TRAGALDABAS
Il faut avouer que si les royautés et les empires enrayent quelquefois la destinée des peuples, les révolutions ont le don de les faire chavirer souvent.
La révolution de 1848 vint bouleverser le théâtre, comme elle bouleversa tant de choses, et si la révolution politique de 1830 enfanta la révolution littéraire que Ton appela le romantisme^ la révolution de 1848 amena la révolution littéraire que l'on pourrait qualifier de bouffe.
L'influence que les événements auront désormais sur le théâtre le prouvera assez.
Le 24 février 1848, la royauté de 1830 som-
brait au fond de l'abîme que lui avaient creusé depuis dix ans les ambitions rivales de deux hommes, Thiers et Guizot.
Peut-être la catastrophe eût-elle été sinon évitée, du moins ajournée, si, dans la soirée du 23, la population parisienne, alors qu'elle croyait tout fini sur l'annonce du changement de ministère, et pendant qu'elle se promenait tranquillement dans les rues à la clarté des illuminations et au bruit innocent des pétards et des fusées, n'était tout à coup tombée victime d'un massacre épouvantable, horrible, mystérieux.
Sans aucune sommation, sans l'ombre d'une provocation, l'officier qui commandait le poste du ministère des affaires étrangères, alors situé boulevard des Capucines, ordonna à la troupe de faire feu sur la foule inoffensive ; une décharge retentit, et une cinquantaine de personnes tombèrent mortellement frappées. Aussitôt le peuple, ivre de rage, accourut sur le théâtre du meurtre en rugissant : « Aux armes ! » ; aussitôt les morts chargés sur une charrette furent promenés à la lueur des torches, sur
toute la ligne desboulevards,jusqu àla colonne de Juillet.
Qui avait donné cet ordre? Des amis maladroits, ou des ennemis perfides?
Le crime est demeuré mystère.
Le lendemain, la République était proclamée !
Les adeptes avancés de la Commune réclamaient déjà le drapeau rouge; Lamartine repoussa avec une énergie sublime cette loque sanglante « qui n'avait fait que le tour du Champ-de-Mars trgiînée dans le sang , tandis que le drapeau tricolore avait fait le tour du monde en portant partout Thonneùr et la gloire de la France ! »
Huit jours après,' les théâtres rouvraient leurs portes aux accords d'un nombre infini de cantates ; chaque soir le public envahissait le Théâtre-Français pour entendre Rachel chanter la Marseillaise ! partout retentissait le chant des Girondins^ et la devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité, était inscrite sur le fronton de tous les monuments.
Mais cette allégresse ne pouvait durer longtemps , les travaux étaient arrêtés de tous côtés, la misère était à son comble, et le peuple mourait de faim.
Le gouvernement provisoire, qui avait commencé par commettre l'imprudence de déclarer qu'il garantirait Veocistence de l'ouvrier par le travail! c'esi-k-àire qu'il donnerait du travail quand même, essaya d'ouvrir les ateliers nationaux, mais, n'ayant bientôt ni travaux à faire, ni argent à donner, il se trouva dans la nécessité de dissoudre ces mêmes ateliers.
Cette triste tentative, dont le premier danger avait été de faire coudoyer l'honnête ou* vrier par le forçat libéré, n'eut pour résultat que de jeter sur le pavé cent mille prolétaires. Ceuxci, ne voyant plus d'autre refuge que les barricades, allumèrent cette terrible insurrection de Juin qui, pendant quatre jours, ensanglanta de nouveau Paris, et eut pour effet de donner la présidence de la République à l'héritier de Napoléon I".
Pendant que le drame se jouait dans la rue, le hasard, qui parfois s'avise aussi de faire des tragédies à la Shakespeare en jetant un personnage boufTon au milieu de Faction la plus sanglante, s'imagina de lancer Tragaldabas sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin.
Type croisé de la famille dq^ Don César et des Mascarille, plus joueur que les cartes, plus lâche qu'un italien, plus Ubertin qu'un moine, Tragaldabas résumait en lui tant de vices, qu'il était impossible qu'il n'effarouchât pas la pudeur de certains critiques qu'Auguste Vacquerie avait quelque peu malmenés dans plus d'une occasion. Le sujet était nouveau, original, hardi, à ce point que des ennemis... élogiéux de l'auteur prétendaient que Victor Hugo avait passé par là; mais cette hardiesse fut précisément le prétexte de la lutte, et la cause de la tempête qui se déchaîna sur la pièce.
Vacquerie, dans son Uvre dé Profils et Grimaces, raconte lui-même les péripéties de son drame d'une façon trop spirituelle pour ne pas le laisser parler lui-même ; d'autant plus qu'en substituant le mot acteur au mot auteur^ ce
qu'il applique à Tun, peut identiquement s'appliquer à l'autre et que Todyssée du poète devient en même temps celle du comédien.
« Les deux premiers actes furent accueillis (( avec chaleur, et l'on put un moment craindre (( une réussite éclatante. Il en résulta un com- « mencement d'opposition au troisième acte.
« L'opposition s'accrut au quatrième. Ne <( calomnions pas, même nos adversaires ; le « quatrième acte n'était pas du drame primi- « tif : c'était Frederick Lemaître qui, trouvant « la pièce un peu maigre pour le vaste appétit « du public de la Porte-Saint-Martin, habitué (( aux drames à dix services et aux indigestions « de féeries, m'avait demandé d'ajouter un « plat. Ce quatrième acte, rattaché après coup, « faisait un nœud au fil de l'action, et je re- « connais pleinement que le succès eut raison « de s'arrêter. De plus , dans cet acte , Tragal- « dabas était déguisé en militaire et vêtu de « ferraille ; cette armure, que Frederick n'avait
« pas essayée avant la représentation, se mit « à faire un bruit de casseroles et de pincettes « et à charivariser chaque vers. Le pire fut que « ce grincement couvrit la voix du grand co- « médien et qu'on n'entendit pas un mot de la (( scène principale. Cette faute du costumier « fut le défaut capital de la pièce.
