‹ Souvenirs de Frédérick LemaîtreChapitre 25 sur 33 · LES FRÈRES COGNIARD · texte numérisé non relu

LES FRÈRES COGNIARD

Au nombre des obstacles qui vinrent entraver ce projet de réouverture, la question pécuniaire ne fut pas la moindre de toutes. Les bailleurs de fonds, sur lesquels Balzac avait cru pouvoir compter, lui firent défaut au dernier moment.

D'un autre côté, les frères Cogniard, qui sol-^ licitaient en même temps ce privilège tant envié de la Porte-Saint-Martin, profitèrent de ce retai'd pour réunir à la hâte les fonds néces^ saires à l'exploitation, en s'adjoignant compie associés les deux frères Meinot. Fortement appuyés auprès de M* de Rémusat^ bien aise intérieurement d'évincer ainsi Balzac, dont il redoutait quelque nouvelle excentricité, les

frères Coguiard remportèrent sur tous les autres postulants.

Balzac découragé renonça momentanément au théâtre pour ne plus songer qu'à ses livres.

Au surplus, Théodore et Hippolyte Cogniard étaient deux hommes d'esprit; non seulement ils avaient fait de fort jolies pièces, toutes couronnées de succès, mais ils jouissaient encore de la sympathie générale.- Bientôt ils surent se montrer aussi bons administrateurs qu'habiles vaudevillistes, et rendirent enfin à ce malheureux théâtre de la Porte-Saint-Martin, tombé si bas sous Harel, le rang qu'il devait occuper dans la hiérarchie artistique.

On les accusa bien, pendant les huit années qu'ils tinrent le sceptre directorial, d'avoir un peu trop sacrifié aux muses de la danse et de la féerie ; mais furent-ils aussi coupables qu'on a bien voulu le dire, et avaient-ils la possibilité de choisir aussi largement que leur prédécesseur?

Victor Hugo semblait avoir pris la résolution de ne plus travailler pour le théâtre ; Frédéric Soulié, attaché par des relations d'amitié à l'Ambigu, réservait exclusivement toutes ses productions pour ce théâtre, et Alexandre Dumas, possesseur d'un privilège qu'il rêvait depuis si longtemps , ne songeait plus qu'à faire bâtir le Théâtre- Historique, tout en élaborant ses volumineux romans d'où il comptait tirer ensuite son immense répertoire.

Il ne restait donc plus aux frères Cogniard d'autre ressource que de s'adresser aux dramaturges fournisseurs habituels des théâtres des boulevards, ce qu'ils firent en ouvrant leurs portes à Bouchardy, à Anicet Bourgeois, à Dennery et à Dumanoir.

Il est vrai que leurs féeries et leurs ballets occupaient longtemps l'affiche, une fois qu'ils en avaient pris possession, mais ils les confectionnaient eux-mêmes, et dame, comme M. Josse, avant tout ils étaient... auteurs!

Le premier acte de leur administration cependant fut d'aller trouver Victor Hugo, et de lui demander Ruy-Blas comme étant la seule œuvre capable d'inaugurer grandement le retour du drame à la Porte-Saint-Martin, et, pour prévenir toute objection de sa part, ils se hâtèrent de lui donner connaissance de l'engagement qu'ils étaient venus me faire contracter, le jour même de leur entrée en possession du privilège, et qui me liait avec eux pour cinq ans.

Ils se retirèrent avec la parole de Victor Hugo.

Le succès de la reprise de Ruy-Blas à la Porte-Saint-Martin fut colossal, et surpassa la soirée de sa création sur le théâtre de la Renaissance. Le drame, dégagé de ces mesquines jalousies qui ne manquent jamais d'accompagner une œuvre véritable à sa première audition, religieusement écouté cette fois par un public impartial, apparut dans tout son éclat. De plus, Victor Hugo, réconcilié avec Louis-Philippe , et à la veille d'être nommé pair de France, avait su se rallier la majorité

de la critique, cette girouette des gouvernements.

Deux créations suivirent la reprise de Ruy- Bios : Paris le Bohémien^ un des drames les plus sombres du répertoire de Bouchardy, dont le seul mérite était de servir de prétexte au personnage pour se faire voir sous différents travestissements, et Mademoiselle de la Vallière^ d'Adolphe Dumas.

La pièce de Dumas, bien que renfermant de fort beaux vers, et intéressante sous plus d'un rapport par la façon dont elle présentait ces deux figures toujours si sympathiques de la Vallière et de Molière, manquait cependant de cette spontanéité, de cet imprévu qui seuls font le succès.

Mademoiselle de la Vallière^ comme Paris le Bohémien^ n'eurent l'un et l'autre qu'une réussite peu retentissante, qui obligea la direction à reprendre successivement quelques ouvrages du répertoire, tels que Richard d'Arlington,

Kean^ en attendant Les Mystères de Paris, dont le succès , obtenu par le roman dans lequel Eugène Sue s'évertuait à tailler un drame en collaboration avec Goubaux , révolutionnait alors tout le monde.

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