‹ Souvenirs de Frédérick LemaîtreChapitre 16 sur 33 · ROBERT-MACAIRE · texte numérisé non relu

ROBERT-MACAIRE

Les grandes chaleurs de juillet et d'août avaient peu à peu éloigné le public du théâtre ; les recettes périclitaient tous les jours, et Harel se voyait au commencement de l'hiver sans un ouvrage devant lui, sur lequel il pût fonder l'espérance d'un succès.

C'est alors que je lui donnai le conseil de tenter une reprise de l'Auberge des Adrets, la pièce étant réduite en deux actes, avec un dénouement nouveau, qui consistait à faire jeter, des avant-scènes sur le théâtre, deux gendarmes par Robert-Macaire et Bertrand, qui se sauvaient à la suite de cette équipée.

La pièce ainsi modifiée et accompagnée,

tantôt d'une reprise de Richard d'Arlington, tantôt d'une reprise de Trente ans, et même de la Tour de Nesle, tint l'affiche pendant plus de trois mois. Grâce à ce dénouement burlesque, qui remplaçait d'une façon si avantageuse le dramatique fort douteux du troisième acte, la reprise de cette bouffonnerie dépassa au delà de toute imagination le succès de la création.

Serres, dans Bertrand, laissa loin derrière lui son devancier, malgré toute l'intelligence que Firmin avait pu apporter dans la composition de son rôle ; il y fut ébouriffant, il y fut hideusement beau.

Ce regain de succès inespéré me suggéra la pensée de donner à ces deux types un cadre plus étendu, qui permît tout le développement qu'exige l'étude de véritables caractères, et d'en faire alors une comédie de mœurs.

Robert-MacairCy n'était-ce pas en effet la personnification de notre époque, l'image de cette société corrompue où chacun cherche à s'enri-

chir sans travail, où l'ignorance et la médiocrité convoitent Théritage du mérite et du génie ?

On admet volontiers Cartouche et Mandrin, bardés de poignards et de pistolets, la figure cachée sous de longues barbes et de larges chapeaux, dévalisant, pillant, égorgeant sur les grands chemins, mais on crie au scandale et à l'immoralité, en voyant Robert-Macaire et son beau-përe, le baron de Wormspire^ vêtus de noir et gantés comme tout le monde, se promener tranquillement sur le boulevard, en sortant de la Bourse, organiser des agences, former des sociétés en commandites, fonder des journaux, ouvrir de splendides salons, pour y donner à jouer, et marier leurs maîtresses ou leurs filles déjà prostituées.

N'avez-vous jamais rencontré de ces barons de Woraispire, chamarrés de croix et de cordons, dont l'existence est un problème, comme la fortune et le nom ?

Ne vous souvient-il plus que le monde est bourré de ces Antigones de trente ans, veuves d'un officier général, tué n'importe où, et

auxquelles, sur ses vieux jours, un oncle, un tuteur, un père, donne une dot et un mari ?

Et cette scène de pauvres actionnaires, ne Tavez-vous jamais vu jouer? N'a-t-on pas sur les lèvres, prêt à vous échapper, le nom de tous ces charlatans d'industrie, qui, sans un sou vaillant, sans autre garantie souvent qu'un nom d'emprunt, un nom volé, annoncent pompeusement une œuvre philanthropique, une œuvre utile, au prospectus de laquelle on se laisse prendre, depuis la souscription de dix francs jusqu'à celle de mille? Et puis, quand les souscriptions ont payé un hôtel, des chevaux, ne vous souvient-il pas qu'on fait un nouvel appel de fonds ; qu'on se plaint de la concurrence ou de la mauvaise foi pour expliquer le déficit qu'il faut combler? Alors les moins osés de ces hauts entrepreneurs mettent la clef sous la porte, vendent l'entreprise à des niais, et publient que l'affaire n'a point marché, faute de fonds, et s'en vont en entreprendre une nouvelle avec des actionnaires nouveaux.

