‹ Souvenirs de Frédérick LemaîtreChapitre 26 sur 33 · LES MYSTÈRES DE PARIS · texte numérisé non relu

LES MYSTÈRES DE PARIS

J'étais journellement à même de rencontrer Eugène Sue au Collège Ghaptal, dont Goubaux était à la fois le directeur et le fondateur, et où j'avais fait entrer mes trois fils pour achever leurs études.

Goubaux et moi nous nous connaissions depuis 1 826; nous avions eu ensemble deux de nos plus grands succès, Trente Ans et Richard ; son caractère honorable et bon me faisait l'aimer comme un frère, et j'étais certain qu'en lui mes enfants trouveraient un second père.

Je passai souvent de longues heures enfermé avec lui et Eugène Sue, et je fus plus que jamais à même de pouvoir me convaincre de

la difficulté matérielle qu'il y a à résumer vingt volumes dans un seul drame.

A cet enfantement déjà si laborieux vinrent se joindre encore une fois les tracasseries soulevées par la censure. Il fallait couper telles scènes, retrancher tel acte, supprimer tels personnages. On craignait ceci, on craignait cela, on craignait tout! A ce point qu'auteurs et directeurs en arrivèrent à craindre un moment que leur pièce ne fût défendue, comme on avait défendu Vautn7i, comme on avait défendu Robert'Macaire^ comme on avait défendu le Roi s'amuse.

Ces infatigables censeurs avaient-ils cru voir dans le Chourineur, dans le Maître d'École, dans Jacques Ferrant, des allusions à certains personnages en place, comme^ils en avaient vu dans Triboulet^ dans Robert-Macaire et dans Vautrinl

Peut-être eussent-ils été fort embarrassés de répondre.

Le jour de la première représentation, l'effervescence était générale. Dès deux heures de l'après-midi, toutes les issues du théâtre étaient envahies, et la police se trouvait dans la nécessité de requérir la garde municipale pour maintenir la foule et rétablir la circulation complètement obstruée sur les boulevards. A sept heures du soir, au moment de commencer le spectacle, une stalle d'orchestre se vendait à la porte deux cents francs.

C'était de la frénésie.

La pièce, montée avec le plus grand soin par les Cogniard, fut remarquablement rendue par les artistes. Clarence, Raucourt, Jemma, Eugène Grailly, Mesdames Rey, Grave, qui composaient la tête de cette troupe d'élite dont l'ensemble se rencontre rarement aujourd'hui, rivalisèrent de zèle.

Certains tableaux furent l'objet d'une véritable ovation. La Cité y le Cabinet de Jacques Ferrant^ la Mansarde des Morel^ Y Ile des ravageurs^ étaient les peintures fidèles des scènes si énergiquement tracées par Eugène Sue dans

8011 roman. D'autres furent moins heureux ; on en siffla même quelques-uns.

Bref, le drame fut trouvé décousu; il manquait d'intérêt, parce qu'il manquait d'homogénéité.

Le théâtre avant tout exige l'unité d'action, et laisser éloigné de la scène, même pendant un seul acle, le personnage dont le spectateur a fait d'avance son héros, c'est briser les anneaux d'une chaîne dont les deux extrémités sont, l'une les rires, l'autre les larmes.

Le développement d'un roman où s'agitent deux cents personnes entraîne naturellement la multiplicité des intrigues ; au théâtre, où l'on ne doit s'attacher qu'à une, celle-ci devient insuffisante à satisfaire les appétits du public affolé par la lecture du livre, et qui demande à tout voir.

Essayer de réunir toutes ces intrigues, c'est briser l'unité d'action, c'est détruire l'intérêt, première base du succès.

Les Mystères de Paris^ grâce à la vogue du roman, n'en tinrent pas moins l'affiche pendant trois mois.

« Quel admirable acteur ! s'écrie Théophile « Gautier dans son feuilleton où il rend compte « de la représentation, quel sang-froid et « quelle passion, quand sous le nom de Barbece Rouge, il vient commander un assassinat au « maître d'école ; comme il a la parole froide, « brève, aiguë ! comme on sent bien que c'est « la cervelle qui parle au brasi Avec quel c( calme effroyable, au moment où la victime « rend le dernier soupir dans l'allée ténébreuse « où l'a poussée le maître d'école, il jette à la « poste la fausse lettre qui doit expliquer le « crime par un suicide ! Et ensuite, quand on « le retrouve dans son étude, débarrassé de « ses favoris roux, l'air béat et paterne, l'œil « amorti par les lunettes,le dos rond,les mains « molles et tremblantes, comme cherchant des « papiers par un mouvement machinal, le pas « lourd et traînant, on a vraiment peine à « croire que ce soit le bandit de tout à l'heure, « à l'allure ferme, au poitrail carré, au geste « impérieux, hure parmi tous ces groins qui « remuent les fanges de la Cité. De quel air « attentif, débonnaire et désintéressé il écoute

