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LES CENT-JOURS

Ceux qui, comme moi, avaient quinze ans à cette époque, et comme moi étaient nés dans le giron de cette gloire et de cette grandeur, pouvaient-ils ne pas partager l'enthousiasme qui éclata pour le colosse que l'Europe entière coalisée avait cru terrasser, et qui se relevait plus grand et plus acclamé que jamais.

Lorsque le 20 mars, au matin, la nouvelle se répandit dans Paris que l'Empereur avait passé la nuit aux Tuileries, ce n'était plus de la joie, c'était du délire, de la frénésie, et quand on sut, peu de temps après, que les alliés, occupés tranquillement à se partager la France au congrès de Vienne, n'avaient pas encore

licencié leurs années, et qu'ils se disposaient de nouveau à lancer huit cent mille hommes sur nous, ce fut une rage, une exaltation à nulle autre pareille.

Chacun voulait être soldat, et suivant, comme malgré moi, Fimpulsion générale, je courus m'engager.

Désigné pour faire partie de la division du général Lefèvre-Desnouettes, un des premiers que leur attachement pour Napoléon avait portés à se joindre à lui à son retour de l'île d'Elbe, je fus incorporé dans le deuxième régiment de ligne alors caserne à la Nouvelle- France^ faubourg Poissonnière.

Deux mois se passèrent là, employés à faire l'exercice, pendant lesquels je m'efforçais d'entretenir mes instincts belliqueux avec des rêves de gloire et de. batailles.

Lorsque vint le jour où eut lieu dans la cour du Carrousel la grande revue passée par l'Empereur avant le départ de l'armée pour Waterloo.

Ce jour-là, c'était le 3 juin, si j'ai bonne mémoire, le temps était magnifique, le soleil

faisait étincelor les casques et les baïonnettes comme autant de milliers d'éclairs, et les vieux grognards ne pouvaient s'empêcher de comparer ses rayons à ceux du soleil d'Austerlitz.

Parti de la caserne à sept heures du matin, mon régiment ne défila que vers quatre heures seulement, après avoir stationné depuis dix heures sous le péristyle du Théâtre-Français.

L'Empereur, dont j'épiais autrefois le passage, en me mêlant, dans mes promenades buissonniëres , à la foule qui chaque jour attendait sa sortie aux guichets de l'Échelle ou du Louvre, et que je n'avais pas revu depuis son départ pour la campagne de France, me parut sensiblement vieilli. Il était revêtu de son uniforme vert des chasseurs de la garde, et les plis de son gilet blanc, qui lui remontaient jusque sur la poitrine, étaient fortement saupoudrés de tabac.

A ce souvenir d'enfant s'en rattache un autre tout artistique, et qui échappa sans

doute à beaucoup de spectateurs, mais qui depuis est toujours resté présent à ma mémoire.

Le défilé des troupes venait de commencer, quand Napoléon, placé sous le grand balcon du pavillon de l'Horloge, crut reconnaître, au milieu de la foule que la curiosité avait attirée, une femme d'une tournure distinguée, quoique simplement mise, et qui se tenait debout et immobile derrière Tune des grilles.

« — Mais n'est-ce pas, demanda-t-il, à l'un des personnages qui l'entouraient, n'est-ce pas mademoiselle Mars que j'aperçois là-bas? »

Et il détacha immédiatement un aide de camp.

Lorsque la belle comédienne, car c'était bien elle , sur l'avis que l'Empereur désirait lui parler , se trouva tout émue en présence de Napoléon, il la prit par la main et la fit asseoir lui-même au milieu de sa suite, en s'excusant de ne l'avoir pas reconnue plus tôt.

Je n'avais vu jouer mademoiselle Mars qu'une seule fois. C'était peu de temps auparavant le 21 avril, dans une représentation

donnée par ordre ^ la seule à laquelle assista Napoléon pendant les Cent- Jours. Mademoiselle Mars y jouait la marquise dans le Legs^ en compagnie de Fleury et de Firmin.

Cette fois m'avait suffi pour que ses traits demeurassent gravés dans mon esprit.

La revue continua au milieu des acclamations du peuple, qui, en venant se mêler aux hurrahs des régiments et des divisions défilant, sabres au vent et bannières déployées, faisaient monter dans Tair de telles clameurs, qu'elles eussent étouffé jusqu'au bruit de la foudre.

La revue terminée, et rentré au quartier, je me mis à réfléchir pendant la nuit. La journée avait été longue et la fatigue était grande, aussi ne pouvais-je m'imaginer que le lendemain matin il allait falloir se remettre en route pour gagner la Belgique, et.. . à pied !

