LE HAVRE
. . . Mon père, Antoine-Marie Lemaître (c'est ainsi qu'il commence le récit de ses Souvenirs)^ était architecte de la ville du Havre et fondateur d'une école gratuite de dessin et d'architecture.
Le génie de Bonaparte, à qui rien n'échappait, avait deviné, dans la création de cette nouvelle école, l'initiative d'une intelligence supérieure.
Dans un de ses voyages au Havre, il voulut connaître la classe de mon père, et le chargea, à l'issue de cette visite, de la direction des travaux d'un nouveau bassin, dont il venait de
poser la première pierre, et qui, désigné d'abord sous le nom de bassin du Havre, reçut le nom de Bassin du Premier Consul.
A cette époque, comme on était en guerre permanente avec l'Angleterre, le Havre avait été transformé en port militaire, et la flotte ennemie, qui croisait dans la Manche, venait, à chaque marée montante, bombarder la, ville, malgré les ripostes énergiques des batteries établies sur tout le littoral delà côte, de la tour de François I" aux phares de la Hève, et s'avançait jusque dans la Seine, en face d'Honfleur, ce petit port de pêcheurs inoffensifs, dont le droit des gens fut violé de la façon la plus perfide, à la façon anglaise.
Grand nombre de pêcheurs de cette ville se livraient à leurs travaux journaliers sur la rade du Havre, lorsqu'un matin la division anglaise qui croisait devant le port, après s'être emparée de ces malheureux , renvoya chacune des barques sous la conduite d'un seul homme.
Cette nouvelle répandit la consternation dans Honfleur.
Ces pêcheurs avaient des familles, des femmes, des enfants, que leur captivité allait plonger dans la plus profonde misère. Quel moyen employer pour obtenir justice? Il était défendu, sous les peines les plus sévères, de correspondre avec l'ennemi. Devait-on faire intervenir le gouvernement? Mais ce moyen eût entraîné des longueurs dont le résultat eût été fort douteux.
C'est alors que les femmes de ces infortunés conçurent un de ces projets audacieux comme les grands désespoirs savent en inspirer.
Équipant elles-mêmes leurs barques, et puisant leur force dans leur propre faiblesse, elles résolurent de tenter, sans le secours de personne, la délivrance do leurs maris. Elles partirent d'Honfleur, dirigeant seules, sous le feu meurtrier des bombes et des boulets , leurs frêles embarcations jusqu'à bord du vaisseau commandant la station, et là, avec cette éloquence sublime de la femme, à la fois épouse et mère, qui vient revendiquer son bien, moitié menaçantes et moitié suppliantes, elles réclamèrent la liberté des prisonniers avec une telle
énergie, qu'elle leur fut accordée comme un hommage rendu à leur héroïque dévouement.
Les Anglais avaient adopté pour point de mire le clocher de Notre-Dame, comme leur indiquant le mieux le centre de la ville, et la rue de la Gaffe, où habitait mon père, se trouvait être une des plus exposées aux projectiles de Fennemi en raison de sa proximité avec Téglise.
Un jour, qu'entouré de tous ses élèves, il allait terminer sa classe, une bombe vint tomber tout à coup au milieu de nous, sans que, par un hasard providentiel, elle atteignît personne.
Mais grande fut la terreur de tous, et chacun de se sauver comme on pense, sans regarder en arrière.
Ma mère, accourue sur les lieux, n'eut que le temps de me prendre dans ses bras, en me couvrant la tête de son châle comme pour me préserver, et de s'enfuir avec moi vers l'Eure, où les habitants avaient coutume de chercher un
abri sous la voûte et dans les casemates de la citadelle contre le bombardement, en attendant que la marée basse, forçant les navires anglais à se retirer, leur permît alors de rentrer en ville
« Bien qu'il eût alors cinq ans à peine, ce « souvenir est toujours resté présent à sa mé- « moire, et souvent il nous l'a raconté.
