
Quand PouUetier, et les médecins du théâtre crurent pouvoir répondre de moi, leur premier soin fut de me recommander d'aller passer ma convalescence à la campagne.
Gomme on attribuait alors le principe générateur de cet horrible mal, dont on ignore même encore aujourd'hui la véritable cause, à l'empoisonnement de l'atmosphère, la chose que les docteurs prescrivaient avant tout à
ceux qui avaient le rare bonheur d'en guérir, c'était de changer d'air.
Ne voulant pas m' éloigner de Paris dans l'espoir de reprendre d'un jouràl'autre mes répétitions de la Tour de Nesle à la Porte-Saint-Martin, je louai à Saint-Mandé une petite maison où j'installai ma femme et ma mère avec les enfants, que j'étais heureux de soustraire ainsi au fléau sous lequel je tremblais de les voir succomber à leur tour.
Mais Harel et Georges, loin d'attendre le terme de cette convalescence, saisirent au contraire avec empressement l'occasion qui se présentait de me reprendre le rôle.
Georges supposait- elle que l'influence de son nom sur le public du boulevard devait amplement suffire à la réussite du drame ? Le succès de Richard lui avait-il porté ombrage ? Bref, quelques jours après. Bocage était engagé pour créer Buridan à ma place, sans que les auteurs eussent eu l'énergie de protester contre un pareil procédé, en imposant leur premier choix.
La pièce fut jouée le 29 mai.
Mais le succès de la première représentation fut de courte durée.
Huit jours après, le 5 juin, on fusillait sur les boulevards, et les théâtres étaient obligés de faire relâche.