LE CHIFFONNIER DE PARIS
Félix Pyat qui depuis la direction des frères Cogniard avait déjà fait représenter deux drames à la Porte-Saint-Martin, les Deux Serruriers et Mathilde, tiré du roman d'Eugène Sue et fait en coUoboration avec lui, venait d'y apporter en dernier lieu le Chiffonnier de Paris , en quinze tableaux.
Cette longue peinture des mœurs d'un certain monde de la sphère parisienne renfermait sans doute la donnée d'une pièce qui pouvait devenir intéressante par la suite, mais impossible telle qu'elle était actuellement, à cause de son manque total de connaissance de la scène et de ses exigences .
« C'est un buste auquel il faut adapter des jambes et des bras si Ton veut qu'il marche, répondis-je aux Cogniard qui m'avaient soumis le manuscrit. »
Félix Pyat, chez qui un amour-propre excessif a toujours été un des côtés saillants d'un esprit malade, trouva la critique sévère, et m'en garda rancune; néanmoins, il n'en fut pas moins obligé de se rendre à l'évidence, et de faire subir à son œuvre les modifications jugées indispensables.
L'exaltation de ses idées politiques l'avait fait se livrer à des dissertations sociales au milieu desquelles l'action principale disparaissait complètement. Cette manière nouvelle d'envisager le théâtre et qui consiste aujourd'hui à prendre pour base de tout drame cette donnée première, que sous la blouse seule battent les cœurs honnêtes, et qu'il suffit d'avoir un habit sur les épaules pour être une canaille, est très flatteuse pour le peuple, on ne saurait en disconvenir, mais peut aussi ne pas toujours être du goût d'une certaine portion du public. Il fallut couper, tailler, resserrer tout cela pour
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arriver à rendre la chose possible. Chacun se mit à l'œuvre et, de cette collaboration commune, sortit le drame tel qu'il fut joué avec un succès de plus de cent représentations.
Cependant, malgré tous les soins apportés pour assurer la réussite de l'ouvrage, et toutes les précautions prises pour écarter ce qui pouvait sembler dangereux, quelques scènes parurent encore longues, choquantes et motivèrent des sifflets de la part du public. Le citoyen Félix Pyàt, dont l'ingratitude était le moindre des péchés mignons, imagina d'en rejeter la faute sur la direction d'abord, sur moi ensuite.
Dans une série d^articles publiés par le journal le Corsaire, il essaya d'insinuer que la pièce eût gagné à avoir tout autre que moi pour interprète. Il va sans dire que ces articles étaient signés d'un X... quelconque, et qu'il en déclinait naturellement toute responsabilité, car il est bon d'ajouter que le citoyen Félix Pyat a toujours été fort prudent dans le cours de sa
carrière littéraire, comme pendant la durée de ses exploits politiques.
En 1847, il s'abritait derrière le pseudonyme d'une initiale pour diffamer l'artiste auquel il devait son succès, je ne crains pas de le dire sans peur d'être accusé de vanité; de même qu'en 1869, se sentant à couvert de l'autre côté du détroit, il portait un toast à la petite balle et à l'assassinat ; de même qu'après la commune de 1871, il laissait déporter et fusiller ses compagnons de pillage et d'incendie, pendant que lui se sauvait tranquillement sous la casaque prussienne.