‹ Souvenirs de Frédérick LemaîtreChapitre 21 sur 33 · RUY-BLAS · texte numérisé non relu

RUY-BLAS

L'élan donné au drame depuis dix ans semblait devoir s'arrêter tout à coup.

Le Théâtre-Français qui, au surplus, n'avait jamais été son véritable terrain, était retombé plus que jamais sous l'empire de la tragédie, depuis l'apparition de Rachel.

Le gouvernement, après avoir interdit le Roi s'amuse^ et vu d'un œil inquiet le succès de Marion Delorme, avait accueilli la jeune tragédienne comme un nouveau messie, et l'avait prise sous sa protection en lui ouvrant grandes toutes les portes, bien certain qu'Hermione et Phèdre ne provoqueraient jamais aucune révolution.

La Porte-Saint-Martin, le seul berceau du drame, était à la veille de sa ruine par suite de la vanité constante de Georges, et de la coupable faiblesse de Harel. Après qu'on en avail successivement éloigné tout ce qui pouvait avoir un talent ou un mérite quelconque, le théâtre était devenu le refuge des ménageries et des exhibitions foraines.

Quant à TOdéon, il n'y fallait pas songer ; la tradition, la seule peut-être qui soit encore observée aussi religieusement, a voulu que de tous temps on vît placé à la tête de cette scène, pourtant si belle et où l'on eût pu faire de si grandes choses, des hommes ne portant aucun intérêt à l'art élevé.

L'émotion était grande cependant dans le monde des arts ; cette sorte de proscription occulte qui semblait peser sur le théâtre moderne soulevait de telles réclamations, que M. Guizot, alors ministre, ne crut pas devoir refuser à Victor Hugo, qui venait le soUiciter au nom de

tous, le privilège d'un théâtre essentiellement consacré au drame.

Ce privilège une fois obtenu et signé, Victor Hugo en fit aussitôt abandon à Anténor Joly, rédacteur en chef du Vert-Vert^ un des journaux de l'époque qui s'était mis à la tête de ce mouvement littéraire, en protestant énergiquement contre l'état de choses existant.

Mais le pauvre diable était plus pauvre que Job ; il mit près de deux ans à chercher un emplacement et à se procurer les fonds nécessaires à son entreprise, et ce n'est que de guerre lasse qu'il finit par se jeter dans les bras d'un certain Villeneuve, vaudevilliste pour se dire quelque chose, mélomane par genre, et détestant le drame parce qu'il n'y connaissait rien ; aussi, bien que ce privilège auquel il se trouvait participer n'eût été accordé que pour cette exploitation exclusive, songea-t-il dès le premier jour à y joindre l' opéra-comique.

Anténor Joly, plus sourd que Quasimodo, n'avait pas plus de préférence pour un genre que pour un autre : ce qu'il avait souhaité avant tout, c'était d'être directeur, il l'était; ce à

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quoi il s'attachait, c'était à conserver son bailleur de fonds ; il laissa faire et le ministre aussi. Après de longues hésitations pour arriver à fixer leur choix sur un terrain, ils s'arrêtèrent à la salle Ventadour, à laquelle ils donnèrent le nom de Théâtre de la Renaissance^ et Victor Hugo y apporta Ruy-Blas.

L'ouverture d'un nouveau théâtre essentiellement consacré au drame, avec un drame de Victor Hugo , alors que le pouvoir saisissait avec empressement toutes les occasions qui s'offraient à lui de combattre l'influence des idées nouvelles, parut comme une sorte de révolution littéraire. Ruy-Blas était une œuvre grandiose, et qui restera incontestablement comme la plus puissante du théâtre moderne.

La lutte fut gigantesque.

Victor Hugo, l'homme de l'opposition, avait ses ennemis comme ses partisans; pas un ne manqua à l'appel ; les uns vinrent pour applaudir, les autres pour siffler. La censure,

n'ayant pu trouver prise cette fois, fut remplacée par la presse officieuse qui discuta, disséqua, contesta l'œuvre.