Mais les plus osés, ceux qui ne perdent point la tête, font comme Robert-Macaire ; ils appuient

sur une affaire nouvelle l'affaire qui croule, et, sans changer d'actionnaires, ils leur demandent bravement de l'argent, non pour l'entreprise existante, fi donc ! mais pour l'entreprise qui va surgir. On renvoie le partage du dividende à la liquidation des deux affaires, si ce n'est pas à la troisième qu'on a en vue, et pour laquelle encore il faut de nouveaux fonds.

Combien sont venus rire à V Auberge des Adrets, et n'ont crié au scandale en voyant Robert'Macaire, qu'après s'y être reconnus? .

Benjamin Antier et Saint-Amand, les deux auteurs de F Auberge des Adrets^ devinrent tout naturellement mes collaborateurs, et la pièce fut mise en répétitions.

Mais Harel, qui l'avait reçue, n'était pas le seul maître ; Georges et son entourage, lui rappelant ses antécédents littéraires, parvinrent à lui persuader qu'une semblable production était indigne d'une scène comme la Porte-

SaintrMartin, où Tannée suivante, par parenthèse, Georges, dans la Tour de Nesle, devait servir de lever de rideau aux lions de Wan- Amburg, et aux Arabes^ engagés pour exécuter des sauts périlleux par-dessus des sabres et des piques !

Les critiques scrupuleux, gardiens des vertus sociales et domestiques, ayant à leur tête Jules Janin,le pudibond J.J., lequel, toujours attaché à Harel et à Georges... entreprit, avant même son apparition, une guerre d'extermination contre ce pauvre Robert-Macaire,

« Pour moi ! s'écriait-il, au bas d'un de ses intègres feuilletons, qu'il soit enterré sous les ordures ou plongé dans la hotte du chiffonnier, ou perdu dans le cloaque parisien, ou traîné dans le tombereau de Clamart, Robert-Macaire est mort ! »

L'auteur moraliste et vertueux, qui sut si bien dépeindre une scène de la Morgue dans l'Ane mort^ et tracer un tableau si fidèle des filles de Séjan dans Barnave, devenait délicat sur les mots et sur les choses. Il ne voulait pas admettre l'existence de ces faiseurs qui prônent

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si haut la patrie, la famille, la paternité, l'amour, l'amitié ; il n'admettait pas que tout cela fût mort dans le fond de leurs cœurs, et qu'en se proclamant les défenseurs de la morale et de la société, ils n'eussent d'autre but que de satisfaire leurs passions, et de vivre de ce qu'ils méprisaient.

Fatigué par les tracasseries continuelles d'une coterie sans exemple, il me fut impossible de me contenir cette fois plus longtemps. Je retirai la pièce, et je résiliai de nouveau mon engagement avec la Porte-Saint-Martin.

Six mois après, comme je rentrais d'une tournée dans le Midi, je reçus un matin la visite de Mourier, directeur du théâtre des Folies- Dramatiques.

Quoique nous fussions d'anciennes connaissances, ce ne fut pas sans une certaine hésitation qu'il me fit part du motif qui l'amenait.

« Mon cher Frederick, me dit-il, j'attendais « votre retour avec impatience, car j'ai une

« proposition à VOUS faire. Peut-être allez-vous « la trouver bien téméraire, aujourd'hui que « vos prodigieux succès vous ont placé si haut, « et si vous la rejetez, je vous en demande « d'avance l'absolution au nom de notre vieille « amitié.

« En quittant la Porte-Saint-Martin, vous « avez emporté avec vous la pièce de Robert- « Macaire^ et pas un directeur n'est encore « venu vous la demander, effrayés qu'ils sont (( tous par cette croisade qu'ont entreprise « contre elle certains critiques par trop chastes, (^ avant même qu'elle n'ait vu le jour. Moi, je « vous avoue en toute sincérité que cela (( m'est parfaitement indifférent, bien au con- (( traire ! Et sans plus de préambule, je viens « vous demander si, quelque infime que soit « mon théâtre, vous voulez créer Robert- « Mdcaire chez moi? Voici un engagement « en blanc ; signez, vos conditions seront les « miennes. »

Et, joignant l'action à la parole, il me mit un engagement wx la table.

