‹ Souvenirs de Frédérick LemaîtreChapitre 19 sur 33 · PROCÈS BARBA · texte numérisé non relu

PROCÈS BARBA

Il y avait trois mois que j'étais à Londres, et je me disposais à rentrer à Paris, sans qu'il eût été possible au comte d'Orsay d'arriver à fléchir le lord chancelier, qui persista dans son refus de laisser jouer Richard d'Arlington et la Tour de Nesle , lorsque je reçus la nouvelle que mes deux collaborateurs Benjamin Antier et Saint- Amand venaient, au mépris des conventions arrêtées entre nous, de vendre au libraire Barba le manuscrit de Robert-Macaire.

Je leur écrivis aussitôt pour leur exprimer Tétonnement que me causait ce procédé, auquel j'étais loin de m'attendre de leur part, ayant eu le soin de les informer avant mon départ du

projet que j'avais arrêté, projet qu'ils s'étaient empressés d'approuver, du reste, de me réserver la propriété exclusive de la pièce, afin d'être le seul à pouvoir la jouer en province.

Après leur avoir exposé le préjudice inappréciable que cela pouvait mutuellement nous occasionner, je leur signifiai que je m'opposais formellement à ce qu'ils livrassent aucun manuscrit, ainsi que m'en donnait le droit mon double titre d'auteur-acteur.

C'est alors que, ne pouvant parvenir à se procurer Robert-Macaire par un moyen légal, et ne voulant cependant pas renoncer à son dessein, le libraire Barba attendit la reprise qui eut lieu aussitôt mon retour, ainsi que cela avait été convenu entre Mourier, mes collaborateurs et moi, et fit sténographier la pièce pendant une représentation.

Quelques jours après, il la mettait en vente, après avoir poussé le cynisme jusqu'à oser imprimer en tête de la brochure « qu'il poursuivrait tous les contrefacteurs !»

« Robert-Macaire ! s'est écrié mon avocat dans

ses conclusions, Robert-Macaire avaît trouvé son maître!.. »

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Eh bien, le préjudice que j'avais prévu n'était rien, comparé à celui qui m'était réservé.

Non seulement, la pièce avait été mal sténographiée, avec des scènes tronquées, coupées, qui en dénaturaient le véritable sens, mais encore, livrée ainsi à la publicité, elle fut lue et commentée avec malveillance. Des allusions perfides éveillèrent l'attention de la censure qui la trouva immorale, incendiaire, révolutionnaire, que ssis'jel ei Robert-Macaire^ après plus de deux cents représentations cependant bien inoffensives, tant aux Folies-Dramatiques qu'à la Porte-Saint-Martin, et même à l'Odéon, fut interdit non seulement dans toute la province, mais encore à Paris.

Atteint dans mes intérêts d'une façon aussi grave, j'assignai le libraire Barba en contrefaçon devant la police correctionnelle, et le tribunal de la sixième chambre, après avoir

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entendu les plaidoiries d*usage, rendit le jugement suivant :

<c Attendu qu'il résulte de Finstruction et « des débats contradictoires que Barba a traité « de Tachât de la pièce de Robert -Macaire « avec Tun des auteurs de cette pièce; que « cet auteur ne lui a pas livré le manuscrit « de cette pièce qui se trouvait entre les « mains de Frederick Lemaître, co-auteur de « ladite pièce; que le sieur Barba, lorsque (( Frederick Lemaître est venu à Paris, s'est « adressé à lui pour obtenir la remise du ma- (( nuscrit, en exécution de son traité ; que le (c sieur Frederick Lemaître s'est refusé à la « remise du manuscrit, en déclara^^t qu'il ne « consentait pas à ce que la pièce de Bfjbert- « Macaire fût imprimée ;

« Qu'au mépris de ce refus Barba s'est pro- « curé la pièce en la faisant sténographier sur « le théâtre où elle se représentait ;

« Qu'au mépris des droits d'auteur du sieur « Frederick Lemaître, il a imprimé la pièce de « Robert^Macaire, ce qui constitue un délit « prévu par les articles 425 et 427 du Code « pénal ;

« Le tribunal condamne Barba à 200 francs « d'amende;

(( Statuant sur les conclusions de la partie « civile afin de dommages-intérêts, le con- « damne à payer à Frederick Lemaître la (c somme de mille francs ; Ordonne l'affiche du « présent jugement au nombre de cinquante « exemplaires. »

Trois mois après, le jugement était confirmé par la cour royale.

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