‹ Souvenirs de Frédérick LemaîtreChapitre 4 sur 33 · LA MARMITE RENVERSÉE · texte numérisé non relu

LA MARMITE RENVERSÉE

Ma pauvre mère, qui m'avait dit adieu en pleurant, me revit avec épouvante en apprenant la vérité.

— Malheureux ! s'écria-t-elle, te voilà déserteur. Tu vas être fusillé I

Je tentai de la calmer et de lui faire comprendre d'abord que, n'ayant pas quinze ans, je n'avais aucun supplice de ce genre à redouter ; ensuite que mon régimentétait déjà bien loin, et que personne ne songeait certainement à moi.

Enfin, pour la rassurer complètement, je lui promis de me présenter le lendemain matin au quartier, en donnant à mon retour un motif que je saurais trouver d'ici là, et de demander

à être de nouveau dirigé sur mon corps, pour écarter plus sûrement les soupçons.

Dès que je vis le jour, je fis ce que j'avais promis la veille à ma mère, et après Favoir dé nouveau quittée en l'embrassant, je m'en vins frapper à la porte de la caserne.

Après avoir été mis en présence du sergentmajor, le seul sous-officier resté pour commander les quelques hommes chargés de la surveillance du monument, je lui exposai que m'étant mis en route la veille étant déjà blessé, la douleur m'avait fait perdre connaissance au fond d'un fossé où j'avais voulu me reposer, et que lorsque j'étais revenu à moi, je m'étais vu seul sur le chemin au milieu de la nuit !.. .

Cette sorte d'odyssée ne lui parut pas très claire, et jusqu'à plus ample information, il ne trouva rien de mieux que de m'envoyer à la salle de police.

Deux jours, trois jours se passèrent sans autres visites que celles du concierge qui m'apportait régulièrement ma ration d'eau et de pain noir. Le sixième jour cependant, je me hasardai

à lui demander si ma captivité devait se prolonger longtemps encore ?

— Je n'en sais rien, me répondit-il; cela regarde le sergent-major, et il n'est jamais là.

Enfin, un matin, j'entendis par la petite fenêtre grillée, percée au-dessus de mon lit, sorte de vasistas scellé dans la muraille et prenant jour sur la cour, un mouvement inaccoutumé d'allées et de venues, et je crus reconnaître entre autres bruits, la voix du sergent-major.

Je me dressai immédiatement sur ma paillasse en me cramponnant aux barreaux jusqu'à ce qu'il me fût possible de voir au dehors.

C'était bien lui qui causait dans la cour avec le fourrier.

— Sergent I sergent ! me hasardai-je à crier à trois reprises différentes.

Et voyant qu'il levait les yeux en les tournant vers moi, j'ajoutai timidement :

— Sergent I est-ce que je ne vais pas bientôt sortir d'ici, moi !

DE FBÉDÉRICK LEMAITRE. 63

— Qui cela toi ?

— Eh ! bien , mais moi , Lemaître ; vous savez bien, sergent, moi, qui me suis évanoui là-bas, sur la route de Saint-Denis, au fond d'un fossé !...

— Ah ! c'est toi Lemaître ? Oui, oui, je me rappelle. Ah I bien, ajouta-t-il avec un air narquois, ton affaire est bonne, mon gaillard ; tu vas passer au conseil de guerre !

Les niais de l'ancienne comédie, tombant tout à coup sous la table ou dans une trappe, disparaissaient avec moins de promptitude que je n'en mis à me laisser glisser sur mon lit.

Ce mot de conseil de guerre m'avait plongé dans une telle stupeur, que c'est à peine si j'entendis le bruit des verroux, quand mon gardien, après avoir ouvert ma porte, me fit signe de le suivre en me disant que le sergent-major voulait me parler.

Je marchai derrière lui sans me sentir la force de l'interroger.

Tous les grands raisonnements, auxquels j'avais eu recours pour donner du courage à ma mère, m'abandonnaient en ce moment, et

je me voyais déjà accusé d'avoir déserté avec armes et bagages en face de l'ennemi, traîné devant le peloton d'exécution.

Aussi, quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'en entrant chez le sergent-major, je le vis se lever et venir à moi.

— Mon pauvre Lemaître, me dit-il, en me frappant sur l'épaule, comme tu dois m'en vouloir I Figure-toi, mon garçon, qu'au milieu de ce tohu-bohu, je t'avais oublié !

En deux mots, il me mit au courant des événements, m'apprit le résultat de la bataille de Waterloo, la déroute générale, et depuis deux jours le retour par bandes isolées des fuyards que l'on dirigeait aussitôt sur les buttes Saint- Chaumont et de Montmartre, pour les faire travailler aux fortifications que l'on élevait afin d'essayer de mettre Paris en état de défense.

Le résumé de ces explications, que j'étais tout surpris de l'entendre me donner avec autant de complaisance, était celui-ci :

— Depuis douze jours que tu es là, tu dois avoir besoin d'air, et je suis sûr, ajouta-t-il en ricanant, qu'un peu d'exercice te fera du bien !

Tu vas porter la soupe aux hommes qui travaillent là-haut.

Quelques minutes après, portant sur ma tête une énorme marmite de soupe, contenant la ration de douze hommes, car à cette époque le soldat mangeait encore à la gamelle, je remontais de nouveau le faubourg, me dirigeant vers Montmartre.

Mon premier sentiment, en me retrouvant libre, fut de remercier Dieu.

Il me semblait qu'à la suite d'un horrible cauchemar, je me sentais transporté dans quelque pays enchanté plein d'air, de lumière et dévie.