« Peut-être, en jetant ses notes sur le papier, « avait-il la pensée de dépeindre quelque grande « image d'une ville bombardée? Mais aujour- « d'hui, nous croyons inutile de nous étendre « sur ce sinistre tableau, dont Paris, hélas ! n'a « eu qu'un exemple trop terrible, lorsque, pen- (( dant six mois, les obus allemands ne ces- « sèrent de ravager ses campagnes et d'incendier « ses édifices.
.« Il serait superflu de chercher à rappeler le « spectacle de ces familles accroupies sans abri « sur les cendres encore fumantes de leurs
« chaumières ; ces vieillards expirant dans un a coin, sans force pour appeler, près des enfants « à la mamelle qui mouraient de froid et de a faim sur le sein desséché de leurs mères, et a qui n'avaient pour répondre à leurs sanglots a que les gémissements et les imprécations des « mourants dont la terre resta jonchée quand a les hordes prussiennes eurent repassé le Rhin, a ne laissant derrière elles que l'herbe qui a grandit au pied des croix noires qui bordent a les chemins, et des chapelles blanches éparses « dans la plaine.
<c Phares lugubres, qui semblent placés là a pour marquer les étapes sanglantes de l'ina vasion du pont de Kehl à la place de la Révott lution.
« Je devais naître et mourir entre doux bom- «bardements, écrivait-il en janvier 1871, (( pondant que les obus sifflaient autour de lui. « Enfant, c'était ma ville natale qu'on brûlait ; a aujourd'hui c'est Paris !
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« Cinq ans après, il mourait.
« A temps égal, la foudre devait le précéder <c et le suivre. »
« C'est alors », poursuit-il, <« qu'un premier chagrin m'attendait. »
Mon père, qui venait d'être désigné pour faire partie des ingénieurs architectes, devant se rendre au camp de Boulogne, voulut, avant de quitter le Havre, visiter un matin le théâtre dont il était conservateur. Il faisait sombre, et l'on avait négligé d'abaisser la trappe qui ferme d'ordinaire le trou du souffleur. Comme il marchait à reculons , tournant le dos à la salle, le pied lui manqua et il tomba dans le vide.
Relevé aussitôt et transporté chez lui, les lésions qu'il s'était faites à la jambe le contraignirent à prendre le lit, et peu de jours après une sorte de tumeur se déclarait dans les parois
du genou.
Son médecin, jugeant le cas grave, voulut ui appliquer un vésicatoire, mais ennemi irréconciliable de la médecine en général, et de ce genre de remède en particulier, mon père refusa énergiquement de se laisser traiter, et l'inflammation faisant bientôt de rapides progrès, l'amputation même devint impossible.
Quelques semaines après, il succombait étouffé par le mal.
Ce fut un coup terrible, une perte irréparable pour ma mère et pour moi.
Mon grand-père Mercheidt, étant mort peu de temps auparavant, sa veuve s'était retirée auprès de sa seconde fille mariée et établie à Paris depuis quelques années, et ma mère, afin de me mettre à même de continuer mes études, dut songer à son tour à quitter le Havre pour venir retrouver sa mère et sa sœur.
Grâce à un ami de la famille, nommé Lesage, riche armateur qui s'était acquis une fortune considérable, en faisant la course aux Anglais, et dont les fils avaient grandi avec moi dans la classe de mon père , ma mère obtint, do l'amiral Hamelin, des lettres de recomman-
dation qui la mirent à même, en arrivant à Paris, de me faire entrer avec une bourse au collège Sainte-Barbe.
J'avais alors onze ans.
PARIS
Une fois à Paris, ma mère s'installa rue Guénégaud, où habitaient sa sœur et son beaufrère, mon oncle et ma tante Coussin, avec ma grand'mère Mercheidt, et je fus admis comme externe au collège Sainte-Barbe.
Ébloui par le prestige qu'exerce sur celui qui n'est jamais sorti du fond de sa province ce mot magique de Paris, j'avais quitté le Havre avec toute la curieuse insouciance de la jeunesse.
Les récits merveilleux avec lesquels avaient été bercée mon enfance me faisaient entrevoir une de ces villes féeriques, aux palais de marbre et de porphyre, comme le poète arabe les dé-
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peint dans ses contes, et je m'y figurais déjà riche et puissant au milieu du mouvement et de la foule.
