‹ Souvenirs de Frédérick LemaîtreChapitre 22 sur 33 · BALZAC. — VAUTRIN · texte numérisé non relu

BALZAC. — VAUTRIN

Pendant ce temps , la Porfe-Saint-Martin achevait de se débattre dans les dernières convulsions d'une catastrophe imminente. Définitivement transformé en cirque, ce malheureux théâtre n'avait plus d'autres ressources que de faire alterner des jongleurs arabes avec les lions et les tigres de Van-Amburg, à qui l'on jetait de temps en temps en pâture un drame tel que La duchesse de la Vanbalière^ Périnet Leclerc ou le Manoir de Montlouvier, comme lever de rideau.

Plus sombre que Marins à Minturnes, je regardais ces ruines de ma terrasse de Pierrefitte, quand je fus tout étonné d'y recevoir un jour la visite de Théophile Gautier.

Depuis quelque temps , Théophile Gautier faisait déjà parler de lui comme un de ces rares critiques qui, par l'impartialité de leurs jugements, ont honoré la presse, et dont elle doit être fière. Le jeune et spirituel feuilletoniste, qui m'avait toujours témoigné autant de sympathie, que je professais d'estime pour son talent et sa personne, venait en ambassadeur m'annoncer que Balzac , cédant aux instances de Harel, avait donné son drame de Vautrin à cette même Porte-Saint-Martin, en signifiant, avant toute chose, qu'il ne voulait d'autre commentaire de son œuvre que moi ; qu'il avait plein pouvoir pouf traiter, et qu'il m'attendait le lendemain aux Jardies pour déjeuner et causer de l'affaire.

Je n'eus garde de refuser l'invitation, et le lendemain, à l'heure convenue, je sonnais à la grille du grand romancier.

Je ne connaissais de Balzac que ses œuvres ; je ne l'avais jamais vu. Je fus frappé à l'aspect

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étrange de cet homme, à la vue de ce front haut et proéminent, encadré dans une longue chevelure noire et rejetée en arrière; ces yeux vifs et perçants, ce sourire à la fois moqueur et doux, tout indiquait que le génie était là.

On me Favait dit laid ; je le trouvai superbe.

J'avais lu ses livres, il m'avait vu jouer; nous eûmes bientôt fait connaissance.

Pendant le déjeuner, auquel assistaient Théophile Gauthier et Laurent Jan, qui tous deux collaboraient avec lui, et qui fut servi dans le corps de logis occupé par son jardinier, car le pavillon qu'il comptait habiter attendait toujours les ouvriers, je fus à même de pouvoir apprécier cette faconde brillante, cette dépense d'imagination, en même temps que cet esprit d'observation qui perçait dans la moindre de ses paroles.

Lorsqu'on eut quitté la table pour passer au jardin, Balzac me remit le manuscrit de Vautririy dont il venait de me tracer à grands traits les scènes principales, me laissant le soin d'étudier à la lecture le caractère du personnage

principal, que jo connaissais déjà d'après le Père Goriot.

— Lisez vite, me dit-il, car le temps presse ; Harel est aux abois, et je vous avoue que, de mon côté, de graves intérêts dépendent de la prompte réussite de ce drame.

Il ne voulut pas me laisser partir avant de m'avoir fait visiter sa villa jusque dans ses moindres détails.

Située sur une éminence, l'habitation dominait la Vallée de Ville-d'Avray, et le panorama que Ton découvrait de tous côtés était délicieux ; mais les murs d'enclos ne s'étendaient guère au delà d'une centaine de mètres, et le jardin fort restreint et nouvellement planté d'arbred encore nains, offrait peu d'ombre.

Il devait, m'expliquait-il, acheter un bois touffu qui se trouvait à gauche ; plus loin, une prairie qui s'étendait à droite ; il projetait de faire venir l'eau et de creuser des bassins jus-

qu'à un lac ; il rêvait Tacquisition de toute la colline.

Il tint ensuite à me faire parcourir le pavillon du bas en haut, m'indiquant scrupuleusement la destination de chaque pièce. Ici, la salle à manger ; là, la salle de billard ; plus loin la salle de bains, les salons, les chambres à coucher ; il prenait le soin de m'expliquer, . jusque dans les moindres détails, comment chacune de ces pièces serait décorée et tapissée, car, pour le moment, aucune tapisserie ou décoration ne dissimulait encore la blancheur des murs.

