‹ Souvenirs de Frédérick LemaîtreChapitre 9 sur 33 · INCENDIE DU THÉÂTRE DE L'AMBIGU · texte numérisé non relu

INCENDIE DU THÉÂTRE DE L'AMBIGU

Mon départ du théâtre de l'Ambigu , pour aller créer Trente ans ou la Vie d'un Joueur à la Porte-Saint-Martîn, n'avait pas entraîné pour cela la résiliation de l'engagement de M"* Lemaître, qui continuait toujours à faire partie des pensionnaires de MM. Audinot et Sénépart. L'état de grossesse avancée dans lequel elle se trouvait l'obligeait seulement à se tenir pour quelque temps éloignée de la scène. On répétait même un drame en trois actes de moi, la Tabatière^ auquel je travaillais encore, et qui devait passer prochainement.

De graves intérêts m'attachaient donc toujours à l'Ambigu, lorsque, dans la nuit du 1 3 au 14 juillet, le théâtre brûla.

Il était dix heures du soir, et je terminais seulement le quatrième acte de Trente ans^ quand j'en reçus la nouvelle.

Mon premier sain fut d'envoyer immédiatement faire dire à ma mère, que j'avais prise avec moi dès le jour de mon mariage, et qui depuis ne m'a jamais quitté, qu'elle tînt soigneusement la chose secrète jusqu'à mon arrivée, afin d'éviter à ma femme une émotion qui, en raison de sa position, pouvait avoir de graves conséquences.

Aussitôt la représentation achevée, ce qui ne tarda pas comme bien l'on pense, car le public lui-même avait en grande partie abandonné la salle en apprenant le sinistre, j'accourus chez moi.

Selon ma recommandation, Sophie ignorait ce qui se passait.

Je le lui appris en peu de mots, et pour ne pas l'effrayer, je me bornai à lui dire que le feu avait pris tout bonnement dans les magasins de décors; mais que désireux cependant de m'assurer par moi-même de ce qui en était au juste, je me proposais d'aller jusque-là, ajou-

tant qu'elle pouvait être tranquille et que je serais prudent.

Après mille hésitations, elle consentit à me laisser sortir en m'avouant qu'elle avait dans sa loge quelques bijoux renfermés dans le tiroir d'une toilette, et que, si je pouvais les avoir sans m'exposer, bien entendu , ce serait toujours autant de sauvé.

Au moment où j'arrivais devant le théâtre, une haute colonne de flammes perçait déjà la toiture, éclairant le boulevard du Temple d'une lueur sinistre. Ce n'est qu'à grand'peine qu'il me fut possible de me frayer un passage à travers la foule, et que je pus parvenir jusqu'à la rue des Fossés-du-Temple pour gagner l'entrée des artistes.

On avait justement fait relâche le soir pour répéter généralement la Tabatière y et le feu, occasionné par une fusée qui était venue se loger entre les frises, s'était déclaré dans le cintre.

Comme la loge de ma femme était située à Tentresol et sur les derrières du bâtiment, je pus facilement m' engager sous Fallée, et franchir d'un bond les quelques marches qui m'y conduisaient. Dans ma précipitation, j'avais oublié de lui demander la clef de sa toilette ; la serrure était solide, je n'avais rien sous ma main dont je pusse me servir pour la forcer ; sans perdre un temps précieux à chercher, j'enfonçai d'un coup de talon l'un des tiroirs, et l'écrin que je venais chercher fut justement la première chose qui se présenta à mes yeux.

J'allais me retirer, quand l'idée me vint qu'il pourrait bien s'y trouver encore quelques objets de valeur, et sans approfondir la chose davantage, je résolus de sauver le tout; la loge, je l'ai dit, n'était qu'à l'entresol ; j'ouvris la fenêtre, et chargeant le meuble sur mes épaules, je le lançai dans la rue. Il tomba à deux pas du commissaire de police qui justement se trouvait là, et poussa un juron formidable dont le souffle eût dû à lui seul éteindre l'incendie.

Abandonnant le reste à la grâce de Dieu, je

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descendis rapidement Tescalier qu'une épaisse fumée envahissait déjà.

Quand je revins le lendemain matin, tout était fini.

Des débris de toutes sortes, des barres de fer tordues par la flamme, des poutres aux trois quarts brûlées, gisaient pêle-mêle sur un monceau de cendres encore fumantes. Près de la loge du concierge que le feu avait épargnée, je retrouvai ma toilette au milieu d'objets de toute nature que surveillait scrupuleusement un garde. A quelques pas plus loin, dans la loge même, et sous une espèce de soupente, était un brancard recouvert d'une couverture qui cachait, venait-on de me dire, le corps d'un pompier tombé du haut d'un mur qui s'était écroulé pendant l'incendie, en lançant le malheureux au milieu du brasier.

Je fus poussé malgré moi par le désir de savoir ce que pouvait être devenu un corps ainsi carbonisé. Je m'avançai doucement et

après avoir soulevé avec précaution un coin de la couverture, je l'aperçus. Il était noir et pétrifié comme ces momies égyptiennes placées derrière les vitrines d'un musée d'anatomie, et réduit à la dimension d'un squelette d'enfant.

Gomme je m'abandonnais à mes réflexions plus ou moins philosophiques sur le peu que nous sommes, hélas ! la vue de ce spectacle me reporta à la scène du cimetière d'Hamlet, et déjà je murmurais le rêveur « To be or not to be! » quand je me sentis tout à cdup frapper rudement sur l'épaule, et une voix de bassetaille superbe me cria en même temps :

« On ne touche pas à ça I ï>

Rappelé spontanément à la réalité, je me retournai et me trouvai face à face avec un énorme pompier qui, fort poliment du reste, m'invita du geste à m'éloigner, ce que je m'empressai de faire aussitôt, sans lui donner, je l'avoue, la peine de me le répéter une seconde fois.

Telle fut ma dernière visite sur ces décombres où Robert-Macaire avait pris naissance, et où

semblable au phénix qui renaît de ses cendres, il était destiné à ressusciter six ans plus tard, au théâtre des Folies-Dramatiques bâti sur le même emplacement.

Le mois de juillet devait dater dans ma vie, et être fécond en émotions violentes.

Quinze jours après, ma femme était prise des douleurs de l'enfantement.

L'accouchement fut terrible; il dura trois jours, et pendant vingt-quatre heures, PouUetier, non seulement le médecin, mais encore l'ami de la famille, et les chirurgiens qui l'assistaient, n'osèrent me répondre ni de la mère ni de l'enfant.

Enfin, Dieu me prit en pitié, il me les conserva tous deux.

J'eus un fils que j'appelai Frederick, comme moi. Il est là, je lui dicte, et je m'appuie sur lui. Quelque temps après, ma chère Sophie me donnait une fille, ma belle Caroline ! Et l'année suivante Charles, mon pauvre Charles, qui lui

aussi devrait être là pour me fermer les yeux quand sonnera mon heure, si la Nature n'avait jugé à propos d'intervertir les rôles !

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