PREMIER VOYAGE
A la suite du procédé inqualifiable de Harel, à mon égard, dans l'affaire de la Tour de Nesle, procédé que directeur et auteurs se rejetaient réciproquement sans qu'aucun d'eux voulût en accepter la triste responsabilité, j'avais résilié mon engagement avec la Porte-Saint-Martin.
Me trouvant libre, je formai le projet d'entreprendre une tournée. La province me faisait des offres, on me demandait entre autres à Rouen et au Havre. Je n'avais pas revu ma ville natale depuis 1811, époque où je l'avais quittée avec ma mère ; je résolus de commencer par le Havre.
C'était au commencement de juillet. Le jour fixé pour mon départ, tout était prêt dès six heures du matin ; ma voiture attendait dans la cour, les chevaux de poste venaient d'arriv.er, et je me disposais à descendre, lorsque M. Cabet, commissaire de police du quartier, se présenta devant moi. Il était porteur d'un ordre d'arrestation et m'attendait, disait-il, avec un fiacre sur le boulevard pour me conduire à la Salle des Haricots,
Bon père de famille, mais très mauvais garde national, j'avais négligé de répondre aux premiers avertissements qui m'avaient été adressés pour manque de service, et je me trouvais, par suite de condamnations successives, sous le coup de dix jours de prison.
J'avais compté sur les fêtes de juillet pour bénéficier de l'amnistie que l'on accordait chaque année à cette époque, et ce contretemps renversait tous mes projets.
Avoir devant soi un bel engagement avec la jetée du Havre en perspective, et perdre tout cela pour aller gémir sur la paille humide des cachots ne me souriait que fort médiocrement.
Cabet me connaissait comme artiste, il m'aimait beaucoup, et j'eus un moment l'espoir de le fléchir; mais, comme le constable àxiKean d'Alexandre Dumas, tout en se confondant en excuses, il demeura inflexible.
« — Mon cher monsieur Frederick, me dit-il, je suis au désespoir, mais, vous devez le comprendre, le devoir avant tout! »
Sentant tout de suite que le cœur de l'homme était étouffé sous l'écharpe du commissaire de police, et que je n'avais rien à attendre, je n'hésitai pas à avoir recours aux grands moyens.
Il ignorait, ou plutôt il n'avait pas songé que la maison du numéro 8, comme toutes celles qui se trouvent comprises dans ce pâté qui s'élève entre le théâtre de l'Ambigu elle théâtre de la Porte-Saint-Martin, avait deux issues, l'une sur le boulevard où stationnait son fiacre avec deux agents, l'autre sur la rue de Bondy, où les postillons, déjà en selle, n'attendaient plus que moi.
Je feignis de me résigner, mais d'abord j'essayai de lui faire comprendre qu'avant de m'é-
loigner ainsi, je devais avoir quelques préparatifs à faire, quelques ordres à donner, et je lui demandai la permission de me retirer un instant, ce qu'il m'accorda à la condition toutefois, ajouta-t-il en souriant, que je le laisserais s'installer pour m'attendre dans la pièce qui donnait sur l'escalier.
Je n'y mis aucun obstacle, et je me retirai.
Passer dans ma chambre à coucher, où, peu de jours auparavant, on avait justement pratiqué une ouverture qui communiquait avec mon nouveau logement, sortir par la seconde porte qui donnait sur le carré en face de celle que Cabet gardait à l'intérieur, sans oublier de les fermer l'une et l'autre à double tour^ franchir les escaliers, sauter dans ma voiture, et crier aux postillons : « En route! », tout cela avait duré moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter ici.
Trois jours après, je recevais au Havre une lettre de ma femme à qui la domestique, que
j'avais enfermée avec le commisàaire de police dans rappaftement, avait été tout raconter à Saint-Mandé.
^^Las d'attendre, Cabét s'était décidé à parcoVrir toutes les chambres, les unes après les autres, pour me chercher, et ne me voyant dans aucune, il avait fini par appeler le concierge,*^qui était monté lui ouvrir, en lui disant que j'étais parti depuis une heure.