La fatigue me rappela bien vite à la réalité. Cette marmite était affreusement lourde, et la position qu'il fallait garder pour maintenir son équilibre, en tenant les bras levés, doublait son poids. La chaleur était accablante, le soleil de juin dardait dans toute sa force, et j'avais fait à peine quelques centaines de pas, que j'étais obligé de m'arrêter.

Comme je m'essuyais le front après avoir déposé mon fardeau sous une allée pour y chercher un peu d'ombre, je me mis à réfléchir de nouveau.

De même que dans la nuit qui avait précédé le départ des troupes pour la Belgique, j'avais su prévoir le triste résultat de Waterloo, de même il n'était pas difficile de prédire ce qui allait arriver aujourd'hui que la défaite était complète.

Les alliés allaient ramener le Roi, après qu'on aurait fait tuer, pour la forme, quelques milliers d'hommes dans une défense simulée, et je me demandais si ce n'était pas retomber de Charybde en Scylla, que d'aller me jeter inutilement dans cette mêlée sans issue, d'où j'étais parvenu à sortir une première fois.

Comme je me livrais à ces pensées, le fumet de la marmite, que j'avais posée à mes pieds, me montait agréablement aux narines.

C'était bien tentant pour un homme qui venait de passer douze jours au pain et à l'eau.

Ma foi, je me laissai séduire et je la découvris, d'abord avec l'idée d'y goûter seulement;

DE FREDERICK LEMÀITRE. 67

mais au fur et k mesure que mes arguments en faveur de mon émancipation prenaient plus de consistance, les cuillerées de potage se succédaient avec plus de rapidité; si bien qu'au même instant où je sentais 91a résolution irrévocablement arrêtée, j'apercevai le fond du pot!

Le sort en était jeté ; je renversai la marmite, et je m'en revins de nouveau chez ma mère.

Elle répandit bien encore quelques larmes ; mais cette fois je demeurai inexorable, et jetant le froc aux orties, je mis définitivement l'uniforme de côté.

Huit jours après, Louis XVIII rentrait dans Paris, mon régiment était licencié, et sans que je dusse pour cela me croire grand prophète, le sinistre « sauve qui peut ! » jeté sur le champ de bataille de Waterloo, avait, hélas! réalisé toutes mes prévisions.

Un matin, sans parler de rien à personne, je repris le chemin du Conservatoire.

Arrivé devant la porte dé la classe, je l'ouvris avec précaution pour ne point éveiller Fattention, et je ,me glissai silencieusement dans un coin, sans que nul songeât seulement à me demander ce que j'étais devenu.

Au milieu de ce bouleversement général, on ne s'était même pas aperçu de mon absence.

Trois mois après, un concours fut ouvert au second Théâtre-Français pour les élèves du Conservatoire ; je me présentai, j'échouai.

Une seule voix s'était élevée en ma faveur, celle de Talma.

Je l'ignorais. Son suffrage m'eût grandement consolé de cet échec.

Ce ne fut que quelques années plus tard que j'appris le fait par Picard, alors directeur de l'Odéon.

Picard, le bon, l'honnête Picard, le maître à tous; l'ami, le protecteur de la jeunesse. Il

m'aimait comme un fils, et s'il n'eût dépendu que de lui, il m'eût dès le premier jour placé au premier rang. Aussi n'est-ce jamais sans éprouver une certaine émotion, que mes yeux se reportent sur la lettre qu'il m'écrivit quelque temps après , ou plutôt qu'il me fit écrire peu d'heures avant sa mort, car c'est à peine s'il lui était possible de tenir encore sa plume.

Il ne put que signer.

« Mon cher Frederick, (dictait-il à son secrète taire, Théodore Nézel), permettez-moi de « vous offrir un exemplaire de mes œuvres en (( reconnaissance du talent que vous venez de c( déployer dans mes Deux Philibert j et surtout « du zèle tout amical que vous avez mis à mon- « ter la pièce. Tant le monde me parle de vous « et trouve que vous jouez le rôle avec toute « la vérité et le comique qu'il réclame. Je vou- « drais bien pour tous les deux que nous ne « nous en tinssions pas là; voilà pourquoi je « vous envoie mon théâtre. Cherchez, vous ne « pouvez manquer d'y trouver quelque chose à « votre convenance. Il y a dans la Vieille

« Tante, un rôle de Vernissac où vous produite riez un grand effet, mais il nous faudrait « une femme pour jouer la Tante. Mais quand « j'y pense, un rôle tout à la fois comique et « profond, et dans une pièce qui a toujours eu « le plus grand succès , c'est Marcelin des ((Marionnettes; il y a de quoi faire autant « d'effet que dans les Deux Philibert.

a Adieu, mon cher Frederick, je me félicite « bien d'avoir apprécié votre talent lorsque (( vous étiez tout jeune encore au second théâtre « Français.

« Recevez de nouveau mes remerciements et (( l'assurance de ma sincère amitié. )>

C'était sa dernière signature qu'il m'envoyait avec son dernier adieu

Mais il me fallait à tout prix m'essayer sur un théâtre quel qu'il fût.

Fort de mon titre d'élève du Conservatoire, je me présentai au directeur des Variétés amusantes qui, moins exigeant que Messieurs les membres du jury du théâtre Royal de TOdéon, m'engagea, séance tenante.

Quelques jours après, je débutais à quatre pattes dans le lion de Pyrame et Thisbé.

Enfin j'étais comédien.

Page 1