TOUSSAINT-LOUVERTURE
Après Tragaldabas, Toussaint-Louverture.
Ce fut en 1 840, que Lamartine, toujours fidèle à la cause de Témancipation des noirs, écrivit son drame.
Les événements politiques Tobligèrent à laisser quelque temps de côté cette œuvre philanthropique, mais sans lui faire pour cela perdre de vue la grande pensée qui fut la préoccupation constante de toute sa vie.
En 1848, le premier acte de son pouvoir fut de signer la liberté des noirs et Tabolition de Tesclavage.
« Ma vie n'eût-elle eu que cette heure, s'écrie-t-il dans un élan d'enthousiasme véritable-
ment chrétien, je ne regretterais pas d'avoir vécu. »
L'année suivante, l'éditeur Michel Lévy s'étant rendu acquéreur , moyennant une somme de trente mille francs, du manuscrit de Toiissaint-Louvertiire , crut voir, dans la représentation de ce drame, l'élément d'un succès.
Le nom de Lamartine, si l'ingratitude lui avait déjà fait perdre à ce moment de sa popularité comme homme politique , n'en était pas moins demeuré le symbole de l'intégrité et du désintéressement, privilège qui s'attache rarement à la renommée des prétendus libérateurs du peuple, qui ne manquent jamais de surgir au milieu des événements comme ceux que l'on venait de traverser depuis dixhuit mois.
Un drame de Lamartine, à cette époque, devait donc paraître aux imaginations altérées de grandes choses un éblouissement au milieu de cette nuit de tourmente.
L'éditeur comprit le parti que l'on pouvait tirer de la situation ; Lamartine y consentit, le manuscrit me fut confié.
Ce manuscrit était un monde ; 'c'était le plus sublime plaidoyer qui ait jamais été fait en faveur de la race asservie, c'était l'humanité résumée dans un homme ; c'était le Christ prêchant la vraie, la grande république, mais ce n'était pas un drame.
C'était, ainsi que l'auteur la qualifié luimême : « un cri d'humanité en cinq actes. »
Il fallait choisir dans cet immense poème, dont on eût voulu tout garder, ce qui pouvait seulement s'adapter à la scène, et souder ensuite tous ces joyaux épars.
La tâche était lourde et délicate.
On était au mois de novembre et Lamartine se disposait à partir pour Monceaux. Il fut décidé que nous nous réunirions là pour faire ce travail.
Cette réunion n'eut lieu qu'en décembre, un mois plus tard.
En arrivant à Monceaux, Lamartine m'offrit, de la façon la plus affable, une hospitalité que.
par discrétîon, je crus devoir refuser. J'étais venu de Paris en chaise de poste, amenant avec moi mon fils Charles et un domestique ; Michel Lévy et Mirés, qui nous avaient accompagnés, augn^/Bntaient tout naturellement le nombre des visiteurs, et je préférais rentrer chaque soir à Mâcon.
Michel Lévy et Mirés acceptèrent de rester.
Les relations qui s'étaient étabUes entre Lamartine et Mirés, depuis la fondation du journal le Conseiller du Peuple, motivaient d'ellesmêmes la présence de ce dernier à Monceaux ; quant à l'éditeur Michel Lévy, il suivait tout bonnement à titre de propriétaire du drame de Toussaint-Louverture .
Lamartine était ruiné.
Président de la République la veille encore, il eût pu, comme tant d'autres, s'enrichir vite et facilement ; le poète avait préféré sa misère, et, dans une heure de besoin, il avait vendu ses pensées de quelques nuits.
Comment lui, Lamartine, qui connaissait si bien les hommes, avait-il pu compter sur leur reconnaissance ?
Outre les nouveaux venus, le château était encombré de parents, d^amis, de secrétaires, de poètes, hobereaux que le maître avait, paralt-il , appelés auprès de lui , pour Taider à faire des vers !
La chose peut sembler étrange au premier abord, d'autant plus qu'il s'agissait moins de faire des rimes et d'aligner des hémistiches, que de rassembler entre eux tous les fragments épars de cette œuvre colossale d'où la poésie débordait déjà, et Lamartine, tout inexpérimenté qu'il pouvait être au point de vue des exigences du théâtre, y devait suppléer encore mieux que tout autre, guidé par son génie qui savait deviner.
Pendant mon court séjour au château de Monceaux, je fus à même de voir et d'étudier la puissance de ce génie, la grandeur d'âme de cet homme qui sut, dans les trois mois où il fut maître des destinées du monde, décréter cette liberté des noirs, repousser le drapeau
rouge, et porter si haut Tétendard de la France, par l'éloquence noble et fière de son manifeste aux Souverains de l'Europe, dont pas un alors n'osa élever la voix pour protester.
Descendu du pouvoir, il était rentré pauvre dans l'ombre et le silence, pour y rêver à d'autres Méditations ou à un nouveau Jocelyn , n'emportant avec lui, pour toute récompense, que l'oubli
Le manuscrit terminé , je revins à Paris, et les répétitions commencèrent aussitôt à la Porte-Saint-Martin. La pièce péchait bien encore par la base au point de vue scénique, mais les vers étaient si grands et si larges, ces cris de liberté si puissants, ces sanglots de paternité si déchirants, qu'on se sentait électrisé par le lyrisme de cette poésie homérique, au point de voir tout à coup un di:p,me dans une scène, dans une stropl\e, dans un vers.
Mais les temps étaient déjà changés. Les
blancs pouvaiont-ils bien s'intéresser à rémancipation des noirs, incapables qu'ils étaient de s'émanciper eux-mêmes ? Le côté politique que l'on avait envisagé comme un des éléments du succès manquait déjà; la réaction était déjà faite dans les esprits.
Le 24 Juin avait tué le 24 Février.
Le succès resta au-dessous de ce poème grandiose, mais Lamartine se montre trop sévère envers lui-même, quand il écrit : « qu'un grand acteur a voilé sous la splendeur de son génie les imperfections de l'œuvre. »
Un génie tel que le sien n'a pas le droit d'être modeste ; il doit avoir conscience de son œuvre, et la volonté de l'imposer à tous. Si Lamartine a pensé que le public a pu dire du comédien : « cet homme est une nation, » nous disons qu'il en fut, lui, le Dieu libérateur.
<c Frederick Lemaître, a dit Lamartine, dans « la préface de son drame, a été le Talma des « noirs, un Talma des tropiques, aussi grand « dessinateur, d'un caractère plus sauvage , « plus ému, plus explosible, que le Talma de « Tacite, que nous avons vu chez nous se
poser, marcher, penser et parler comme la statue vivante de l'histoire classique. C'est bien de Frederick Lemaître que le public a pu dire ce que les Français disaient de Toussaint :
« Cet homme est une nation. »