Quelle ne fut pas, hélas ! ma déception, lorsque je vis la voiture qui nous amenait, ma mère et moi, s'arrêter devant la porte basse d'une des plus hautes maisons de la rue Guénégaud.
Il pleuvait, et le ruisseau boueux creusé dans son milieu roulait avec un bruit monotone et triste ses eaux noires vers la rivière.
C'était, il m'en souvient, le numéro 19. La maison est restée telle qu'elle était alors, et les trois fenêtres cintrées du quatrième étaffe, qui éclairaient la chambre de ma mère, regardent toujours le morne pavillon de pierres grises flanqué à l'angle droit de l'hôtel des Monnaies.
L'unique fenêtre de ma chambre, située à l'étage supérieur, donnait comme les siennes sur ce même pavillon dont les murs sombres et élevés ne permettaient pas à la vue de s'étendre au delà de ses toits, et à part quelques rares promenades que mon oncle nous faisait faire le dimanche dans le jardin des
Tuileries, je n'en sortais que pour parcourir quotidiennement, matin et soir, le chemin qui conduisait de la rue Guénégaud à Sainte-Barbe.
Cette vie régulière et sévère, si éloignée de l'existence animée, fiévreuse en quelque sorte que j'avais rêvée en quittant le Havre, bien que j'eusse encore à peine mes douze ans, produisit un tel effet sur moi que, quelques mois s'étaient à peine écoulés, une sorte de consomption s'empara de mes idées et engourdit mes sens, sans qu'il me fût possible de m'expliquer au juste quels pouvaient être mes désirs et mes aspirations.
Était-ce la nostalgie, ce mal du pays mortel aux imaginations ardentes ?
Peut-être !
N'avais-jepas, en effet, laissé là-bas tous mes souvenirs d'enfance et toutes mes espérances d'avenir?
Les murs froids et nus du collège pouvaientils me faire oublier la classe de mon père, voi-
sine de la chambre où j'étais né, et d'où, le front penché sur mon travail, j'entendais à toute heure du jour les pas de ma mère et le frôlement de sa robe? L'accent dur et impérieux des professeurs de Sainte-Barbe pouvaitil ne pas blesser mon oreille, habituée à la voix paternelle, qui quelque sévère qu'elle pût être, me paraissait toujours harmonieuse et douce?
Et quand j'étais rentré le soir sous notre étroite et sombre- allée de la rue Guénégaud, pouvais-je en m'endormant m'empêcher de rêver à la jetée du Havre, à ses nuits étoilées et à ses flots phosphorescents ; à ces milliers de voiles pointant à l'horizon, à ces trois-mâts superbes qui s'avançaient lentement en ondulant sur l'eau comme un enfant qu'on berce, et n'abordaient le port qu'après avoir bien bas incliné leur beaupré comme pour le saluer.
Perdu dans ce Paris, j'y marchais au hasard appelant vainement mes compagnons de jeux demeurés sur la plage où nous nous amusions à simuler des digues avec de gros galets pour arrêter le flux de la marée montante, dont les vagues écumantes s'avançaient, reculaient,
bondissaient à nos pieds, comme un chien qui se roule et vous invite à jouer.
Je cherchais près de moi mon pauvre père, cet ami, qui jusqu'alors avait guidé mes pas, et que le ciel, hélas, m'avait repris trop tôt. Son austère affection et sa volonté ferme eussent eu le pouvoir de me faire persévérer, malgré mon peu de penchant, je l'avoue, pour les études abstraites, dans la carrière aride, mais positive à laquelle il me destinait, en voulant que je fusse architecte comme lui.
Seul, je me sentais de nouveau replongé dans mes incertitudes, et entraîné malgré moi vers cette préoccupation constante du théâtre, sur laquelle s'étaient concentrées toutes mes illusions.
Cette vocation que tout enfant j'avais conçue, et que mon père n'avait tolérée que comme une distraction, mais qu'il n'eût jamais consenti à me laisser embrasser, cette vocation se réveillait en moi plus vivace et plus fdrte, en sentant que cette volonté ne pesait plus sur moi.
