PIERREFITTE
Le succès de Robert- Macaii^e venait de dépasser toutes les prévisions.
Cent cinquante représentations consécutives, loin d'en avoir épuisé la vogue, n'avaient fait que populariser ce personnage, devenu le héros du jour, et ce n'est que parce que j'étais obligé de me rendre à Londres, où m'appelait un traité signé depuis quelque temps déjà avec Pélissier, directeur du Théâtre-Français, que nous nous vîmes contraints, Mourier et moi, d'arrêter la pièce.
Certain de pouvoir compter sur une reprise fructueuse à mon retour, et, de plus, ayant pris la résolution de faire une tournée dans toute la
200 sorvENiRs
France avec Mobert-Macaire, j'avais décidé de ne point faire imprimer la pièce, afin de m'en réserver tout naturellement la primeur.
Pendant le courant de Tété, on m'avait parlé d'une certaine maison de campagne , qui se trouvait à vendre à Pierrefitte, au-dessus de Saint-Denis, à une heure de Paris.
C'était, me disait-on, un vieux château dont la valeur artistique était inappréciable, et auquel se rattachait une sorte de légende. Un lord anglais, après y avoir longtemps vécu dans le silence et la solitude, succombant fatalement au mal héréditaire de son pays, s'y était tué ; la famille faisait vendre la propriété, et l'on pouvait l'acquérir pour la moitié de sa valeur.
Eu égard à mes projets de voyage, c'était une occasion pour moi d'installer là toute ma jeune famille, pendant lé temps que pourrait durer mon absence. Mieux que dans un appartement du boulevard Saint - Martin , quelque aéré
DE FREDERICK LfclMAlTRK. 201
qu'il fût, ma famille grandirait et profiterait là au grand air.
Je voulus juger par moi-même de ces lieux dont on me faisait un récit si merveilleux, et je demeurai émerveillé, je Favoue, devant le paysage qui s'offrit à mes regards, en parcourant cette retraite cachée dans les arbres comme une sorte d'oasis au milieu de cette plaine unie et calme qui s'étend depuis Paris jusqu'à Montmorency.
A l'extrémité d'une longue pelouse, bordée sur ses côtés de massifs de lilas, de chèvrefeuilles et de tamariniers, que de gigantesques pins ombrageaient, en étendant sur eux leurs branches séculaires, s'élevait un pavillon dont les murs, en briques rouges enclavées dans de fortes assises de pierre de taille , étaient percés de hautes et nombreuses fenêtres aux carreaux minuscules.
A l'intérieur, un large vestibule donnait naissance à un escalier de pierre dont la
rampe, en fer ciselé, conduisait aux étages supérieurs.
Le rez-de-chaussée se composait de trois pièces; un vaste salon, décoré de panneaux en bois de chêne sculpté, représentant des faunes et des amours jouant au milieu des blés, prenait jour sur la pelouse par une haute porte vitrée donnant accès sur un perron exhaussé de trois marches. Les deux pièces latérales, dont Tune était la salle à manger, et l'autre une sorte de salon d'étude, ne présentaient rien de remarquable que la vue qui s'étendait sur le parc. Les meubles, en acajou, offraient sinon le luxe, du moins le confortable que l'on recherche à la campagne. Les canapés et les fauteuils étaient tapissés de velours d'Utrecht jaune ; de grands rideaux à bandes jaunes et grenat fermaient hermétiquement toutes les issues.
Au premier, se trouvaient les chambres à coucher donnant toutes isolément sur un corridor commun , et offrant comme led pièces du rez-de-chaussée un aménagement sévère.
De nombreuses pendules et horloges accrochées aux panneaux des murs, ou posées sur de hautes cheminées en marbre , et toutes arrêtées en ce moment, car la maison était inhabitée depuis un an, devaient, lorsqu'elles tintaient les heures, imiter les échos de la vallée répétant le soir le bruit des cloches qui sonnaient l'angélus à l'église du village.
Un corps de bâtiment flanqué à l'aile droite du pavillon, et comprenant les communs, les cuisines, les caves, les celliers, venait rejoindre un des deux lourds pilastres dans lesquels était scellée la grille d'entrée qui donnait sur la rue ; l'autre pilier formait un des angles de la maison du garde située vis-à-vis , et ayant derrière elle écuries, laiteries, cours et bassescours.
Tout autour des bâtiments, s'étendait le parc. Vingt arpents, enclos de murs et de haies, réunissaient à la fois bois, jardins anglais, pelouses, vergers et potagers. De longues et sombres allées de chênes et de tilleuls sillonnaient le parc en tous sens , pour ne s'arrêter que devant des sauts-de-loups percés dans les murs et les haies,
et qui pennettaient à la vue d'embrasser Tîmmensité de la plaine.
Ce séjour pittoresque me captiva vivement; j'y vins et je revins le visiter encore ; j'y amenai ma femme, ma mère et les enfants qui, dès le premier jour, se perdirent dans les plants de fraises et sous les groseilliers et se mirent à pleurer quand il fallut les emmener.
Je voulus consulter un ami, un parent architecte, Coussin, le fils de mon oncle Coussin, qui me conseilla fortement cette acquisition. La propriété, mise à prix quarante mille francs, en valait plus du double.
— Avec très peu de frais, me dit-il, j'achèverai de te rendre ce lieu si àrtistement beau, que tu ne voudras plus le quitter.
Déjà très épris, cela me décida tout à fait, et, le jour de la vente venu, j'achetai la maison.
Quelques semaines après, j'y installai toute ma colonie, et je partis ensuite pour Londres.