Le rapport furibond qu'il adressa à l'État- Major arriva jusque sous les yeux du commandant de laj» garde nationale, le général Jacqueminet que cette aventure fit beaucoup rire, et, quinze jours après, l'amnistie était décrétée sans que personne eût songé à venir demander aucune restriction à mon égard.
' Enfin, j'étais au Havre! Après vingt longues années^ je le» revoyais, ces lieux tant désirés, toujours restés présents à mon esprit, mais vagues et confus, comme ces images chères
qu'on poursuit dans ses rêves, qu'on voudrait embrasser et qu'on ne peut saisir. Cette fois, je les voyais réellement, quoique mes yeux pourtant fussent remplis de larmes.
C'était bien cette terre qu'enfant j'avais foulée; c'étaient bien le quai, la grand' rue, l'église, la maison de mon përe, la jetée, et la plage avec son horizon immense.
Là, comme dans un demi-sommeil, je retrouvais ces lieux dont la vue me rappelait les joies naïves de mon enfance et leurs émotions d'autant plus douces qu'à cet âge elles sont encore vierges des soucis de la vie. La rue de la Gaffe et la maison où j'étais né ; Notre- Dame où ma mère me conduisait tous les dimanches; la porte d'Ingouville par laquelle, écolier espiègle, je m'échappais après la classe pour courir avec mes compagnons faire l'école buissonnière à la foire Saint-Michel. Les phares et les hauteurs de Sainte-Adresse, d'|)ù mon père, en redescendant le soir pour rentrer au logis après un jour de repos et de promenade, se plaisait à exalter ma jeune imagination, en m'invitant à m'arrêter pour con-
templer du sommet de la falaise ce spectacle grandiose du soleil se couchant dans les flots empourprés de l'Océan, et ne faisant plus avec le ciel, c'est-à-dire l'infini, qu'une seule et même voûte embrasée.
Je revoyais la famille ; mon pauvre père, mort encore jeune et si malheureusement; mon grand -père Mercheidt, V homme honorable!
qui dut à ce surnom que la ville entière lui avait décerné, d'être remis trois fois en liberté, après avoir été trois fois amené devant le tribunal révolutionnaire, sous l'accusation d'inculquer à ses élèves des idées royalistes.
On le voit, les années ont beau passer et les gouvernements se succéder, les hommes restent toujours aussi sots et aussi féroces.
Tous ces souvenirs se heurtaient à la fois dans mon esprit et dans mon cœur, et le gonflaient au point qu'il me semblait que j'allais suff'oquer.
Ma première représentation avait été pro-
mise aux pauvres. Le journal du Havre Tannonçait ainsi :
« 30 juillet 1832.
« Depuis midi, les portes sont envahies.
(( Jamais! *
« Frederick Lemaître est né au Havre. Oh!
alors ! !
« Il donne sa première représentation au « bénéfice des pauvres. Oh ! pour lors ! I ! . . »
L'accueil chaleureux que me firent les Havrais me fut d'autant plus sensible, qu'il s'adressait peut-être moins à l'artiste qu'au compatriote, qu'ils paraissaient heureux de retrouver après un long exil. Malheureusement, mon séjour fut de courte durée. Aux termes de mon traité avec le directeur du grand théâtre de Rouen, je devais débuter le premier septembre, et je ne pus donner au Havre qu'un nombre assez restreint de représentations. Mais je quit-
tai la ville avec la volonté bien arrêtée d'y revenir prochainement
A Rouen, la réception fut la même.
Le théâtre était devenu le rendez-vous de toute la jeunesse artistique de la ville, à la tête de laquelle se trouvait Adolphe Dumas, avec qui je fis alors connaissance.
C'est de cette époque que date notre vieille amitié qui ne s'est jamais démentie, et que je fus heureux de consacrer plus tard par un lien de famille, en lui donnant pour filleul mon cher Charles.