Quand ma mère me croyait à la classe, je
traversais les ponts pour venir seul et rêveur passer des jours entiers sous les grands marronniers des Tuileries.
Mon âme avait besoin d'air et de solitude ; elle aspirait après un inconnu que je ne savais définir.
Effrayée du changement rapide qui s'opérait en moi, ma mère résolut de consulter les médecins. Le hasard fit que Tun d'eux devina mon mal au premier coup-d'œil, et sa principale ordonnance s'attachant à me prescrire le plus de distraction possible, il conseilla entre autres divertissements de me conduire au théâtre.
Ce mot produisit sur moi une réaction tellement visible et spontanée, qu'il fut décidé que le soir même on irait au spectacle.
Par respect pour son double deuil, ma mère s'était abstenue de ce plaisir depuis son arrivée à Paris, et pas plus qu'elle je n'avais visité d'autres théâtres, que les baraques des saltimbanques qui paradaient sur les places publi-
ques, ayant pour habitude de rentrer exactement chaque jour à l'heure où finissait la classe, afin de n'éveiller aucun soupçon sur mes absences à Sainte-Barbe, et de passer mes soirées au milieu du petit cercle de famille où venaient se joindre à nous^ ma grand'mère, mon oncle et ma tante Coussin. Tous quatre se réunissaient et causaient autour du foyer, pendant qu'assis devant la table, je dessinais ou je lisais.
A cette époque l' Ambigu-Comique tenait, avec la célèbre Madame Angot^ un de ces succès sans précédent qui devaient, à soixante ans d'intervalle, faire la fortune de deux théâtres.
Circonstance bizarre.
C'est même Madame Angot qui eut le privilège de m'attirer pour la première fois dans cette salle de l'Ambigu, laquelle devait, quelques années plus tard, devenir le théâtre de mes premiers succès, et était destinée en même temps à servir de prétexte à l'interdiction de ma représentation de retraite à l'Opéra.
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Décidément cette courtisane des halles n'a jamais su accorder franchement ses faveurs qu'aux directeurs.
On me conduisit donc à l'Ambigu.
Le lendemain, j'étais encore tout entier sous l'émotion fiévreuse de cette soirée, émotion moins due à la valeur de la pièce qu'à l'ensemble du spectacle auquel j'avais assisté.
Ces lumières, ce monde, ces applaudissements et ces rires, ces personnages tour à tour réels ou fantastiques, défilant devant mes yeux comme maintes fois j'en avais entrevus dans mes rêves, tout cela m'avait ébloui, fasciné, et dès ce moment mon parti était irrévocablement pris.
Je voulais être comédien .
Je fis part de ma résolution à ma mère ; la pauvre femme en demeura muette de stupeur.
C'était pour elle le renversement de tous ses projets, de toutes ses espérances ; c'étaient mes études arrêtées, mon avenir perdu; et ma
grand'mère, plus acharnée encore, cherchait à me persuader en pleurant que c'était me damner que de vouloir monter sur les planches !
La bonne chère vieille, ses lunettes braquées jours et nuits sur un vieux livre de messe, ne voyait partout qu'enfer et damnation. J'avais beau m'évertuer, pour essayer de lui faire comprendre qu'on n'était pas damné pour jouer la comédie ; je me souviens qu'un jour je n'eus que le temps de me sauver pour ne pas recevoir sa malédiction, parce qu'à la suite d'un sermon, j'avais osé lui répliquer gravement par ces deux vers de Voltaire :
Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense. Notre crédulité fait toute leur science.