Cette perspective me donna fort à penser sur ce que j'avais fait dans un premier accès de fièvre chevaleresque, et ce que j'appelais tout bonnement aujourd'hui un coup de tête.

Je songeais à ma mère que j'avais quittée toute en pleurs ; au sacrifice que la chère femme s'était vainement imposé en se faisant violence pour consentir à me laisser embrasser la carrière théâtrale ; je pensais à mes études souhaitées avec tant d'ardeur, et auxquelles je renonçais si légèrement, sans m'être seulement demandé s'il me serait possible de les reprendre à mon retour, en admettant même que je revinsse.

Car enfin, quelle allait être l'issue de cette campagne entreprise si brusquement, sans préparations aucunes ; n'ayant pour tenir tête aux masses formidables qu'on nous opposait^ que les débris d'une armée désorganisée et uniquement renforcée par de jeunes soldats, presque des enfants sachant à peine tenir leur fusil.

Quoique moutard et tourlourou^ j'écoutais beaucoup parler les vieux soldats revenant des

pontons anglais. « Trop vite ! murmuraient-ils, trop vite ! »

Le génie, me disais-je, primera-t-il la force?

Quel que soit l'âge, les réflexions se succèdent rapidement dans certains moments. Il semblerait en cela que la pensée, s' éveillant dans la nouvelle enveloppe qu'elle anime, se souvient tout à coup, et cherche dans le passé les leçons de l'avenir.

C'est la tête ainsi bourrelée, et le corps déjà vaincu par la fatigue, que je finis par m'assoupir et perdre insensiblement le fil de ces grandes questions politiques écloses dans le cerveau d'un conscrit de quinze ans !

Le lendemain, la diane en m' éveillant vint me rappeler à la réalité.

Le lever, ce jour-là, eut lieu avec plus d'animation que de coutume ; on sentait chez tous, chez l'officier comme chez le simple soldat, l'agitation fiévreuse du départ.

Après avoir mangé la soupe et achevé les

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derniers préparatifs, chaque peloton vint se former dans la cour pour passer à l'inspection. Tenue de campagne, sac au dos, gamelles et bidons, tentes et piquets, armes et cartouches, soixante livres sur les épaules, telle était la charge avec laquelle il fallait alors marcher et se battre.

Lorsque le régiment au grand complet fut rangé en bataille, il s'ébranla lourdement, et tambour battant, musique en tête, il quitta la caserne aux cris mille fois répétés de : Vive l'Empereur !

On monta le faubourg Poissonnière jusqu'à la barrière pour gagner par les boulevards extérieurs la route de Saint-Denis, et une fois en pleine campagne, on prit le pas de route, et chacun marcha selon sa fantaisie.

Je n'étais pas encore habitué à faire de longues marches avec ces énormes souliers ferrés, si grossièrement établis, que fournissait l'intendance aux pauvres diables de fantassins ; la fatigue de la veille m'avait fortement blessé au talon gauche, et nous n'étions pas à Saint- Denis, que déjà j'avais les pieds en sang.

La douleur m' obligeant à ralentir ma marche, je fus bientôt rejoint par les voitures d'ambulance qui nous suivaient. Comme je m'approchais de l'une d'elles, pour demander à l'infirmier qui la conduisait, s'il ne pouvait pas me laisser monter à côté de lui, le commandant, venant à passer en ce moment, m'interpella brutalement pour savoir ce que je voulais.

Je lui renouvelai ma prière en lui montrant mes pieds, afin qu'il pût s'assurer par luimême à quel point je devais souffrir.

« — Va donc ! va donc ! mon bougre... me répondit-il durement. Tu en verras bien d'autres I »

L'inhumanité de cet homme me révolta malgré moi, et je sentis le sang me monter violemment au visage, en voyant cette brute, parfaitement assise sur un bon cheval, refuser à un enfant blessé, de monter dans une de ces voitures qui pourtant n'étaient là que pour soulager les malades.

Sans calculer quelles pouvaient être les conséquences de ma résolution :

« C'est comme cela ? me dis-je, avec des lar- « mes de rage dans les yeux ; eh bien ! je ne c( verrai rien du tout ! »

Et me blottissant derrière un de ces monticules de terre qui bordent les grandes routes, j'attendis impassible que le régiment entier, le peloton formant l'arrière-garde et le dernier des traînards eussent défilé.

Alors, n'entendant plus aucun bruit, et n'apercevant pas même l'ombre d'un nuage de poussière à l'horizon, je quittai prudemment ma retraite après avoir laissé là armes et bagages, et je repris sans plus tarder la route de Paris, où j'arrivai chez ma mère comme il faisait nuit.

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