Tk *
' Adolphe Dumas était né à Bordeaux, si j'ai bonne mémoire. Il possédait bien en effet toute la fougue et toute l'exaltation des cerveaux du midi. Ayant fait d'excellentes études, il se crut ^agg^elé à devenir un. écrivain, un poète ! Après r avoir eu quelque temps: recours aux journaux pour arriver à produirjB ses premiers essais, il
publia un recueil de poésies : La Cité des hommes^ dans lequel se trouvaient certains fragments qui révélaient un talent profond et observateur.
Maïs le théâtre était le but de tous ses rêves; il n'y fut pas heureux.
Les quelques drames qu'il parvint à grand' peine à faire représenter, tels que Le Camp des Croisés au Théâtre-Français ; Mademoiselle de Lavallière à la Porte-Saint-Martin; et l* École des Familles au Théâtre-historique, quoique renfermant de grandes qualités, manquaient de cette originalité, de cet imprévu, qui seuls consacrent les véritables succès.
Il se croyait romantique parce que ses héros portaient ou la toque ou le frac; il était plus classique que Ducis ou Soumet. Il s'imaginait être un des rayons de Victor Hugo ; il n'en était que l'ombre.
Il est mort victime de son amour pour cette coquette qu'on appelle la réputation, la renommée, la gloire ! et qui ne laisse aux malheureux amants, qu'elle a dédaignés, qu'un grabat sur
lequel les pauvres fous meurent en lui donnant encore leur dernière pensée.
Dans ce voyage, je fus assez heureux pour décider peut-être de la carrière d'un homme.
Comme cela venait de se produire au Havre, la nouvelle de mon arrivée à Rouen était à peine connue dans la ville, que Ton demandait déjà l'Auberge des Adrets,
L'engouement du public pour cette bouffonnerie était tellement surexcité par tout ce qui en avait été raconté, qu'il le laissait pour ainsi dire indifférent à l'annonce d'ouvrages d'une valeur tout autre cependant, et dont le succès avait été pour le moins aussi grand.
Les affiches avaient beau promettre Richard d'Arlington^ La Mère et la Fille, Trente ans, la Tour de Nesle et autres; on venait bien sans doute, on accourait même, et l'on applaudissait, mais on voulait l'Auberge des Adrets!
J'avais précisément résolu de réserver .a
pièce pour la clôture de mes représentations. Outre que j'étais bien certain de n'en aiguillonner que plus, par cette attente, la curiosité générale, j'éprouvais encore un certain embarras à distribuer la pièce.
La troupe du grand théâtre de Rouen, qui passait à cette époque, et ajuste titre, pour l'une des premières de la province, était habituée à ne jouer que la haute comédie, abandonnant au petit théâtre le monopole des vaudevilles et des folies, et je ne voyais pas, dans tout son personnel, un seul artiste capable de jouer Bertrand, de façon à rappeler, même de loin, Serres ou Firmin.
J'étais fort perplexe, lorsque attiré un soir au Théâtre-Français, autrement dit : Théâtre des Eperlans, par le programme de l'affiche qui annonçait Prosper et Vincent et Ma femme et mon parapluie^ les deux créations de Vernet, je fus tout surpris d'y entendre, dans chacun de ces rôles, un artiste qui, quoique tout jeune encore, me parut doué de toutes les qualités qui constituent le véritable comédien : physique enjoué et sympathique, simplicité et
naturel dans le jeu, rondeur et bonhomie dans la démarche ; c'était complet.
— Quel est donc ce garçon? demahdai-je à Adolphe Dumas qui m'avait accompagné.
— C'est Hoffmann, me répondit-il; c'est le premier comique de la troupe.
. Ce nom m'était complètement inconnu.
— Mais c'est très bien dit, tout cela...
ajoutai-je, tout en continuant d'écouter; mais c'est très fort. Voilà mon Bertrand tout trouvé ; il y sera magniiBque.