Etrange anomalie que de voir le génie qui devrait planer libre et indépendant au-dessus de tout, esclave de ces deux forces, la censure et la presse, parfois aussi impuissantes Tune que l'autre à le comprendre.

La censure est une chose vendue qui ne s'appartient pas ; souvent ignorante et incapable, toujours courtisane et plate, dont le rôle pourrait être tout au plus toléré, si elle se contentait d'être une sorte d'agent moral appelé à mettre un frein aux insanités, qu'elle semble au contraire tolérer à plaisir dans ces lieux qu'il répugne de nommer, qui se décorent du titre de théâtre et n'en sont que la honte ; détestable produit d'une liberté mal comprise, mal appliquée, et qui n'a eu pour résultat que d'enfanter la licence au détriment de l'art; mais il devrait lui être interdit d'oser jamais porter la main sur les œuvres des maîtres.

Quant à la presse, dont la mission grande et honorable doit être d'instruire et d'éclairer les

masses, et non de les égarer, devenue l'apanage presque exclusif d'une secte « que l'impuissance de produire a jetée dans la critique», et qui par conséquent n'a rien de commun avec le génie, elle le comprime, avec le haut de l'échelle également vendu, et le bas où fourmille jaloux et envieux le troupeau qui, pour vivre, est contraint de faire des abonnements à tous prix.

Ruy-Blas, selon certains critiques, n'était qu'une composition vulgaire dont l'action perdait tout son intérêt, coupée qu'elle était par le personnage épisodique de Don César de Bazan, qui venait se jeter à la traverse et n'avait évidemmefnt été placé là que pour servir à me faire rentrer dans le drame, incapable que j'étais, prétendaient-ils, depuis Robert-Macaire^ de reproduire toute autre figure !

Pauvre Hugo, à qui il fallait un prétexte pour me tailler un rôle, quelle erreur avait été la sienne? Ce n'était ni Edgard de Rawenswood,

ni Richard d'Arlington^ ni Gennaro, qu'il avait rêvé en écrivant Ruy-Blas; c'était Robert-Macaire! Et où avait-il l'esprit d'aller s'imaginer que son Ruy-Blas s'était transfiguré?. . . .

« Quant à M. Frederick Lemaître, écrit « Victor Hugo dans sa préface, qu'en dire?

« Les acclamations enthousiastes de la foule « le saisissent à son entrée en scène et le sui- « vent jusqu'après le dénouement. Rêveur et « profond au premier acte, mélancolique au « deuxième, grand, passionné et sublime au « troisième, il s'élève au cinquième acte à <( l'un de ces prodigieux effets tragiques du « haut desquels l'acteur rayonnant domine « tous les souvenirs de son art. Pour les vieilce lards, c'est Le Kain et Garrick mêlés dans un « seul homme; pour nous, contemporains, « c'est l'action de Kean combinée avec l'é- « motion de Talma. Et puis, partout, à travers « les éclairs éblouissants de son jeu, M. Fré-

« dérick a des larmes, de ces vraies larmes qui « font pleurer les autres, de ces larmes dont « parle Horace :

Si vis me flere, dolendam est primùm ipsi tibi.

« Dans Ruy-Blas, M. Frederick a réalisé « pour nous l'idéal du grand acteur. Il est « certain que toute sa vie de théâtre , le « passé comme l'avenir, sera illuminée par « cette création radieuse. Pour M. Frederick « la soirée du 8 novembre 1838 n'a pas été « une représentation mais une transfigura- « tion. »

Avec toute autre administration, Ruy-Blas eût été plus qu'un succès littéraire, la pièce fût devenue un succès d'argent; mais, le lendemain, on annonçait pompeusement la première représention de Y Eau merveilleuse.

Toutes les devises des confiseurs de Paris, que M. Villeneuve était parvenu à réunir à grand'peine, avaient fini par fournir un nom-

bre de rimes suffisant pour composer un opéra-comique qui devait certainement remplacer avec avantage les vers de Victor Hugo, et, comme les cris de Fualdès étouffés sous le ronflement de l'orgue de La Bancale, le drame fut dès ce moment étouffé sous les flonflons de rOpéra.

