‹ Souvenirs de Frédérick LemaîtreChapitre 15 sur 33 · IL A ENCORE SA MONTRE · texte numérisé non relu

IL A ENCORE SA MONTRE

Pendant ce temps, Victor Hugo avait apporté son drame de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint- Martin, en y mettant deux conditions, c'est que le rôle de Lucrèce serait créé par Georges, et celui de Gennaro par moi.

La nouvelle m'en fut donnée à Rouen, comme je me disposais à continuer ma tournée en province.

Un moment j'hésitais. Je ne pouvais me faire à la pensée de rentrer dans cette maison d'où la délicatesse et la loyauté semblaient être bannies pour toujours.

D'un autre côté, la perspective de créer un rôle dans un drame de Victor Hugo était bien

séduisante ; de plus, c'était pour moi Toccasion de rentrer à Paris, et de me rapprocher de ma femme et de mes enfants dont j'étais séparé pour la première fois.

Je revins.

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La première représentation eut Ueu le 3 février.

Le succès fut prodigieux.

Les ennemis politiques de Victor Hugo essayèrent bien de s'en prendre au poète en attaquant son œuvre. Tout ce qui était nouveau, .tout ce qui était hardi, devenait le prétexte d'une manifestation. Quand, au cinquième acte, les cinq cercueils rangés en ligne apparurent au fond du théâtre, et qu'on vit Gennaro se dresser pour crier à Lucrèce Borgia' : « Il en faut un sixième, madame ! » les sifflets se déchaînèrent comme une tempête ; d'un autre côté, les applaudissements y répondirent avec fureur, et ce ne fut qu'à la vingtième représentation que les sifflets, s'étant décidés à abandonner la

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partie, le véritable public, venu pour connaître la pièce, put écouter et entendre la fin.

Aujourd'hui, la critique est tombée dans l'oubli, et l'œuvre magistrale est demeurée debout.

Par un rapprochement qu'il fait dans sa préface entre Lucrèce Borgia et le Roi s'amuse^ si maladroitement interdit trois mois auparavant par un ministre trop complaisant, Victor Hugo expose lui-même la grande pensée qui a présidé à l'enfantement gigantesque de ces deux drames, mieux que ne pourrait jamais le faire aucun de ces innombrables Zoïles, qui, impuissants à produire par eux-mêmes, prétendent juger les maîtres, et s'évertuent à analyser des œuvres, dont la conception première leur échappe parfois.

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Pour succéder k Lucrèce Borgia, Harel, après avoir hésité quelque temps, avait fini par fixer son choix sur Béatrix Cenci^ de monsieur de Gustine.

Le marquis de Custine était un gentilhomme dans toute Tacception du mot ; quoique excessivement riche, il cultivait les muses à ses moments perdus.

Un jour, il m'apporta le manuscrit d'une tragédie en cinq actes et en vers, Béatrix Cenci, en me demandant de vouloir bien être le parrain de son œuvre, dont il me destinait, me dit-il, le rôle principal.

Je lus la pièce, et je fus étonné d'y trouver certaines qualités rares chez un écrivain n'ayant encore jamais travaillé pour le théâtre. J'en parlai à Harel, qui , après renseignements pris SUT la. positio7i financière de l'auteur, reçut son ouvrage.

Encouragé par ce premier succès, monsieur de Custine se hasarda à demander Dorval. Le cas était grave ; Harel, avant de répondre, éprouva le besoin de prendre plusieurs prises de tabac, ce qui lui donna le temps de consulter Georges.

On commençait à s'émouvoir dans Paris de cet exil occulte qui tenait Dorval éloignée de la scène, et lui fermait les portes d'un théâtre

' OÙ sa place était marquée. La direction accorda à l'auteur ce qu'il lui demandait, et y mit d'autant plus de grâce, que non seulement elle fondait intérieurement peu d'espoir sur la pièce, mais qu'encore il était avéré, et sans qu'on pût

. savoir pourquoi, que Dorval ne possédait aucune des qualités voulues pour jouer la tragédie. En laissant Dorval créer IsiBéatrix de monsieur de Custine, Georges n'était pas fâchée de ménager par ce moyen à celle, qu'elle redoutait si fort d'entendre applaudir à ses côtés, l'occasion de remporter un échec.

La pièce fut mise en répétitions, mais que de temps elles durèrent I Un jour, c'était huit ou dix mille francs qui manquaient pour achever les décorations ; une autre fois, c'était pour l'achat et la confection des costumes, que l'on faisait donnera monsieur de Custine une somme à peu près équivalente. Enfin, deux jours avant la représentation, Harel parvint à lui persuader qu'il était d'usage qu'un auteur, qui n'avait

encore été joué sur aucun théâtre, achetât les trois premières représentations.

C'était quinze mille francs que l'on demandait à monsieur de Custine de débourser, mais les trois recettes étaient pour lui, et devaient indubitablement dépasser ce chiffre !

Je me trouvais là en ce moment ; je voulus me retirer, moins par discrétion, que honteux pour moi-même d'être obligé d'assister à un semblable débat ; on me retint, et le pauvre marquis de Custine ne partit qu'après avoir bel et bien signé un bon de quinze mille francs, payable à vue, qu'il laissa entre les mains de Harel.

