‹ Souvenirs de Frédérick LemaîtreChapitre 13 sur 33 · MONTALIVET · texte numérisé non relu

MONTALIVET

Vingt-quatre heures après on lisait dans le Moniteur officiel:

tt L'ordre et la tranquillité sont rétablis. »

C'était la première fois que Paris était mis en état de siège. Beaucoup de personnes ignoraient encore ce que cela signifiait, et restaient terrifiées quand on leur répondait :

a C'est le droit de fusiller sans jugement. »

Le choléra, qui, vers la fin du mois de mai, ne frappait plus que quelques rares victimes, avait reparu, dans les premiers jours de juin, avec une violence telle, que les corbillards ne suffisant plus pour faire le service, on voyait dans les rues et sur les boulevards des tapissières s'arrêter devant les maisons et ramasser, sous les allées, les cadavres qu'on y déposait.

On signalait, dans les hôpitaux, jusqu'à quinze et dix-huit cents cas par jour.

La consternation était dans Paris.

Chacun marchait morne et silencieux, tremblant de rentrer chez soi dans la crainte d'y apprendre un malheur; on tombait frappé par le mal sur le seuil de sa porte.

Quelques plaisants, seuls, s'arrêtaient devant les civières qu'ils rencontraient pour demander :

— Est-ce un bédouin?

Nom que l'on donnait alors aux républicains.

Ce à quoi les porteurs répliquaient :

— Non! c'est un cholérique.

Et chacun continuait sa marche.

Je demeurais alors boulevard Saint-Martin, n' 8 , dans la même maison où Paul de Eock est mort, après avoir habité cinquante ans son petit entresol, si bas, que les jours où il restait appuyé sur sa fenêtre, comme un rayon de belle humeur, après avoir jeté sur le papier quelques pages joyeuses, les amis, qui passaient, pouvaient presque lui tendre la main et répondre à l'invitation, qu'il ne manquait jamais de leur adresser, de monter avec lui jusqu'à sa petite maison de Romainville.

J'occupais l'appartement du quatrième étage, et il n'était pas de jours que nous ne nous rencontrions , soit sur le boulevard , soit dans notre escalier.

Pendant ces jours d'émeutes , les enfants étaient restés à Saint-Mandé, avec leur mère et leur grand'mère, et je me trouvais seul à Paris. Serres, qui avait passé toute la matinée

chez Bellanger, dans le café de la Porte-Saint- Martin, était monté à la maison, avec Provost, vers les trois heures, et tous deux étaient restés à dîner avec moi.

A six heures, comme nous allions nous mettre à table, nous fûmes attirés aux fenêtres par ce bruit sec, ce crépitement que produit le galop des chevaux frappant le pavé de leurs fers.

C'était un escadron de lanciers chargeant à fond de train dans la direction de la Porte- Saint-Denis.

Gomme nous nous penchions en dehors, pour essayer de voir sur qui pouvait être dirigée cette reconnaissance, nous aperçûmes en ce moment, au coin de la rue Saint-Martin, deux malheureux traînés par une vingtaine de gardes nationaux qui les couchèrent en joue après les avoir violemment collés au mur.

Le plus jeune paraissait avoir une quinzaine d'années. Je le vois encore, la tête nue, le visage pâle; sa blouse blanche arrachée laissait sa poitrine découverte ; il s'était mis à genoux

et tendait ses mains comme pour demander grâce.

U tomba le premier.

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Sans rechercher qui pouvait avoir tort ou raison, nous eussions voulu nous élancer au secours de ces deux malheureux que vingt hommes égorgeaient, et malgré moi je me pris à songer, en voyant s'éloigner ces furieux, laissant là leurs victimes, et s'en allant en titubant, moins sous l'action de la poudre que sous celle de l'ivresse, à cette sauvagerie du bourgeois boutiquier, improvisé tout à coup soldat, sans avoir rien de guerrier dans le tempérament, se trouvant forcé et contraint de marcher, cherchant à cacher sa terreur sous un semblant de courage dégénéré en férocité, et qui, n'écoutant plus ni chef ni raison, se proclame de lui-même juge et exécuteur, et n'a qu'une idée fixe, tuer pour rentrer au plus vite se mettre à l'abri.

