‹ Souvenirs de Frédérick LemaîtreChapitre 20 sur 33 · KEAN · texte numérisé non relu

KEAN

J'étais resté à Pierrefitte le temps qu'avait duré ce procès, et je me préparais à entreprendre une nouvelle tournée en province, lorsque Bayard et Dumanoir, alors directeurs du théâtre des Variétés, vinrent me relancer là avec des propositions d'engagement que j'acceptai d'autant plus volontiers, que l'interdiction de Robert'Macaire renversait le but principal de mon voyage.

Les dix-huit mois que je restai aux Variétés n'offrirent rien de bien remarquable; les quelques créations que j'eus l'occasion d'y faire, telles que Le Marquis de Brunoy, Ndthalie, Scipion, passèrent presque inaperçues ; le seul

incident saillant de mon séjour à ce théâtre fut le succès de Kean,

Le manuscrit primitif, apporté aux directeurs par Théaulon et Frédéric de Courcy, renfermait bien une idée, mais manquait essentiellement de cette expérience scénique qui consiste à enchaîner les scènes de telle sorte, qu'en se succédant les unes aux autres, elles arrivent à donner en même temps que Fintérèt, la vie et la passion au drame.

Plus habitués à trousser lestement un cou-* plet de facture, qu'à combiner quelque grande conception dramatique, les auteurs semblaient n'avoir compris du portrait qu'ils avaient tenté de tracer, du caractère qu'ils avaient essayé d'analyser, que le côté frivole sous lequel la foule indifférente apprécie encore aujourd'hui l'homme, dont l'unique préoccupation, le seul souci ne doit être, selon elle, que d'amuser le public. Le véritable esprit du comédien leur avait échappé, et ils ne s'étaient pas demandé ce qu'il fallait de temps, de travail, d'observation, pour faire parler et agir ces êtres imaginaires; ils ne s'étaient pas dit, que ce n'est

qu'après avoir longuement et silencieusement approfondi le cœur humain, que ces hommes qui s'appellent Garrick et Kean, Le Kain et Talma, sont arrivés à animer et à faire vivre les héros des grands maîtres classiques, en allant les étudier dans les entrailles de leurs œuvres.

Les directeurs du théâtre des Variétés crurent n'avoir rien de mieux à faire que de mettre les deux auteurs en rapport avec Alexandre Dumas, qui, passé maître en ce genre de travail, se chargea du remaniement de la pièce.

C'était la première fois que Dumas et moi nous nous trouvions en relations, depuis le conflit de la Tour de Nés le ^ où son indifférence vis-à-vis de moi avait été pour le moins légère. Le premier abord fut un peu froid, mais il avait trop d'esprit, pour qu'on pût lui tenir longtemps rigueur; je pris la main qu'il me tendait, et le ôuccès fit le reste*

Dumas était une coquette qu*on était obligé d'accepter avec ses qualités et ses défauts, ses

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enthousiasmes et ses frivolités; il fallait Taimer sans lui demander à être payé de retour; son Qœur était tellement ouvert à tout le monde, que Ton s'y coudoyait sans y trouver de place.

La comédie de Kean est sans contredit une des plus fines et des plus complètes qui soient tombées de sa plume ; tout le premier acte est un chef-d'œuvre de persiflage diplomatique.

Après l'acte de la loge qu'il m'avait abandonné, la scène, oh miss Anna Damby vient consulter Kean sur son désir ardent de se mettre au théâtre, est une peinture vivante de l'art dramatique, que devraient lire et méditer souvent les pauvres esprits malades qui rêvent d'embrasser cette carrière, que Kean compare à une médaille portant deux couronnes, « l'une de fleurs, l'autre d'épines ! »

Après avoir tracé à la jeune fille un sombre tableau des peines et des déceptions qui l'attendent dès ses premiers pas, des jalousies et des intrigues de ses rivales, qui ne reculeront devant rien pour l'empêcher de parvenir, il en arrive à lui parler de la critique :

« Vous ne connaissez pas, lui dit-il, nos

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« journalistes. Il en est qui ont compris leur « mission du côté honorable, qui sont parti- (( sans de tout ce qui est noble, défenseurs de (c tout ce qui est beau, admirateurs de tout ce « qui est grand. Ceux-là, c'est la gloire de <( la presse, ce sont les anges du jugement « de la nation. Mais il en est d'autres que l'im- « puissance de produire a jetés dans la criti- « que. Ceux-là sont jaloux de tout, ils flétris- « sent ce qui est noble, ils ternissent ce qui est « beau, ils abaissent ce qui est grand ! » . . .

Et il en sera toujours ainsi tant que l'ignorance aura le droit de critique ; tant que le premier venu pourra s'embusquer derrière les colonnes d'un journal, pour lancer son venin sur ces gloires dont la France se montre si vaine, et qu'elle est impuissante à protéger.

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