LONDRES. — LE COMTE D'ORSAY
Cette fois, j'emmenais avec moi quelques personnes, qui déjà au courant de mon répertoire, pouvaient me faciliter le cours de mes représentations. D'abord un régisseur, Jules Vizentini, que j'avais vu tout enfant venir à l'Odéon, lorsque j'y répétais le drame de la Mère et la Fille y dans lequel son père avait créé d'une façon si charmante le rôle du fermier Gérard. Puis un contrôleur, car, depuis longtemps déjà, j'avais eu l'occasion de reconnaître, dans maintes circonstances, l'utilité d'avoir wo, homme à soi, à moins toutefois que le contrôleur n'eût besoin lui-même d'être contrôlé !
Enfin, un domestique, nommé Henri Moni-
cain, lequel devint plus tard le célèbre Robin, rinventeur des fameux spectres, destinés à servir de prétexte à plus d'un mauvais drame.
Je pensai flatter Tamour-propre national des Anglais en débutant par Othello.
L'accueil qu'ils me firent personnellement fut des plus chaleureux, car, bien qu'ils aient aussi leurs tragédiens dont ils peuvent être fiers: Garrick, Mecready, Charles Kemble, Kean, miss Smithson, miss O'neil, ils adorent les artistes français, et les acclament avec enthousiasme.
Ils aiment et comprennent notre littérature, et apprécient nos grands maîtres classiques, comme nous apprécions Shakespeare et Walter Scott. « Molière, disent-ils, pouvait naître anglais aussi bien que français ; il est tombé du ciel sur l'autre côté de laManche, par hasard, comme il aurait pu tomber sur les côtes d'Angleterre. »
Mais ils se montrèrent plus réservés à l'endroit de la traduction deDucis; ils ne pouvaient
admettre que les exigences de la scène française justifiassent les mutilations que l'auteur avait jugé à propos de faire subir au chefd'œuvre de leur grand William.
Aussi Othello fut-il loin de produire l'efifet que j'en avais espéré.
Je comptais sur Richard d'Arlington et la Tour de Nesle pour prendre une revanche, quand Pélissier vint m'annoncer, un soir, que les deux pièces étaient arrêtées par la censure.
L'une, lui disait-on, était par son immoralité un outrage à la royauté ; l'autre, une sorte de critique acerbe des coutumes électorales anglaises, et pourrait blesser certaines susceptibilités.
Pélissier avait vainement essayé d'arriver jusqu'au lord chancelier, toutes ses démarches étaient demeurées infructueuses ; il ne restait plus, selon lui, qu'une espérance, c'était de s'adresser an comte d'Orsay, et il venait me demander de vouloir bien tenter cette démarche qui, faite par moi, disait-il, aurait plus de valeur.
Le comte d'Orsay était le gentilhomme artiste par excellence, qui donnait alors le ton à la ville de Londres. Peintre, sculpteur, poète, musicien, il connaissait tout, parlait de tout, et son salon était le rendez-vous de tous les artistes anglais ou français de la capitale britannique; il suffisait de son blâme ou de son approbation pour être absous ou condamné ; on Técoutait, on le consultait; il n'avait qu'à demander pour obtenir.
Sa réception gracieuse me rappela celle que m'avait faite, cinq ans auparavant, le duc de Bassano, et la sympathie, qu'il ne pouvait cette fois témoigner qu'à l'artiste, s'étendit largement plus tard sur l'homme, lorsque j'eus l'occasion de le revoir, soit dans mes différents voyages à Londres, soit à Paris où il avait suivi en 1852 le prince Louis Napoléon, dont il était l'intime ami, et où j'eus la consolation de pouvoir une fois encore lui serrer la main quelques jours avant sa mort.
Malgré mes instances pour obtenir par son intermédiaire ce que je venais solliciter, il me laissa peu d'espoir.
« Vous ne connaissez pas, je le vois, me « dit-il, le caractère anglais ; il est inexorable « sur tout ce qui peut toucher, soit ses institu- « tions, soit la reine ou la royauté, ce qui pour « lui ne fait qu'une seule et même chose, et les « deux ouvrages interdits s'attaquent justement « à tout cela. Je vous promets néanmoins de « parler à qui de droit. Mais pourquoi, en « attendant, continua-t-il, ne nous donnez-vous « pas Robert-Macaire, dont la renommée est à (( cette heure européenne? Vous trouverez là (( de quoi vous dédommager amplement, car je « vous prédis à Londres un succès pour le « moins ausssi éclatant que celui que vous avez « remporté à Paris. »
Je lui répondis qu'avant de me faire voir sous ces guenilles qui, malgré leur succès, avaient rencontré tant de détracteurs, j'aurais été désireux de me montrer sous un jour plus avantageux et dans une de ces créations du théâtre moderne auxquelles je devais en quelque sorte ma réputation.
« Oh ! ne supposez pas cela nécessaire, s'émet pressa d'ajouter le comte d'Orsay. Les Anglais,
« en cela moins frivoles que les Français, savent « mieux rendre hommage au talent partout où « il se trouve. Pour eux, Falstaff est aussi digne « qu'Hamlet, et l'un et l'autre ont également « droit à leur considération. Croyez-bien que « demain ils salueront Robert-Macaire avec le « même respect qu'ils apportaient hier à saluer « Othello. »
C'était une leçon courtoise dont plus d'un pourrait profiter.
Je suivis son conseil en jouant, en attendant, Robert-Macaire et V Auberge des Adrets, et le comte d'Orsay put voir se réaliser sa prophétie au delà de toute prévision. ,
La haute fashion de Londres, à l'exemple de la Société parisienne, vint pendant six semaines rire et applaudir les deux bandits, et la presse anglaise, loin de traiter la pièce « comme une pasquinade éhontée qui devait enfanter Lacenaire et Papavoine I » ai^8i que l'avait prétendu le vertueux Jules Janin frappé d'un accès de
chasteté, y voyait au contraire une œuvre d'une haute portée philosophique destinée à mettre les honnêtes gens en garde contre les fripons.
Dans le courant de mes représentations, et pour alterner avec Robert -Macaire et V Auberge, je jouai successivement Trente ans dont le succès fut aussi très grand ; Le Barbier du roi d'Aragon^ un délicieux petit drame en trois actes de Dupeuty et Fontan', qui avait passé presque inaperçu lors de sa création à la Porte- Saint-MartJn, et finit par obtenir une certaine vogue; enfin, la Mère et la Fille , dont la réussite eût été complète, si le personnage de lord Talmours n'était venu jeter un peu de froid sur l'enthousiasme du public. Les Anglais admettent difficilement que, dans une comédie, un de leurs compatriotes puisse représenter un rôle ridicule ou indélicat, et cette phrase placée dans la bouche de Duresnel parlant de lord Talmours : « Cet anglais, que l'on dit esclave de l'honneur, c'est le plus vil des hommes » les choqua fortement.
Les Anglais veulent être respectés.