les froudroyantes confidences de la comtesse Sara Mac-Grégor. Avec quelle rouerie de Shylock, quand il avance au pauvre Morelle cinq cents francs dont il a besoin, il emprunte à son clerc Germain les trente-cinq francs qui lui manquent pour compléter la somme. Et lorsque tout le monde est parti, comme il ferme les volets, les serrures, les verrous, pour aller retirer de sa cachette le coffre qui renferme son orl son orl c'est-àdire tous les vices, tous les plaisirs, toutes les débauches, tous les crimes réduits en petits disques jaunes, rutilants dans Tombre comme des yeux de lion. Dans ce coffre il y a tout, des chevaux, des palais, des repas splendides, et la vertu des mères, et la pudeur des filles. Aussi avec quelle volupté démoniaque, quel spasme de tigre mangeant une proie vivante, il plonge dans ce bain fauve ses bras d'athlète, devenus aussi nerveux que ceux de Milon de Crotone. Cet or, ce sont les dépôts, attirés par la réputation d'honnête homme qu'il s'est faite, et qu'il ne rendra jamais ! Comme en jetant ses con-

serves, il a pris subitement une physionomie hautaine, ravagée, effrayante, moitié satyre, moitié Lucifer. A cette transformation soudaine, la sallej éclate d'applaudissements.

Pour comprendre et rendre ainsi un rôle, il faut plus que du talent, il faut du génie. Quelle puissance de séduction, quelle fascination de serpent, et puis quelle rage, quels transports il déploie lorsqu'il peint à Fleurde-Marie, dans l'île des Ravageurs, la passion irrésistible, inexorable qu'elle lui inspire. Avec quel accent il lui dit : « Pour te plaire, je serai bon, humain, charitable, réellement j'aurai toutes les vertus si tu m'aimes ! » Et voyant que ses supplications prosternées, que ses adorations de sauvage à son fétiche sont inutiles, comme ill' emporte d'un seul geste, d'un seul bond, en maître, en vainqueur, en homme qui redevient lui-même. Dans la scène de Y aveuglement^ il atteint aux dernières limites de l'effroi ; il est beau et terrible comme Œdipe antique ! »

Le succès des Mystères de Paris avait mîs en appétit les auteurs à la mode.

Dumanoir et Dennery (Adolphe Dennery surtout^ la monnaie de billon d'Alexandre Dumas, le grand arrangeur du moment, si toutefois le mot n'est pas un barbarisme , imbu de ce préjugé suggéré par certains biographes clairvoyants, qu'un de mes grands chagrins était de n'avoir pu créer en même temps et Ruy-Blas et Don César) s'imaginèrent de suppléer à cette impossibilité matérielle, en venant trouver Victor Hugo, pour lui demander de vouloir bien , ainsi qu'Abraham, sacrifier en ma faveur son fils... don César.

Gomme Abraham, Victor Hugo consentit au sacrifice.

Le chant des lavandières de Ruy-Blas ayant inspiré aux auteurs l'idée d'immoler la victime sur l'autel d'une sorte d'opéra-comique, ils encadrèrent l'ami de Matalobos d'une guirlande de chœurs, de refrains et de couplets au milieu desquels Zaphari dut venir exhiber :

Sa cape en dents de scie et ses bras en spirale !

La tentative était hardie, le résultat en fut heureux. Le sujet était gaiment traité, la pièce écrite avec esprit, les couplets joyeusement tournés, le succès fut complet.

Mais la peau des grands hommes allait trop bien à Adolphe Dennery, pour qu'il ne s'y complût pas, et qu'il se résignât à s'arrêter en si bon chemin. Vite il se remit à la besogne ; après avoir emprunté à Victor Hugo, il pensa à Voltaire, et résolut de se faire le défenseur de la vertu malheureuse et persécutée.

De même que Voltaire avait fait réhabiliter Galas, Adolphe Dennery rêva de tenter la réhabilitation de madame Lafarge; Anicet Bourgeois se mit de moitié dans cette œuvre philanthropique, et de leurs conceptions communes sortit la Dame de Saint-Tropez.

Si la justice n'a pas révoqué l'arrêt qui pèse sur l'infortunée, le public du moins s'est montré dès le premier jour favorable au plaidoyer d' Anicet Bourgeois et d'Adolphe Dennery, car,

pendant deux mois , il vint s'attendrir sur les infortunes de la malheureuse Hortense d'Auterive, et trembler devant la fameuse glace où Georges Maurice aperçoit le traître lui verser le poison !

« Rien d'effrayant et de sublime comme cette « terreur muette en face du miroir qui lui révé- « lait son véritable assassin; la façon de se « redresser pour repousser la main qui lui préce sentait la mort ; Thorreur du cri suprême qui « s'échappa alors de sa poitrine, firent parcou- « rir dans toutes les galeries un immense fris- « son. Le génie tout entier du comédien éclata

dans ce seul mot : Assassin ! et brilla comme

si un éclair eût en ce moment embrasé la

salle. »

Mon congé arrivant le 31 décembre, je fus forcé d'arrêter les représentations de la Dame

de Saint-Tropez^ pour me rendre de nouveau à Londres, où m'appelait un engagement contracté avec Mitchells, directeur du théâtre Saint- James.

L'année 1844 était une année heureuse pour les frères Cogniard ; trois succès consécutifs avaient suffi pour la remplir.

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