Ce travailleur infatigable, qui faisait la fortune des libraires et des journaux, sans pouvoir parvenir à faire la sienne, comptait sur le théâtre pour arriver à s'enrichir promptement, et les droits d'auteur de Vautrin étaient peutêtre destinés, dans Sa pensée, à l'achèvement de cette crèche de son génie.

Nous nous quittâmes enfin, en prenant rendez-vous pour le surlendemain à Pierrefitte.

Balzac y vint avec Harel et Porcher.

Porcher était une individualité parisienne.

Simple marchand de billets à la Porte-Saint- Martin et à TAmbigu, en 1826, il était successivement arrivé, grâce à son intelligence, à occuper l'emploi de chef de claque dans presque tous les principaux théâtres de Paris. Il avançait de l'argent aux auteurs dans la gêne, lorsqu'ils avaient une pièce reçue dans un théâtre, et aux directeurs dans l'embarras, moyennant une certaine rétribution de billets, qu'il avait le droit de vendre à la porte. II fut souvent la providence des uns comme des autres, et je n'éprouvai aucune surprise de le voir arriver en compagnie de Balzac et de Harel.

Comme Balzac me l'avait dit aux Jardies, deux jours auparavant, cela pressait; le malheureux Harel était à deux doigts de la faillite. Les acteurs ne consentaient à jouer, que parce qu'on leur faisait entrevoir l'apparition d'un premier ouvrage de Balzac au théâtre, comme unç mine d'or qui devait enrichir tout le monde.

Les créanciers et les fournisseurs se trouvaient dans la même situation.

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L'un d'eux, plus vindicatif que les autres, après avoir obtenu prise de corps, avait fait mettre le jugement à exécution. Ce n'est q^e par un stratagème des plus incroyables que Harel, alors qu'il était déjà dans le fiacre et en route pour la maison de Clichy, parvint non seulement à se faire relaxer par le garde du commerce, un nommé Bougnol, que tous les artistes connaissaient, mais encore à lui emprunter mille francs en le quittant !

De tels expédients ne réussissent pas toujours, et le même fait pouvait se présenter de nouveau, sans avoir un résultat aussi inattendu et surtout aussi heureux. Il n'y avait pas, en effet, de temps, à perdre. Harel venait donc, non seulement pour s'assurer de mon consentement, mais encore pour fixer au plus vite le jour de la première répétition.

— Ma présence au théâtre, disait-il, devait rendre confiance à tout le monde.

Balzac n'était pas moins pressé, et bien qu'après lecture, j'eusse reconnu qu'il y avait fortement à faire pour que la pièce fût en état de se tenir sur ses pieds, il fut décidé que les études

commenceraient immédiatement, et que Ton ferait, pendant le cours des répétitions, les changements reconnus nécessaires.

Mais ils avaient compté sans la sempiternelle censure qui, cette fois encore, guettait sa proie, comme le loup au coin du bois.

Trois fois elle rejeta Vautrin.

Ce n'est que lorsque M. de Rémusat arriva au ministère, qu'il osa seul en autoriser la représentation, à la condition expresse, ajoutat-il cependant, que si le rapprochement, que Ton voyait, ou plutôt que Ton voulait voir entre Vautrin et Robert-MacairCy venait à provoquer la moindre manifestation, la pièce serait immédiatement interdite.

Pendant le temps que durèrent tous ces pourparlers, le drame subit d'importantes modifications.

Balzac était bien la meilleure composition d'auteur qu'on puisse imaginer : lui signalait-on une scène dangereuse, il la refaisait ; lui démon-

trait-on qu'un acte s'enchaînait mal avec le précédent, il recommençait Tacte sans la moindre objection.

Un jour, il m'écrivait :

— « Cher Maître, ce soir, à dix heures, j'irai vous lire notre nouveau dénouement ; je crois que je suis dans les eaux de Molière jusqu'au cou ! »

Le soir venu, il lisait; son dénouement était impossible, et, quand je lui eus fait valoir mes raisons, il remit tranquillement son manuscrit dans sa poche en disant :

— « Bon, je vais le refaire en entrant ! »

A côté de cette bonhomie, il avait la noble conscience de son génie ; il en convenait simplement, sans orgueil, avec majesté.

— C'est bien beau Eugénie Gratidet, lui disais-je dans une de nos longues conversations ; c'est aussi fort que Molière.

— C'est peut-être plus fort, me répliqua-t-il ; Molière a fait l^ Avare, j'ai fait l'Avarice. . . .

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