— Comment ?
— Certainement; il faut que l'on donne le rôle à M. Hoffmann, et je n'en veux pas d'autre que lui !
— Y pensez-vous? me répondit Adolphe Dumas stupéfait. C'est impossible.
— Impossible, et pourquoi ? Les deux troupes ne sont-elles pas réunies sous la même administration, et le directeur n'est-il pas libre de distribuer, comme il l'entend, les ouvrages qu'il lui convient de jouer ?
— Libre ? ah ! bien , continua Dumas , il
ferait beau voir qu'un acteur du Théâtre des Eperlans osât se présenter sur la scène des Arts ! Vous ne connaissez pas nos abonnés ; ils briseraient tout.
— Vraiment ! lui répliquai-je ; cela irait jusque-là?...
C'était à moi que Ton prétendait faire valoir l'autorité de cette prévention ridicule qui n'a pour résultat que de perpétuer l'ignorance ; de cette hiérarchie qui consiste à proscrire le talent, au seul profit de la médiocrité; à moi, que le comité du théâtre Royal de l'Odéon avait contraint de végéter aux Variétés- Amusantes^ et de revêtir la peau du lion de Pyrame et Thisbé^ dans laquelle j'eusse étouffé sans doute, si Lafon et Picard n'étaient venus m'aider à la découdre, et ne m'avaient tendu la main pour me redresser sur les pieds ; c'était à moi que l'on venait parler de préjugés.
— Eh bien, mon cher ami, répondis-je à Adolphe Dumas, annoncez demain dans votre journal que je ne jouerai l'Auberge des Adrets sur le théâtre des Arts , qu'à la condition expresse que M. Hoffmann remplira à côté de
moi le rôle de Bertrand. Si MM. les abonnés persistent dans leur opposition, dites-leur bien que je fais immédiatement chercher des chevaux de poste, et que je retourne à Paris.
Adolphe Dumas essaya de répliquer; je demeurai inébranlable.
Le lendemain, l'article parut et fit beaucoup causer. Quelques abonnés, beaucoup plus têtus que les autres, ne voulant pas démordre de leur ostracisme à Fégard des artistes du petit Théâtre-Français, allèrent jusqu'à menacer la direction d'une cabale, si elle cédait devant mes exigences !
Mais, quand on fut bien convaincu que la résolution que j'avais prise de repartir sans jouer l'Auberge des Adrets était irrévocable, si l'on ne se rendait pas au désir que j'avais manifesté, la majorité des abonnés s'émut, et, dans une réunion provoquée à cet effet, il fut décidé que l'on voulait bien consentir, sur la demande de M. Frederick Lemaître, à laisser M. Hoffmann paraître, par extraordinaire^ et pour cette fois seulement, sur le grand théâtre de Rouen:
Ces messieurs mirent sur le compte de mon originalité! cette dérogation aux usages reçus, et leur amour-propre futsauvegai-dé.
Huit jours après, Hoffmann jouait le rôle do Bertrand avec un succès tel, que le soir même les abonnés demandaient à l'unanimité qu'il fit dès ce moment partie de la troupe du théâtre des Arts.
Quelques années plus tard, il était engagé par Nestor Roqueplan alors directeur du théâtre des Variétés, et venait créer à Paris cette série de joyeux vaudevilles, dont le souvenir est encore présent dans toutes les mémoires.
On voit, par cet exemple, quel pouvait êfrele fruit de la routine et de la tradition I
Combien d'inteUigences ne sont-elles pifs., mortes englouties sous cette vétusté ? "»'».
Dans une lettre, qu'il écrivait alors au directeur de la Revue de Rouen, Adolphe «Dianas, en y rendant compte de mes représentations mieux
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que je ne l'aurais fait moi-même, y. traçait, en peu de mots et de main de maître, l'histoire de la révolution théâtrale accomplie par cette école, que, par une bizarrerie étrange , on a surnommée l'école du romantisme, alors qu'elle se dépouillait au contraire de toutes les fictions du roman, pour se faire vérité.