N'avais-je pas, en effet, raison d'invoquer Voltaire? Il les connaissait bien, lui, ces prêtres intolérants, quand il disait à Le Kain, qui venait lui demander à être admis dans la troupe des comédiens du roi :
« Vous voulez être comédien ? C'est le plus « beau, le plus rare, et le plus difficile des ta- « lents. Un jour à venir la France estimera « votre art, mais il est avili par des barbares, « et proscrit par des hj^ocrites. »
Cette réprobation, qui pèse encore aujourd'hui sur la classe des comédiens, n'est-elle pas l'œuvre des gens d'église ; n'a-t-elle pas été, avant tout, suggérée par ces hommes qui, jaloux du privilège que jusqu^alors on leur avait concédé à eux seuls, en leur accordant le droit de représenter des Mystères^ ne voyaient, dans la venue des nouveaux comédiens, que des rivaux dangereux qu'ils devaient poursuivre de leur haine.
Cette haine, dégénérée en préjugé inique, fruit de lïgnorance, fut propagée de siècle en siècle par de plats courtisans, de faux dévots et de vieilles bigotes, vendus au confessionnal, cet oratoire de l'Inquisition, qui, les uns et les autres, espéraient ainsi se réhabiliter et se grandir, en foulant sous leurs pieds le génie quelquefois, la probité toujours.
Un exemple suffira pour le prouver.
Une vieille chronique du temps dit :
« Pendant plusieurs siècles les progrès de l'art dramatique, en France, se bornèrent à la composition et à la représentation d'une infinité de mystères, moralités, farces et soties, produits en public à la faveur d'un privilège exclusif accordé par lettres-patentes de Tan 1402, aux confrères de la Passion, qui établirent leur théâtre dans une salle de l'hôpital de la Trinité, rue Saint-Denis. Ils y restèrent jusqu'en 1548; à cette époque, ils achetèrent Tancien hôtel des ducs de Bourgogne, qui n'était plus qu'une masure, et y firent construire un théâtre. Lorsque la connaissance et Tétude d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, d'Aristophane, de Plante et de Térence, eurent inspiré à Jodelle, La Péruse, Garnier et autres auteurs dramatiques du xv!** siècle, des ouvrages plus réguliers, les comédiens, qui voulurent se former en troupe et se fixer à Paris pour les représenter, éprouvèrent beaucoup d'obstacles, et furent longtemps tourmentés par les confrères de la Passion , qui voyaient en eux
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« des rivaux redoutables. Il fallut cependant « qu'ils cédassent au torrent de l'opinion puce blique prononcée en faveur des nouveaux « acteurs et des pièces qui formaient alors « leurs répertoires. Ils furent contraints, en « 1588, de leur abandonner Thôtel de Bour- « gogne, si longtemps témoin de leurs succe ces. »
Mon oncle Coussin, plus sensé, et pour ainsi dire le chef de la famille, comme étant le seul homme, essayait de raisonner les femmes.
« Pourquoi vous opposer, disait -il à ma « mère, au penchant de votre fils; êtes-vous « bien certaine de ne pas vous tromper en perce sistantàlui faire suivre une carrière pour « laquelle il ne témoigne que de Téloignement? « Son père, seul, y fût peut-être parvenu ; mais, « sans que cela altère en rien Taffection qu'il « vous porte, croyez-vous avoir sur lui le même
empire, la même autorité? Sa nature artistique, exaltée, violente même, l'entraîne irrésistiblement, depuis sa plus tendre enfance, vers un but auquel il semble prédestiné.
Croyez-moi, lutter plus longtemps c'est perdre, en vaine résistance, un temps précieux; sa volonté l'emportera sur la vôtre; il sera comédien. »
Ma mère, alarmée du ravage produit chez moi par la maladie, ébranlée par les conseils de mon oncle, céda, à son corps défendant, mais à la condition, toutefois, ajouta-t-elle avec cette prévoyance que lui dictait son cœur, que tout en cherchant à me faire comédien, je ne négligerais pas de suivre mes cours à Sainte- Barbe, et que je continuerais à m'occuper d'architecture, afin que dans le cas où je ne réussirais pas au théâtre, je n'eusse pas, au moins, tout perdu à la fois.
Ce fut avec des larmes de joie dans les yeux que j'embrassai ma mère, en lui jurant de me soumettre religieusement à tout ce qu'elle me demandait, en échange du sacrifice qu'elle me
faisait; sacrifice d'autant plus grand que la pauvre femme nous cachait une partie de la vérité.
