‹ Souvenirs de Frédérick LemaîtreChapitre 11 sur 33 · LA PESTE ET LA GUERRE CIVILE · texte numérisé non relu

LA PESTE ET LA GUERRE CIVILE

Les républicains avaient profité de l'enterrement du général Lamarque pour tenter une échauffourée dont Tissue fut nulle parce que le point de départ était insensé, et qui n'eut pour résultat que de jeter la consternation dans Paris, et le deuil dans les familles que la peste avait paru vouloir épargner.

Dès dix heures du matin, les insurgés, qui avaient arrêté le projet de transférer le corps du général au Panthéon, se réunirent sur la place de la Concorde et dans les rues Royale et Saint-Honoré, jusqu'à la maison mortuaire.

Là, commencèrent des actes d'hostilité contre les sergents de ville qui passaient sur la place.

et ceux-ci eurent à peine le temps de se réfugier dans le jardin des Tuileries, que déjà des cris de : Vive la République! se faisaient entendre.

A la hauteur de la place Vendôme, les insurgés détournèrent de vive force le convoi de l'itinéraire fixé pour lui faire faire le tour de la place, et le cortège continua sa route jusqu'à la BastiUe.

Là, il s'éleva quelques discussions entre les assistants ; les uns voulaient qu'on s'y arrêtât pour prononcer des discours; les autres ne voulaient faire aucune halte. Ceux-ci l'emportèrent pour l'instant, mais au bout du boulevard Bourdon, devant le pont du canal qui fait face au grenier d'abondance, incendié depuis parla Commune de 1871,rexaltationlongtemps contenue éclata, et le mot d'ordre convenu :

Au Panthéon 1 décida le mouvement.

Aussitôt des coups de feu tirés d'une embuscade devinrent le signal de la lutte; la troupe riposta par une décharge, et les insurgés se dispersèrent.

Dans leur retour par les boulevards, ils désarmèrent deux postes ; l'un établi à la Guliote,

boulevard du Temple ; l'autre au Châteaud'Eau, boulevard Saint-Martin. Ils marchaient aux cris de: Vive la liberté! Vive la République! et précédés d'un bonnet rouge planté sur une pique.

De là, ils se portèrent sur plusieurs points où ils parvinrent à désarmer d'autres postes ; celui de la garde municipale sur la place de la Bastille, celui du Châtelet, celui du marché des Carmes, celui de la Poudrière dans laquelle ils pillèrent une certaine quantité de poudre.

Dans le même moment, des attaques étaient faites aux barrières des boulevards extérieurs où d'autres postes étaient désarmés.

Un de ces rassemblements était commandé par un élève de l'École polytechnique.

Ils recoururent également aux barricades ; ils en établirent successivement rue Galande, place Maubert, rue de la Montagne, rue des Amandiers, rue Saint-Victor, rue Mouffetard, et à l'angle de la rue de la Verrerie et des Arcies.

Dans la soirée, des engagements eurent lieu aux environs du quartier Montmartre, et des portes Saint -Denis et Saint - Martin , pen-

dant que d'autres détachements cherchaient à faire des diversions du côté de TOdéon et des Halles.

Leur dessein était de prolonger la lutte dans la nuit pour profiter de l'obscurité créée par le bris des réverbères.

A onze heures, ils pillèrent la boutique de Just, armurier, rue Saint-Honoré, numéro 137, d'où ils emportèrent c^ent trente armes à feu, et cent trente armes blanches.

A minuit, la troupe de ligne et la garde nationale étant venues s'emparer des positions, tout redevint tranquille, en apparence du moins, jusque vers les quatre heures du matin.

Le lendemain, le foyer de l'insurrection semblait s'être concentré aux environs de l'église SaintrMéry, dans laquelle près de deux mille personnes de tout sexe et de tout âge s'étaient barricadées, et où elles n'avaient cessé de sonner le tocsin pendant toute la nuit.

Les rues des Arcies et Saint-Martin avaient été hérissées de barricades ; des pavés , des poutres, des voitures renversées, des débris de toutes sortes, défendaient Taccès des rues environnantes.

Vers midi, le général Sébastiani reconnut, à la tète de deux compagnies d'infanterie, cette position d'où plusieurs colonnes déjà avaient été repoussées, et, deux heures après, il faisait déboucher, du quai dans la rue des Arcies, une colonne, sous les ordres du général Leydet.

Pendant ce temps, un bataillon du 42', dont Bugeaud était alors colonel, débouchait par la rue de la Verrerie ; une seconde colonne, du même régiment, se présentait dans la rue Saint-Méry ; les maisons, d'où l'on faisait feu, étaient enlevées d'assaut, et tout ce qui tentait de se défendre était tué sur place.

Alors commença le siège de l'église, dont les portes furent enfoncées à coups de canon, et tous ceux qui s'étaient réfugiés là, hommes, femmes, enfants, vieillards, furent passés par les armes.

Ce fut un carnage horrible.

Six semaines après l'église sentait encore le sang.

A la même heure, rue Transnonin, quelques coups de feu étant partis d^une maison, les soldats se précipitèrent dans la boutique de Doyen, peintre décorateur, directeur d'un petit théâtre de société, et là, tuèrent, sans plus amples informations, tous les malheureux artistes qui, en ce moment, répétaient paisiblement une tragédie. Le vieux concierge, qu'une longue maladie retenait depuis trois mois dans son lit, fut la première victime offerte à la fureur des troupes.

Dans le renfoncement de cette haute maison, sans façade ni fenêtres , qui a si longtemps formé l'angle de la rue Saint-Martin et du boulevard Saint-Denis, et sur le mur de laquelle le propriétaire, qui se refusait à la vendre pour la faire rentrer dans l'alignement, avait tracé ces mots en gros caractères : « Cette maison est à moi comme Paris est au roi ! » ; dans ce renfoncement trois jeunes gens furent fusillés , à six heures du soir , et leurs corps , qui, en s'affaissant l'un sur l'autre , avaient

fonné comme une sorte de croix, ne furent relevés que fort tard dans la nuit.

Les gardes nationaux de la banlieue et des environs, ayant eu connaissance des désordres qui régnaient dans Paris, voulurent venir au secours du gouvernement, mais les malheureux avaient tellement fait abus de vin et d'eaude-vie, tout le long de la route, que lorsqu'ils arrivèrent sur la place du Ghâtelet, ils étaient dans un tel état d'ivresse qu'ils se trouvèrent dans l'impossibilité de riposter aux coups de feu qu'on leur envoyait des maisons voisines.

Le lendemain toutes les femmes descendirent dans Paris, et ce fut sous des portes cochères, où l'on avait déposé les victimes, au milieu des morts, des mourants, et même des cholériques, que ces infortunées vinrent chercher leurs époux et leurs fils.

Le soir, sur un rapport adressé au roi par M. de Montalivet, ministre de l'intérieur, l'or-

donnance suivante était affichée sur touj» les murs :

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