C'était environ trente mille francs que lui coûtait sa pièce.

J'étais scandalisé, et ce mot qui m'échappa, lorsqu'il fut sorti , et qui fut répété depuis comme une simple raillerie : « Vous le laissez partir ? Il a encore sa montre ! » exprimait mon indignation mieux que tout autre n'eût pu le faire.

Béatrix Cenci fut jouée et obtint un succès fort honorable. Dorval y fut belle, très belle, et

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réalisa au delà de tout ce que Ton pouvait espérer Tidéal rêvé par l'auteur.

Le lendemain de la troisième représentation, la pièce était retirée de Taffiche sans aucune explication, et Ton annonçait au bas, comme prochaine, la reprise de la Tour de Nesle, pour la rentrée de mademoiselle Georges.

Le procédé était dur ! mais la direction, paraît-il, était dans son droit, et nul n'avait rien à réclamer. Monsieur le marquis de Gustine s'exécuta en grand seigneur, et Dorval se consola en allant créer au Théâtre - Français Chatterton et Angélo .

La jalousie et l'envie sont mauvaises conseillères. Arrêter un ouvrage à la troisième représentation, alors que l'accueil fait à cet ouvrage semblait prendre toutes les proportions d'un succès, et cela surtout, quand on avait fait espérer à l'auteur qu'il pourrait par ce moyen rentrer dans une partie de l'argent qu'on lui avait fait débourser, à l'aide d'un emprunt

forcé! constituait non seulement une vilaine action, mais encore un acte de mauvaise administration.

C'était plus qu'une indélicatesse, c'était une faute.

Annoncer la reprise de la Tour de Nesle, avec mademoiselle Georges, c'était très bien ; mais Marguerite de Bourgogne ne résume pas la pièce à elle seule ; il fallait un Buridan. Bocage était en province, et ne semblait nullement disposé à revenir. Le procédé, dont on avait usé vis-à-vis de monsieur de Custine, m'avait touché de trop près, pour qu'on pût supposer que j'y fusse demeuré indifférent, et la façon cavalière, avec laquelle le rôle m'avait été retiré, l'année précédente, semblait rendre impossible toutes démarches vis-à-vis de moi.

On ne trouva rien de mieux que d'aller chercher Delestre qui jouait en ce moment la pièce au théâtre de Belleville. Delestre, encore inconnu au public de la Porte-Saint-Martin, ne réalisa peut-être pas complètement pour lui le type du personnage créé par Bocage ? Toujours est-il qu'on eût dit que les recettes étaient demeurées

SOUS le coup de la peste et de la guerre civile, et chaque soir la salle était vide.

Il fallait aviser. Après longue délibération, on se décida avenir à moi. Mon premier mot fut un refus formel.

Cependant, mieux conseillé par les personnes qui m'entouraient, que je ne l'avais été d'abord par mon amour-propre blessé, je me demandai s'il était bien raisonnable de résilier une seconde fois mon engagement ? Je voyais à qui j'avais à faire, et n'était-ce pas de la dignité mal placée, que d'agir dans cette circonstance contre mes intérêts?

Après tout, je ne faisais que rentrer dans mon bien ! J'avais autour de moi ma famille, mes enfants, dont le nombre promettait de grandir encore, puisque, trois mois après, le 25 août, ma femme me donnait justement, pour mon bouquet de fête, un beau et gros garçon, monsieur Napoléon.

J'acceptai de rentrer dans la Tour de Nesle.

Les tribulations sans nombre, dont ce drame était l'objet depuis un an, avaient eu trop de retentissement dans le public, pour que la eu-

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riosité ne fût pas surexcitée au dernier point. Georges accepta cette fois la situation sans en laisser paraître le moindre dépit, et, dès ce moment, la pièce prit son essor vers ce succès qu'un demi-siècle bientôt n'a pas encore épuisé.

Un mot épique de Harel résumera gaîment le récit de cette longue épopée.

Ne sachant trop comment, sans blesser la susceptibilité de l'artiste, remercier Delestre du dérangement qu'il lui avait occasionné, Harel, pour se résumer, après être venu dans sa loge pour lui adresser les compliments d'usage, ne trouva rien de mieux que cette phrase :

— Mon cher ami, vous avez joué Buridan en honnête homme !

Après quoi, il lui offrit une prise de tabac, et se retira.

Delestre ne s'en formalisa pas autrement.

Harel était connu pour ses excentricités, ses mots souvent heureux, ses goûts quelquefois singuliers.

Entre autres affections, il avait un penchant

très prononcé pour les cochons de lait.

Alexandre Dumas et Jules Janin lui en envoyèrent un pour ses étronnes.

Harel, en apercevant Dumas le lendemain, s'écria tout joyeux, du plus loin qu'il le vit :

— J'ai reçu mon cochon ! je l'ai couché avec moi I

— Je sais, lui répondit tranquillement Dumas, je viens de le voir, il m'en a dit autant ! . . .

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