Cette manière franche et loyale d'^.border la

question m'ébranla fortement ; la nouvelle de cette coalition puérile formée en mon absence par les directeurs de Paris, et qu'il m'apprenait, car je l'ignorais, me fit sourire de pitié, et quand Mourier me tendit la main en me disant :

— Eh bien?

Je lui répondis :

— Pourquoi pas?

Trois jours après, la pièce entrait en répétitions au théâtre des Folies-Dramatiques, et, le 26 juin 1834, le rideau se levait sur l'enterrement de Robert-Macaire.

Le succès fut ce que tout le monde sait, et le point de départ de la fortune de Mourier qui mourut deux fois millionnaire !..

« Méry, le poète marseillais, improvisateur « merveilleux, critique spirituel à ses heures.

« parlait ainsi de son acteur aimé, en rendant « compte de son œuvre :

n Tous les soirs il se montre sur son théâtre, u plein depuis la base, où le parterre en casu quetto et en chemise trépigne d'enthou- « siasme, rit do son franc et gros rire, jusqu'au « comble où bourdonne et gazouille le paradis « en coiffe déplissée, la robe et les cheveux en (( désordre. Le théâtre n'a sur le seuil ni haut (« portique, ni voûte de pierre, ni auvent en (( coutil supporté par des colonnes dorées, et « cependant les équipages du grand monde, « les tilburys de la jeunesse fashionable s'ar- (t rètent à la porte et les marchepieds s'y dérouu lent sous la main des laquais en livrée. Les u banquettes de ses galeries sont recouvertes u d'une étoffe qui, dans son neuf, pouvait être u du velours d'Utrecht; dans les loges, pas « une glace pour se mirer I et cependant les H femmes élégantes et jeunes, pour venir s'asi< seoir sur ces banquettes, quittent leurs y^ divans soyeux, et, pour cette salle où Tatu mosphèro est étouffante, leurs appartements M aérés et émaillés de fleurs. Pour ce théâtre

aussi, rOpéra lui-même est déserté par cette blafarde jeunesse d'avant-scène et de foyer, si vaine de sa coiffure, de la coupe de ses habits, de ses bottes vernies, de ses gants jaunes et de ses joncs à pomme d'or ciselé.

Tout le monde qu'on est convenu d'appeler le monde de distinction, le monde des belles manières, qui, entre deux bâillements, deux sourires ou deux œillades, disserte à froid sur l'audace des poètes ; ce monde « au langage fleuri qui délaie du carmin pour se faire rougir d'un mot, qui s'efi'arouche d'un geste, murmure contre une situation équivoque, et fuit l'audace d'un regard derrière les jours de l'éventail, sait du reste que le langage de Robert-Macaire n'est rien moins que fleuri, que les gestes n'y sont rien moins que réservés, que les situations y sont plus que risquées, et que plus d'une déchirure aux vêtements laisse voir les chairs à nu ! Il le sait, et pourtant il y va. Une force irrésistible d'attraction l'y pousse malgré lui. Qu'est-ce donc que ce succès de popularité attaché à ce Robert-Macaire ?

« Qu'est-ce que cette espèce de magnétisme « qui communique l'électricité à tous les « anneaux de la chaîne parisienne, la tord, la i( replie sur elle-même, et la roule, bon gré, « mal gré, vers le même lieu ; la grande dame « comme la grisette, l'homme de salon comme « l'homme du peuple? Nous-mêmes, enfin, « d'où vient que, oubliant les habitudes de la « presse qui vit si vite, pour qui le tumulte et « la gloire de la veille sont emportés par le u tumulte et la gloire du lendemain, d'où vient « que nous vous entretenons si longuement de (( ce RobertrMacaire, et que nous vous rendons (( compte de l'étonnante popularité attachée « aux guenilles de cet homme, qui finit par « habiter dans les salons dorés ?