« Ce n'était plus une victoire, mais ce n'était « pas encore une défaite. On n'avait plus qu'un c( acte, il fallait se dépêcher ; les sifflets comc< mencèrent au premier vers, et ne cessèrent « plus. Le dénouement disparut dans une tem- « pête; la toile aurait été baissée vingt fois « sans l'énergie des jeunes gens. Eux dans la « salle, Frederick sur la scène, résistaient hé- « roïquement. J'étais sur le théâtre, écoutant « et regardant, fier d'avoir ressuscité quelque « chose des grandes luttes, admirant Frédé- « rick. Dans les premiers actes, il avait été « inouï, alors, il fut incroyable. Nulle part, « pas même dans Robert-Macaire, il n'avait « été d*une verve plus étourdissante, d'une <c plus flamboyante bouffonnerie. Il fut l'éclair « de cet orage. Dieu merci ! l'échec ne fut que
pourTauteur. Comme j'ai été sifflé par mon-
< sieur un tel et par monsieur chose ! mais comme Frederick a été applaudi par Hugo et par Balzac !
(( Le vacarme redoublait. Je comparais en moi-même cette salle écumante aux marées d'équinoxe que j'avais vues se déchirer rageusement à la jetée du Havre , et les bonnes gens, qui soufflaient dans leurs clefs, à l'ouragan embouchant la tour de François I".
Assaut de colères, grêle de ricanements, trombes de huées, ravissement de voir s'écrouler en un soir, le travail de plusieurs années, orgueil de se trouver supérieur à l'auteur, stupéfaction que l'imbécillité hu-
< maine pût aller jusqu'à ce degré, indignation ( et dédain, tout cela n'était qu'un doux pré- ( texte.
« Voici ce que décida le tutti :
« L'hostilité, au théâtre, a des privilèges « exquis. D'abord , son mode de manifestation «' est excellent : un seul coup de sifflet perce « mille applaudissements. Qu'une pièce soit (( applaudie par quinze cents et sifflée par
« quatre, on dira qu'elle a été sifflée. Ensuite « ce pouvoir énorme n'exige pas d'intelli- « gence ; les siffleurs ne sont pas gênés par la « nécessité de dire leurs raisons, ils n'ont pas « besoin d'avoir une idée dans la cervelle, il « suffit qu'ils aient une clef dans la poche. « Mais le meilleur privilège des siffleurs est de (( n'avoir aucune responsabilité ; ils ne sont « pas exposés aux représailles, vu leur nullité (( personnelle^ ils aiment, d'ailleurs, les places « obscures, ils ont la modestie de leur mérite, « et ils poussent parfois l'anonyme jusqu'à « venir serrer la main de l'auteur. Ils n'ont « pas même à redouter de l'auteur une réplique « collective et vague ; le bon goût et le senti- « ment des convenances lui commandent de « s'incliner devant V arrêt du public, et le dé- « crètent de fatuité exorbitante s'il manque « de respect à une demi-douzaine d'idiots ou « d'ennemis qui auront troublé une représen- « tation. J'en demande pardon au bo7i goût, « mais je n'avais pas voulu que les choses se « passassent ainsi cette fois ; ce qu'on m'avait « raconté des soirs HHemani, et ce que j'avais
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« vu moi-même à Ruy-Blas et aux Burgraves^ « m*avait inspiré pour le sifflet surtout du me- « pris ; prévoyant, et peut-être espérant, que « ma pièce ne lui serait pas indifférente, j'avais i< voulu qu'il eût ma réponse, et tout de suite, « et puisqu'il est brutal, je lui avais répondu a dans sa langue : ayant à énumérer les ânes a qui ne marchent que sur leurs deux pattes « de derrière, je n'avais pas omis les siffleurs. « Le mot, accentué par Frederick, avec une i( autorité souveraine , fut l'occasion d'un tu- « multe parfait
« La bourrasque no cessait pas.
« Pour en finir, inquiet peut-être du vers « qu'il avait dit sans en prévoir tout l'effet, « désorienté par ces sifflets qui venaient de « derrière, épuisé d'ailleurs par la dépense de « force et d'invention qu'il avait faite , Frédéu rick descendit du chariot, avec la peau d'âne, « s'avança vers la rampe et fit signe qu'il avait « quelque chose à dire. Tout se tut. Il fit alors, « on face, à droite et à gauche, trois saints
« dont la gravité fut un peu corrigée par la « tête d'âne qui, chaque fois, s'inclinait avec « la sienne, puis il prononça textuellement ces « paroles mémorables :
« Citoyens et Messieurs,
« Intéressés comme désintéressés, c'est le « moment plus que jamais de crier :
« Vive la République !»
Eh ! oui, mémorables sans doute, puisque la République donne toutes les libertés et fait l'égalité pour tous.
Puisqu'elle donne aux ânes déguisés :
Notaires, détrousseurs, ministres, courtisanes, Faiseurs de tragédies ou d*opium, des ânes I
le droit de siffler le talent
Le . tumulte coupa court ! La salle de la Porte- Saint- Martin n'était plus un théâtre, c'était un club. On était vraiment en République !