Loin de moi la pensée de rappeler ici un article flatteur de journal; mon seul désir est de conserver ce souvenir d'un ami, où, tout en laissant la plus large part à l'amitié, il n'a pas oublié cette chère et vaillante Dorval, la véritable héroïne de Trente ans et de Manon Delorme^ éloignée, elle aussi, du théâtre de nos succès communs.
Et puis enfin, il faut bien que je laisse parler les autres, quand il s'agit de moi.
« Bien des bonnes gens disaient encore de (( Hugo, il y a quelques années, qu'il n'était « romantique que parce qu'il ne pouvait être (( classique, et que c'est involontairement et
« comme par prédestination qu'il rompait avec (( cette banale phraséologie académique qu'on (( appelait le style de bonnes études, ou plus « poétiquement parfum d'antiquité. Ils ne « savaient pas qu'il avait eu à choisir, comme « nous tous, et que s'il s'était arrêté à ceci ou « à cela, c'était après mûre délibération. Pauvre « Hugo, à qui on faisait faire des péchés d'igno- « rance, lui, l'un des plus grands travailleurs « de ce temps. Mais c'est la critique qui disait « cela : la bête à une tête !
« Lui aussi, ce pauvre Frederick, n'a pu (( qu'à grand'peine se faire déclarer respon- « sable de sa belle gloire. Si cet homme- là, (( disait-on, joue le drame, c'est que ça lui est « venu comme ça, sans qu'il s'en doute, et à « son insu ; il s'est trouvé poussé au boulece vard : mon Dieu ! le vent contraire l'eût « poussé rue Richelieu. Le génie est chose « inerte et passive ; pourquoi lui tenir compte « de ses déterminations? Vous croyez qu'il « s'est voué au drame, de prédilection? Erreur, « il ne connaissait pas la tragédie ; il n'a pas « eu le choix. Frederick, qui avait subi sept
« ans d'épreuves classiques à TÉcole royale de « déclamation et qui sait par cœur tout le réper- « toire du Théâtre-Français, depuis Corneille « jusqu'àDubelloy ! N'importe, c'est un des plus « grands assassins dramatiques ; mais il faut le « sauver par des circonstances atténuantes , « écartons la préméditation. C'est l'opinion pu- « blique qui disait cela : la bête à mille têtes !
« Pauvres fous que nous sommes, quand « nous nous avisons de jaser dans la rue, ou le « coude appuyé sur la cheminée d'un salon, la (( jambe droite passée sur la jambe gauche, des (( raisons cachées des rois, même constitution- « nels, et des hommes de génie ! Pays incon- « nus, qu'on ne sait pas quand on n'y a pas (( été, voyage d'imagination.
« Ce que Frederick a fait au théâtre, il l'a « fait sciemment, avec sa stratégie à lui et ses <( plans de campagne. On n'arrive pas à de si « grands résultats sans de savantes combinai- « sons. Il s'est mis de toute sa force et de toute « sa volonté à la grande révolution qui se fait « vers le vrai, depuis notre vie de tous les « jours jusqu'aux plus hautes conceptions du
poète et du philosophe ; il a révolutionné le théâtre comme Talma Teût fait, si les éléments ne lui eussent pas manqué, et, de Charles VI à Richard d'Arlington , il n'y a peut-être que la distance de temps. C'est à la fois l'éloge du mort et du vivant. L'un a testé, l'autre a recueilli. Repos pour Talma, gloire pour Frederick.
