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Vint la répétition générale de Vautrin.
Les divers travestissements que j'avais à prendre dans le courant du drame demandaient nécessairement autant de physionomies différentes. Avant tout, je résolus de donner au personnage de Vautrin le type de Vidocq, en imitant sa voix rauque et son geste brutal ; le vieux diplomate allemand du deuxième acte me fit songer à Talleyrand ; la figure sombre et sévère de Napoléon convenait, selon moi, au Jacques Gollin du cinquième acte ; enfin, j'imaginai de donner au général mexicain, Grustamente, Fallure soldatesque de Murât: une taille élevée, des cheveux et des favoris noirs et touffus devaient compléter la ressemblance.
L'explication de ces différents types, avec lesquels il a composé son personnage, ont inspiré à Théophile Gautier les quelques lignes suivantes qui donneront un aperçu de ce qu'il fut dans ce rôle formidable :
« Gest, décidément, le plus grand comédien (( du monde : les moindres mots prennent dans « sa bouche une profondeur et un accent sin- (( guliers, et de la phrase la plus insignifiante,
en apparence, il fait jaillir une lueur fauve, inattendue, quiiéclairetoutle drame. Comme Protée, il prend toutes les formes; tantôt vieux baron allemand, pied-bot et bossu; tantôt ambassadeur mexicain, grand, gros, basané, avec des favoris violents et un toupet pyramidal. Chez lui, à le voir si bonhomme, en pantalon et en veste de nankin, avec un chapeau de planteur, vous le prendriez pour Napoléon à Saint-Hélène ; et tout à l'heure il va se dresser comme un autre Van-Amburg, et faire ployer, sous les torrents magnifiques de son regard, tout une ménagerie de forçats en révolte ; ironie, tendresse, fureur, sangfroid ; toutes les octaves du clavier ont été parcourues par cet acteur sans rival. '
Trois commissaires délégués par la censure assistaient dans la salle à la répétition et se retirèrent, lorsqu'elle fut terminée, sans avoir trouvé à soulever la moindre objection.
Cependant un incident, dont les suites de-
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vaient être si déplorables pour tout le inonde, s'était passé à leur insu. «
Pendant le quatrième acte, Moëssard, régisseur général du théâtre, qui se tenait assis auprès de Harel, se pencha vers lui, en murmurant tout bas à son oreille :
— Ne trouvez-vous pas que monsieur Frederick ressemble à Louis-Philippe ?
— Taisez-vous donc ! répondit vivement Harel, en le poussant du coude.
Et le maladroit, sans calculer les conséquences qui pouvaient résulter d'une allusion du plus mauvais goût, à laquelle personne n'avait songé, et que le hasard seul lui suscitait, fit aussitôt appeler Petit, le coiffeur du théâtre.
— Demain, lui insinua-t-il, en coiffant la perruque de monsieur Frederick, donnez donc un peu plus d'élévation au toupet, et surtout ne lui en dites rien.
Le coiffeur obéit sans demander pourquoi.
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Le soir de la première représentation, à part quelques sifflets qui, à de rares intervalles, vinrent se mêler aux applaudissements, tout mar^ cha à peu près pendant les trois premiers actes.
J'avais peu de temps à moi, pour effectuer le changement qu'il me fallait faire, afin de me trouver en général mexicain, et, bien que je fusse à peine prêt lorsqu'on vint me demander si l'on pouvait commencer, je répondis :
— Oui !
On me présenta ma perruque ; voulant la poser moi-même, je me mis vivement devant une glace. Il me sembla qu'elle me faisait une physionomie étrange; je ne savais comment l'ajuster, quand on revint de nouveau pour m'annoncer que c'était à moi à paraître.
Avant que j'eusse le temps de me rendre compte de l'effet qu'elle pouvait produire, j'entrai en scène.
Deux coups de sifflet partirent du fond de la salle.
Je demeurai calme d'abord, ne m'expliquant pas la raison qui pouvait motiver cet accueil brutal, mais bientôt un bourdonnement sourd,
après avoir parcouru toutes les galeries, apporta ces mots à mon oreille : « Le roi! Louis-Philippe ! »
Je compris tout.
J'essayai néanmoins de faire bonne contenance et de lutter contre l'orage. Ce fut en vain.
Le duc d'Orléans, qui assistait dansl'avantscène à la représentation, quitta sa loge avant la fin de l'acte, qu'on ne put terminer qu'au milieu d'un tumulte toujours croissant.
Au cinquième acte, le public, un peu plus calme en apparence, se réveillait à tous propos pour saisir avec empressement chaque mot qui pouvait prêter à une allusion, et le rideau tomba pour la dernière fois au milieu d'une agitation sans exemple.
Le drame était tué, et la mauvaise gestion de Harel ne tarda pas à porter ses fruits.
Le duc d'Orléans, en sortant du théâtre, s'était fait immédiatement conduire aux Tuileries, où le roi apprit de sa propre bouche le scandale qui se produisait à la Porte-Saint-Martin. On fit aussitôt venir M. de Rémusat, et le lendemain la pièce était interdite.