« Ne vous imaginez point que cette populace rite lui vienne seulement de ce que Frederick « est l'acteur que vous savez, mon grand « acteur, à moi, retraçant à lui seul toutes les « diverses espèces d'hommes qui grouillent « dans la grande fourmilière qu'on appelle « société. Elégant comme un homme de salon, " brutal comme un homme des halles, timide

« comme un enfant, effronté comme un valet, « naïf comme une jeune fille, confiant comme « un bourgeois, débauché et roué comme un « blafard et un fripon, taciturne comme un « conjuré, franc et rieur comme un bon et (( joyeux convive, sombre comme le nuage qui « amasse la foudre, éclatant comme le tonce nerre, toujours et partout, tragique admi- « rable ou bouffon sublime, vous inféodant à « lui, vous passionnant de sa passion, enfonce çant ses ongles dans votre cœur comme il « les enfonce dans ses chairs, vous faisant « pleurer de ses larmes à suffoquer, et vous « faisant rire de son rire à vous rouler sous u les banquettes. Non, ce n'est point cela seu- « lement qui lui attire la foule. Il a été d'un (( sombre bien plus terrible dans le Joueur, « d'une effronterie aussi complète dans rÉcri- « vain public, d'une aussi diabolique fascina- (( tion dans Faust, et d'une fatuité aussi <( bouffonne sous les haillons de Macaire voya- « geur. La foule ne lui vient pas de cela seul « que Robert-Macaire est un adroit filou qui « se pose bien dans le monde, et qui a autant

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de sang-froid, les mains dans vos poches que dans les siennes, car il avait été bien autrement osé, bien autrement fashionable dans sa danse à la noce de F Auberge des Adrets, et en déjeunant avec MM. les gendarmes, il avait eu un tout autre aplomb, ma foi !

« Ce qu'on vient voir ainsi, c'est Facteur , le Prométhée qui donne le mouvement et la parole, la couleur et la vie à ce personnage dont il fait un pamphlet de chair et d'os.

« Voulez-vous savoir de quoi Robert-Macaire, à l'aide de l'ironie et de la parodie, est de nos jours la vivante image ? Regardez son point de départ, suivez les phases de la vie qu'il traverse, et voyez où il arrive. Echappé des bagnes, il se grandit jusqu'à l'exploitation en grand de la crédulité publique, et se sauve dans l'impunité. Il s'arrête à une méchante auberge où il vole, il arrive dans des salons dorés où il vole, et il part en ballon avec sa fortune pour aller exercer ailleurs son industrie. Est-ce que ce n'est point là ce que vous voyez chaque jour dans notre société? Est>-ce que le désintéressement n'est point une

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« moquerie, l'honneur une déception, la pro- <( bité une duperie ; tous les grands mots qui « attirent les sympathies de la foule, philan- « thropie, bien public, liberté, ne sont-ils pas un (( marche-pied pour les parvenus? Les hon- « neurs, un rocher élevé où le serpent qui rampe « arrive plus vite que Taigle qui fatigue ses « ailes à planer au sommet où il ne peut se « poser faute d'espace? La société n'est-elle pas « enfin un ignoble tripot où les dissipés ne « laissent de chance qu'aux fripons ?

« Et puis, quelle allégorie vive et palpitante « d'actualité que cette fuite de Robert-Macairc « avec toute son auguste famille ! Pendant que « la justice enfonce les portes, le crime s'en va « par les fenêtres ; pendant qu'on le pourchasse « à terre, qu'on lui ferme toutes les issues, (( lorsqu'on croit le tenir, votre serviteur ! le « voilà qui file en ballon.

« Oui, en ballon, expression juste de ce qui « se passe dans cette société toute d'exception. « Comme le crime ne s'y commet point par les « voies ordinaires, les voies d'impunité ne sauce raient être ordinaires non plus. Les navires.

« les chevaux de poste, la vapeur, étaient des « moyens usés. On a pris le ballon ! Le ballon, « voilà désormais le refuge de toutes les indus- « tries.

« Vous comprenez à présent l'empressement « du public pour ce Robert-Macaire, qui, de ce « point de vue, cesse d'être un caprice ou une « débauche d'esprit. C'est une œuvre faite avec « Aristophane et Shakespeare ; c'est peut-être « la voie nouvelle ouverte devant l'art moderne, « et peut-être la seule qui convienne aux mœurs « et aux besoins du peuple qui veut que l'art se « modifie suivant les époques, et n'entend pas « que l'expression du temps présent soit la « même que l'expression du temps passé. »

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