« Frederick avait commencé par convertir à lui ce que les boutiquiers et les concierges de bonne maison appellent le peuple, puis ( les artistes, les hommes de travail qui savent ( où est la vérité, puis les gens de commerce, ( puis l'aristocratie financière, puis la noblesse ( héréditaire; et, à part quelques boudoirs à ( l'entour de Saint-Germain-des-Prés, où l'on ( boude avec du fard au visage et un chien sur ( les genoux, contre toutes les révolutions ( possibles, je ne lui sais plus une hérésie, ( tant son culte est bien établi. A présent que
< le voilà roi, il voyage en monarque, en empe- ( reur romain ; il visite ses sujets de province ( pour s'assurer de l'amour des populations. Il
< a raison; tout l'empire n'est pas à Rome.
« Remercions-le d'abord d'avoir songé à nous. « C'est bien peu que des félicitations de bien- « venue, en retour des dix admirables repré- « sentatiojQS qu'il nous donne, et qui, avec « celles de M"" Dorval, doivent entrer dans « l'histoire de Rouen.
« On a dit que Richard était Mirabeau ; Fré- « dérick y a mis du Napoléon. Quelle grande « et belle étude de la passion, dans ce calme de « l'ambition qui trompe tout le monde, et qui « ne tromperait pas un enfant, si elle s'oubliait « à perdre son manteau de glace. — « Anna « Grey, as-tu donc seule conriu Richard? » — « Surprendre ses plus proches , sa famille au « coin du feu ! Quelle double écorce il faut « avoir? — « Vous ne m'avez donc jamais aimé? « — Jenny, vous êtes folle ! » — Napoléon disait : « Cette bonne Louise I elle est naïve jusqu'à la « bêtise. — Puis, quand* François, l'empereur, « trompait une de ses vues européennes :
« « Ton père est une vieille ganache, » disait-il « à Marie-Louise d'Autriche. — Voilà Richard. « — Frederick, vous avez rendu avec génie et « bonheur l'ambition, la passion qui prend et
« quitte, sans s'altérer, la forme de toutes les « autres ; vous n'avez oublié aucune nuance, « vos teintes sont mélangées de main de mai- « tre ; vous êtes un grand peiûtre.
« \oiciTaa.miena.ni le Joueur, Depuisl'homme « noble, riche et considéré du monde, jusqu'à « l'homme dégradé, pauvre, réduit à la misère « avec le crime dans le cœur et les haillons sur « la peau, il passe par toutes les conditions de « la vie, et, ce qui est plus encore, de notre « vie accidentelle à nous, si difficile à rendre « pour l'artiste, parce qu'elle n'est vraie que « d'une vérité convenue, du moment et des « circonstances. Eh bien ! Frederick ne s'est « pas trompé une seule fois; son crayon est « toujours sur la ligne. Pour ceux qui l'ont vu (( à Paris, et d'assez près, il est sublime dans « la scène du conseil de Richard et dans la (( cabane du bûcheron du Joueur. Un homme « qui reproduit ainsi à vif toute la société de « son temps, avec cette puissance et à ce degré « de vérité, savez-vous ce que c'est? Je n^n « voudrais pas davantage pour décider de « l'étendue de son génie di'amatique, et pour
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« l'avouer chef de la scène française, en haut « et en bas.
« Frederick a fait à' Othello plus que ce « pauvre Ducis ; il a rhabillé son squelette, il « a mieux dit les vers qu'ils ne sont écrits, il a « été vrai dans une poésie fausse et préten- « tieuse, il a été nerveux dans une versification « molle et détendue. Mais tout cela n'est rien ; « c'est une ode dans la vie de Hugo ; une élé- « gie dans la vie de Lamartine, c'est un mo* « ment, une pensée.