La tragédie, portée sur les ailes de Rachel, reprit alors son essor d'autant plus librement.

Au surplus, la lutte, qui s'était engagée entre les classiques et les romantiques, avait rendu ceux-ci injustes envers la jeune tragédienne , qui, devenue, à son insu, chef de parti, tenait dignement le drapeau qu'elle avait entre les mains.

Rachel était née tragédienne et grande tragédienne, et il y aurait ingratitude à contester sa puissance, dans le but unique d'amoindrir la tragédie.

Nier le génie de la tragédie, pour exalter la venue du drame, serait aussi fou que de nier

Corneille et Racine, pour faire place à Shakespeare et à Victor Hugo. A deux siècles d'intervalle , les mœurs ont transformé le théâtre, comme elles transforment toutes choses, mais le génie n'en demeure pas moins le génie. De même que, dans deux siècles , Ruy-Blds sera toujours une œuvre admirable, de même Andromaqiie et Cinna sont encore aujourd'hui ce qu'ils étaient, il y a deux cents ans.

C'est en cela que consiste le génie du comédien.

C'est en cela qu'après s'être identifié avec le poète et avoir en quelque sorte donné une seconde vie à la créature dont l'enfantement leur est devenu commun, la vie qui parle à côté de celle qui pense, il appartient au comédien de faire parler et agir cette créature , comme on parle et comme on agit à l'heure où il existe, sans que pour cela son âme cesse d'être la même.

C'est là ce qu'ont fait dans ce siècle Rachel et Talma.

Ils ont fait la tragédie, drame, en la parlant comme on parle le drame.

Rachel faisait $l Andromaque un drame par Faccent avec lequel elle demandait à Gléone :

Fais-tu venir Oreste ?

Comme Talma avait fait de Cinna un drame, en disant :

(( Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner I »

Anténor Joly, placé entre les prétentions des chanteurs d'un côté, et les plaintes et les récriminations des dramaturges de l'autre, en était arrivé à ne plus savoir où donner de la tête, quand, sur ces entrefaites, Alexandre Dumas, qui lui avait fait engager M"* Ida Ferrier, depuis M"* Alexandre Dumas, vint lui offrir deux pièces pour ses débuts, en lui laissant le loisir de choisir entre les deux.

L'une était écrite en vers, l'autre en prose; il destinait au Théâtre-Français celle qu'il ne prendrait pas,

Anténor Joly, croyant donner satisfaction à ceux qui lui reprochaient d'avoir abandonné la

cause qu'il avait défendue, lorsqu'il n'était que rédacteur du Vert-Vert^ et manqué aux engagements contractés envers tous les auteurs dramatiques en général, dans la personne de Victor Hugo, qui l'avait doté avec tant de désintéressement d'un privilège que tant d'autres eussent envié, Anténor Joly pensa faire acte de bonne administration, en donnant la préférence à la pièce en vers, sans en demander la lecture.

Son choix ne fut pas heureux; la pièce en vers était r Alchimiste; la pièce en prose Mademoiselle de Belle-Isle.

On sait le reste.

L'Alchimiste^ dont l'intrigue fort ordinaire, était tirée d'un conte italien, de Grazzini, n'obtint qu'un succès négatif, et n'eut qu'un nombre assez restreint de représentations.

Mademoiselle de Belle-Isle , la dernière création de M"® Mars, est restée encore aujourd'hui au Théâtre-Français, comme un chef-d'œuvre du répertoire.

La plume d'Alexandre Dumas, si facile quand elle faisait parler Richelieu ou M°* de Prie, ou qu'elle courait sur les feuillets d'un roman.

semblait mal à son aise, forcée de se renfermer dans les douze syllabes d'un alexandrin. L'imagination de Dumas était rebelle à cette forme ; il lui fallait le détail, le développement, l'espace.

Tout l'opposé de Victor Hugo, dont la pensée concise contient quelquefois un monde dans un mot. Quand l'un rêvait, l'autre parlait; quand Alexandre Dumas écrivait Henri III ou Monte- Christo, Victor Hugo méditait Hemani ou Cromwell,

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