En perdant si soudainement son mari, elle avait, en même temps, perdu toutes ses ressources. Les émoluments de mon père, comme architecte de la ville du Havre, sa classe et ses leçons particulières, constituaient, seuls, notre modeste revenu. Sa mort, et les frais de notre installation à Paris, avaient épuisé nos petites économies ; ma mère devait elle-même donner des leçons de piano pour vivre , et sa gêne était trop grande pour que je pusse rester sans travailler.
En continuant mes études, elle me voyait bientôt à même de pouvoir gagner quelque argent, en entrant, soit comme dessinateur chez un architecte , soit comme vérificateur chez quelque entrepreneur, sans que cela vînt en rien, bien au contraire, entraver ma carrière. Tandis que ce théâtre maudit! (elle ne pouvait jamais prononcer ce mot sans l'accompagner de cette dernière épithète), c'était pour elle l'inconnu, l'anéantissement de tout.
J'y voyais, au contraire, une source rapide de fortune.
A force de travail et de persévérance, je parvins à me faire admettre, comme élève auditeur ^ au Conservatoire, dans la classe de Lafon, le tragédien.
On me reconnaissait bien une certaine intelligence, mais j'avais largement à faire; non seulement je grasseyais assez fortement, mais j'avais encore conservé un accent normand des mieux accentués, et ce que j'avais de mieux à faire jusqu'à nouvel ordre, me dit-on, c'était d'écouter et de regarder.
C'était peu ou beaucoup : qu'importe I
Loin de me décourager, je partais le matin, et, sous ces mêmes marronniers où quelques mois auparavant je me demandais, morne et languissant, s'il me serait donné, à l'automne suivant, de fouler sous mes pieds leurs feuilles desséchées, je revenais, cette fois, plein d'espérance et de vie, voulant, nouveau Démos-
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thènes, vaincre et assouplir cette langue rebelle, en faisant retentir l'air des imprécations d'Achille et des fureurs d'Oreste I
Mais je savais la vérité, et je devais songer à venir en aide à ma mère.
L'espoir de débuter prochainement sur un théâtre était encore trop incertain pour que je puisse m'y arrêter. J'entrai d'abord chez un procureur, puis chez un notaire où je fus admis comme petit clerc, autrement dit : sauteruisseau, avec des appointements de trente francs par mois, que je rapportais exactement à la maison , sauf quelque petite monnaie que je gardais pour m' acheter les principaux ouvrages des auteurs classiques, ou bien aller au spectacle en me glissant parmi la claque.
Le premier argent gagné, si faible que soit la somme, semble toujours une fortune; cependant je ne tardai pas à m'apercevoir que celle-ci était réellement par trop minime. C'est alors que, me rappelant l'esprit de trafic de
mes compatriotes, Tidée me vint de me faire négociant.
Avec le secours de quelque argent que j'obtenais de mon oncle, en cachette de ma tante, et de quelques sous que je soutirais à ma tante en cachette de mon oncle, je fus bientôt à même de faire quelques provisions de riz, de sucreet de café.
Me présentant alors chez les petits commerçants comme commis-voyageur en denrées coloniales^ je leur revendais mes produits à prix forts, et j'arrivais à réaliser ainsi, d'une façon assez intelligente, je l'avoue, d'honnêtes bénéfices qui me permirent promptement, non seulement d'abandonner avec avantage l'étude de mon notaire, mais encore de rentrer en pleine jouissance de ma liberté.
Bien que de tous temps, le théâtre et le négoce aient généralement passé pour être assez incompatibles, je n'en suivais pas moins assidûment mes cours au Conservatoire ; et rentré le soir dans ma chambre où toutes mes marchandises étaient soigneusement rangées sur des rayons superposés les uns au-dessus
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des autres, je déclamais à haute voix force alexandrins, tout en étiquetant mes denrées avec le coût de leur achat et celui de leur vente, afin de me rendre un compte bien exact de chacune de mes opérations.
Tel était l'emploi assez monotone de mon temps, comme on le voit, lorsque survinrent les CentJours.