« La Mère et la Fille est quelque chose de « plus ; c'est une composition large et sévère, « une étude vraie avec des choses si fines de « sentiment, qu'il vous faut un bon œil et une «j bonne loupe pour voir les perfections de dé- « tails, tant c'est travaillé menu, au milieu (( d'une composition en grand. Frederick, la « Mère et la Fille est votre École des Vieillards. « Le saut vous a moins coûté qu'à Talma, « car votre drame jusque-là n'avait pas été « héroïque. Vous avez été bourgeois avec « moins d'efforts que lui. J'ai vu jusqu'au nœud « de votre cravate, votre mouchoir blanc roulé
« en peloton dans vos deux mains jointes, et « votre sortie du quatrième acte, que vous « faites avec vos mains dans vos poches, tout « d'action et sans comédie. Je ne donne cette (( analyse que comme preuve de ce que je « disais tout à l'heure ; je ne parle de l'acteur (( que pour faire jugei* l'homme. Frederick « n'est pas un Richard, un Othello ; il n'est « pas un drame, il est le Drame, comme je le « disais de M"* Dorval. Sa réalisation va jus- « qu'où le poète conçoit. Voulez-vous mon der- « nier mot? La tragédie est morte avec son « personnel, et la comédie française avec elle. « Les vieux amours-propres ne se sont soute- « nus qu'en se ruinant, et le drame s'est enri- (( chi de gloire et d'argent. Frederick, l'homme « d'instinct et de génie, est monté seul, ou « presque seul, même à présent, de Cagliostro (( à Richard d'Arlington^ et Richard est le « dernier terme de la progression du théâtre, « jusqu'à présent, comme Frederick. Où s'ar- « rêteront-ils l'un et l'autre ?
« Frederick en est à sa dernière représenta- « tion, il est4éjà jugé à Rouen : vrai comme la
<( vérité, d'une grande conception et d'une exé- « cution puissante. Et cependant, ce n'est rien « que de le voir jouer quelques rôles à la hâte, (( comme en passant, au milieu d'un personnel 6 nouveau, d'un répertoire impromptu, et de « soirées qui, malgré la volonté et le talent de « chacun, gardent toujours un air d'improvi- « sation. Il faudrait l'avoir suivi assidûment à « la Porte-Saint-Martin, dans sa maison et « chez lui en quelque sorte , avec sa famille « d'artistes, ouvrant l'année par le Cocher de a fiacre, Cardillac, Cartouche, et la fermant « avec Méphistophélès, Napoléon ou Richard.
« Vous qui n'avez vu Frederick qu'en repré- « sentation, vous ne connaissez que la peau du « lion. Frederick de Paris reste à Paris et n'en « sort pas. Madame Dorval dit de lui : Il me « donne la moitié de son talent ! Frederick en c( dit autant de madame Dorval, ce qui établit « que Rouen n'a encore applaudi que la moitié « de l'un et de l'autre.
« Ce n'est pas sans dessein que je rapproche c< toujours leurs deux noms ; c'est qu'ils sont tt frère et sœur ; le public de Paris les a élevés
(( aux mêmes applaudissements, à la même Il gloire, presque toujours à côté l'un de l'autre, « dans ce même théâtre de la Porte-Saint-Mar- (( tin, dont ils subissent tous deux à la fois un « arrêt de proscription , un exil moitié forcé, « moitié volontaire. Car vous aurez de la peine « à le croire, vous qui renversez depuis quarante « ans tous les privilèges, on proscrit encore ! c< Et pour cela, il n'est pas nécessaire d'être roi « de France ; un simple directeur de théâtre « suffit. L'avenir de l'art peut en être comprott mis ! Qu'est-ce que cela fait ? Frederick et ce madame Dorval, ces deux fortes voix de vérité « peuvent être étouffées, et la pensée est muette « sans la voix, surtout au théâtre, et la révo- « lution dramatique peut en rester là, comme c( avortée I Qu'importe pourvu qu'un homme « en tire argent et une femme vanité.
(( Frederick et madame Dorval ont raison, et « mille fois raison ; ce qu'ils font dans ce mo- « ment, c'est de l'indépendance. L'art est aussi « une liberté ; il faut bien prouver à tous ces « gens de négoce, que le génie a une autre « valeur que quelques sous.
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« En attendant que la justice arrive à pas « sourds, les départements les dédommageront (( de leurs sacrifices. Ils étaient rois de Paris, « eh ! bien, ils seront rois de France. »