‹ Souvenirs de Frédérick LemaîtreChapitre 27 sur 33 · MADAME DORVAL · texte numérisé non relu

MADAME DORVAL

Au mois de novembre 1845, comme je rentrais à Paris après une tournée de huit mois, la première chose qui frappa mes regards fut Taffiche de la Porte-Saint-Martin annonçant en grosses lettres Marie-Jeanne^ pour les représentations de madame Dorval.

Je n'avais pas revu Dorval depuis la Renaissance, où elle répétait le Proscrit de Frédéric Soulié pendant que je jouais Y Alchimiste^ et je me faisais une joie d'arriver à temps pour assister à sa rentrée.

Pauvre amie! que nVt-on pas dit sur elle aussi, que nVtron pas écrit, et de quelle ingratitude n'a-t-elle pas été l'objet? Ceux-là

même qui Tavaient le plus acclamée autrefois, la disaient aujourd'hui, vieille, usée, morte! heureux quand les autres n'allaient pas jusqu'à nier son paisse.

C'est à se demander vraiment si le degré du génie ne se mesure pas à la dose de l'insulte.

Que les derniers venus, qui n'ont pu ni voir ni apprécier, dans la force et dans la puissance de son talent, un grand acteur qui ne peut laisser après lui que le souvenir, nient cette puissance et cette force, soit. L'homme est ainsi fait que son orgueil se refuse à accepter les gloires que lui a léguées le passé ; sa vanité n'admet pas que quelque chose de vraiment grand, de vraiment beau, ait jamais existé avant lui. L'original emporté par le temps et qu'il n'a pas connu n'est que fable et fiction ; il n'a pas vu, donc cela n'est pas.

De là, le doute.

Si Dieu était visible, il n'y aurait pas d'athée*

Mais que celui, qui a vu, qui a touché, qui, de son autorité privée, s'est fait juge et souverain, vienne le lendemain briser de sa propre main

ridole qu'il encensait la veille, c'est méchant, c'est ingrat, c'est lâche.

C'est Judas crachant à la figure du Christ après l'avoir baisé.

Jamais Dorval n'avait été plus belle et plus grande comédienne qu'elle ne le fut dans cette création de Marie^eanne\ jamais elle n'avait trouvé de larmes plus amères, de cris plus déchirants, de bonds plus impétueux. C'était bien, la lionne rugissant pour éloigner le danger de ses petits; c'était bien la mère sanglotant pour attirer la pitié sur eux ; c'était réellement la maternité incarnée dans le cœur d'une femme.

Quand le rideau fut baissé, je quittai la salle que le public faisait crouler àous ses applaudis^ sements, et je montai à la loge do Dorval. En m'apercevant, elle jeta un cri et se précipita dans mes bras ; ses yeul s'emplirent de larmes, et moi, le cœur gonflé, pressant dans les miennes ses deux mains qu'elle m'avait passées

autour du cou, il ne me vint que ces mots sur les lèvres :

— Voyons ! il ne faut pas pleurer comme cela

Après Marie- Jeanne, il y eut une reprise de Trente ans. C'était la première fois, depuis Béatrix Censi^ que Dorval et moi nous reparaissions ensemble sur le théâtre de la Porte-Saint- Martin, où il nous fut donné de retrouver quelques-unes de nos belles soirées d'autrefois.

A cette reprise se rattache une plaisante anecdote, dont un certain premier rôle de province crut devoir par la suite faire une tradition.

Au troisième acte, Dorval portait un bonnet de tulle, de blonde, de dentelle, je ne saurais dire au juste. Dans la scène où Amélie, après avoir pris des mains de Georges pour le signer l'acte par lequel elle lui fait l'abandon de sa dot, Dorval, s'étant trop approchée de l'un des

flambeaux posés sur le bureau, mit le feu aux rubans de son bonnet, et un malheur était inévitable, si je ne lui avais instantanément et sans prononcer un mot arraché de la tète le tulle que je mis dans ma poche après l'avoir étouffé entre mes mains.

