II
Quinze jours après, Harel était déclaré en faillite, et le théâtre définitivement fermé.
Victor Hugo, que Balzac remercie dans sa préface de l'appui qu'il lui prêta en cette circonstance, accompagna l'auteur de la Comédie humaine chez monsieur de Rémusat, et, pendant près de deux mois, fut vainement plaidée la cause de Vautrin.
Le ministre demeura inflexible.
Tout ce qu'ils purent obtenir, ce fut que le théâtre de la Porte-Saint-Martin serait autorisé à rouvrir provisoirement, sous la responsabilité de Balzac, et bien entendu avec une tout autre pièce que Vautrin.
Cette tentative directoriale, de la part de Balzac, fut la source et l'origine de Mercadet. Il me proposa de m'associer à lui.
H y avait tant de similitude entre la situation
de Balzac et la mienne, que ces tribulations communes avaient fini par établir entre nous une sorte d'intimité qui nous faisait pour ainsi dire inséparables.
Cette interdiction de Vautrin nous frappait également dans nos intérêts.
Le procès, qu'il avait eu à soutenir quelque temps auparavant contre une Revue qui faisait publier en Russie , avant qu'il n'eût paru à Paris, son livre de Séraphita, avec autant de délicatesse que le libraire Barba en avait mis à faire sténographier Robert- Macaire, lui avait été aussi préjudiciable, en lui fermant momentanément les colonnes des grands journaux et des revues, que l'impression de Robert-Macaire m'avait été funeste, en faisant interdire la pièce par la censure.
Toutes ces déceptions, morales et physiques, nous avaient jetés dans les bras l'un de l'autre, comme pour nous engager à nous unir pour lutter ensemble contre la mauvaise fortune qui paraissait vouloir s'acharner après nous.
Que de nuits passées à jeter sur le papier des intrigues ignorées, que de mondes inconnus,
que d'enfantements de personnages imaginaires et cependant vivants, que de types conçus et demeurés dans le néant? Balzac rêvait de transporter tous ses livres au théâtre. Quels caractères à créer que ces grandes figures de Goriot et de Grandet ?
Un soir que nous étions bien résolus à fixer enfin notre choix, Balzac s'écria :
— Mais vous, mon cher Frederick, vous avez autant que tout cela; vous avez votre Robert-Macaire ,
Robert-Macaire est à cette heure une création puissante, comme Panurge, comme Falstaff, comme Sancho, la trinité bouffonne, immortelle aïeule de Gil-Blas, de Figaro et de Pangloss. C'est un personnage à part, un caractère jeté à la foule comme un type résumant en lui les traits épars d'une époque ; une sorte de bouc émissaire chargé de toutes les iniquités d'une société, et créé pour la représenter, traits pour traits. Malheureusement, Robert-Macaire n'est pas écrit; vous êtes l'homme de la pensée, vous n'êtes pas l'homme de la plume. Eh bien! je serai la plume. Écrivons un nouveau
Robert'Macaire ; ce sera un composé de Vautrin, de Tartuffe, de tout ce que vous voudrez, mais qui sera toujours la personnification de ce qui se passe autour de nous.
— Mais la censure, lui répondis-je, qui justement nous châtre tout cela?
— La censure? continua Balzac, nous la dépisterons ; nous appliquerons un masque à notre Robert-Macaire, à notre Vautrin, à notre Tartuffe; nous l'appellerons Mercadet. * . .
Ce qui fut dît fut fait.
Le temps, employé aux démarches nécessaires pour cette réouverture de la Porte-Saint- Martin, fut consacré par Balzac à jeter les premières scènes d'une comédie nouvelle, Mercadet, dont la donnée n'était autre qu'un accouplement des deux personnages de Vautrin et de Robert-Macaire, moins le bagne.
La pièce était en cinq actes et permettait de
donner un large développement au caractère unique de ce double type.
Une scène au troisième acte, où Mercadet, tourmenté par l'idée de fonder un grand journal, « s'adressant à toutes les bourses ! », menaçait ses actionnaires de se brûler la cervelle devant eux, s'ils ne répondaient pas à son nouvel appel de fonds, et où ceux-ci, après lui avoir arraché ses pistolets des mains, s'exécutaient, séance tenante; cette scène, écrite par Balzac, était à elle seule tout un poème.
Malheureusement, les difficultés sans nombre qui surgirent de tous côtés l'empêchèrent de profiter de l'autorisation qui lui avait été accordée par le ministre , et la pièce en resta là.
Aujourd'hui Mercadet^ coupé, taillé par Adolphe Dennery, mis en possession du manuscrit après la mort de Balzac , fait partie du répertoire du Théâtre-Français.
A l'instar de ce qui se passe journellement dans la société, les deux proscrits coudoient, sous un faux nom, dans la maison de Molière,
Mascarille ot Scapin, avec qui ils s'entendent parfaitement.
Eux aussi sont devenus classiques comme le vice.