Je fus rappelé à moi par le bris aigu d'une

glace qui se cassa derrière nous, et dont les morceaux tombèrent avec fracas sur le plancher.

La présence de trois hommes parlant avec une certaine animation avait attiré l'attention de quelques-uns de ces bons gardes nationaux auxquels je pensais justement, et deux balles venaient de pénétrer dans le salon où nous étions, en nous sifflant aux oreilles.

Fermer la fenêtre, et nous retirer dans la salle à manger située sur le derrière fut l'affaire d'un instant.

Après le dîner, Provost, craignant qu'on ne fût inquiet chez lui, voulut nous quitter malgré nos instances pour le retenir.

Je sus le lendemain qu'il était heureusement rentré sans accident.

Serres resta avec moi, et nous passâmes la nuit à jouer au loto! De temps en temps je retournais au salon où au moyen d'une glace fixée au plafond, je pouvais, étendu sur un canapé, distinguer à la lueur des réverbères tout ce qui se passait sur le boulevard.

Ce n'est qu'en apercevant le jour que la

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pensée nous vint d'aller prendre un peu de repos.

Les enfants grandissant, j'avais dû songer à augmenter mon appartement, et je venais de louer sur le même carré un deuxième logement contigu au mien, avec lequel il m'avait paru facile de communiquer en faisant percer une porte. Le locataire qui l'habitait avait déménagé depuis quelques jours , et j'en avais pris immédiatement possession.

Comme j'expliquais à Serres la façon dont j'entendais décorer ces nouveaux lieux, le désir me prit d'ouvrir une armoire que je n'avais pas encore remarquée. Elle était symétriquement dissimulée dans la boiserie, et la clef en avait été emportée.

Lorsqu'à l'aide d'une pince j'eus fait sauter la serrure, quel ne fut pas mon étonnement de me trouver en présence de tout un matériel de guerre. Poudre, plomb, balles, moules à balles, pistolets et cartouches, rien n'y manquait; c'était à se croire au milieu d'un arsenal.

L'ex-locataire devait être quelque insurgé qui n'avait pas eu le temps de déménager com* plëtement.

On continuait àsebattre àtousles coins derue, et la troupe de ligne comme la garde nationale montaient indistinctement dans la première maison venue pour y faire des perquisitions.

(( Que diable vais-je faire de tout cela? m'écriai-je, stupéfait. Si l'on monte ici, je suis fusillé sur place I »

Je mettais mon esprit à la torture afin de trouver un endroit où il me fut possible de cacher toutes ces munitions, de façon à ce que l'on ne pût les découvrir si Ton venait, lorsque j'eus la pensée de jeter le tout dans les cabinets. Serres, déjà pâle et tremblant, partagea cet avis, et sans perdre de temps, nous nous dirigeâmes vers l'endroit choisi.

Je n'avais pas ouvert les mains pour laisser tomber dans le vide la première poignée de balles que j'avais prises dans l'armoire, qu'un roulement formidable se fit entendre. On eût dit que le tonnerre venait de tomber sur la maison !

Paul de Kock, qui précisément se trouvait dans son... arrière-entresol, croyant que les murs lui croulaient sur les reins, se redressa sans prendre le temps de rattacher ses chausses, et s'élança au dehors en criant : « Au secours! »

Je descendis les escaliers quatre à quatre afin de le faire taire, et j'arrivai à temps pour arrêter le concierge qui déjà était sorti de sa loge, et, par habitude, appelait justement la garde !

En quelques mots je leur expliquai ce qui venait de m'arriver, et quand à grand'peine je fus parvenu à les calmer un peu, je m'efforçai de leur faire comprendre que si l'on opérait une descente dans la maison, comme cela avait eu lieu la veille chez Doyen, et chez tant d'autres, nous pourrions bien à notre tour être tous passés par les armes.

Je n'eus pas besoin d'insister; tout le monde se joignit à moi, et je fus enfin débarrassé de cet attirail inquiétant qu'on avait fini, après avoir longtemps cherché, par enterrer dans la cave.

Quelques jours après, le calme était rétabli, et tout était oublié, les balles comme les morts.

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