Le mouvement avait été tellement spontané, que Dorval elle-même me regarda, stupéfiée, sans pouvoir se douter de ce qui venait de se passer.

Les quelques personnes placées dans la salle qui waient pu s'apercevoir du danger applaudirent, et un journal du lendemain me complimentait sur ma présence d'esprit en ajoutant : « Que tout autre à ma place eût crié au feu et appelé les pompiers ! »

Parmi les spectateurs qui n'avaient vu que le mouvement d'un homme arrachant simplement le bonnet de sa femme pour le mettre dans sa poche, se trouvait le premier rôle en question qui, en entendant applaudir autour de lui, se dit :

— Voilà un effet auquel je n'avais pas songé !

Appelé à jouer Trente ans quelque temps après dans une ville quelconque, il n'eut garde d'oublier l'effet du bonnet, et, au moment où Amélie s'apprêtait à signer, il le lui arracha violemment, et le plongea dans le pan de son habit avec plus de dextérité encore !

Le public, surpris d'abord, se regarda bientôt avec crainte ; on chuchota, on crut à un cas d'aliénation mentale.

Notre premier rôle, n'entendant aucun applaudissement, se dit sans se déconcerter :

— Les ânes ! Ils n'ont pas compris !

Deux jours après, un abonné du théâtre, après l'avoir complimenté sur la façon remarquable avec laquelle il interprétait le personnage de Georges de Germany, se hasarda à lui demander :

— Pourquoi diable, au troisième acte, arrachez-vous la coiffe d'Amélie pour la mettre dans votre poche ?

— Comment, vous n'avez pas saisi?

— Pas du tout.

— Mais c'est un des plus grands effets de Frederick !

— Ah I c'est un des plus grands effets de Frederick? répéta l'abonné tout ahuri. Eh bien, je ne m'en serais jamais douté I

Et voilà comme on écrit l'histoire.

Ges représentations n'avaient eu pour but que d'attendre Michel Brémont , de Viennet, et le Docteur noir, d'Anicet Bourgeois et de Dumanoir, ce dernier surtout sur lequel les frères Cogniard comptaient pour en faire, ils l'espéraient du moins, le pendant de Don César de Bazan ; mais le Docteur noir, pas plus que Michel Brémont, ne réalisèrent leurs espérances.

La pièce de Viennet, bien qu'écoutée avec attention, parut d'un classique pâle, froid, et ne renfermait aucun des éléments voulus pour porter sur le public du boulevard.

Ce fut un succès de famille.

Quant au Docteur noir, c'était un bon gros mélodrame des temps passés, tout bourré de coups de fusil, de prises de Bastilles, de marées

montantes, et propre tout au plus à motiver l'exhibition de quelques décors. L'existence de ces deux nouveautés fut de courte durée, et permit à peine d'attendre le Chiffonnier de Paris, de Félix Pyat, dont il était déjà question.

C'est alors que les directeurs songèrent à remonter la Tour de Nesle, avec Dorval dans Marguerite de Bourgogne ; mais ce rôle, tout de force et d'énergie sauvage, ne convenait guère à sa nature douce et passionnée, et malgré tous ses efforts, elle ne put parvenir à faire oublier le souvenir de M"® Georges.

Georges, à qui, malgré les défauts de la femme, on ne peut s'empêcher de rendre justice comme comédienne, était bien en même temps la personnification vivante du drame et de la tragédie. Douée d'une beauté qui semblait appartenir à cette race dont on a fait les dieux de la fable, elle réalisait l'idéal de la muse tragique, comme, par son organe sonore et profond, son rire impérieux et ironique, son geste fier et hautain, son regard plein de terribles menaces, elle eût été pour Shakespeare la

véritable héroïne de ses vastes conceptions. De longtemps on ne reverra une telle Agrippine, une semblable Clytemnestre, pas plus qu'une Marguerite de Bourgogne, une Marie Tudor ou une Lucrèce Borgia qui puisse lui être comparée.

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