HÉCATOMBE DIRECTORIALE
Pendant ce temps, les changements de gouvernement amenaient les changements de directions ; les débâcles politiques entraînaient les débâcles directoriales. L'Ambigu, le Théâtre- Historique, la Gaîté, les Variétés étaient entraînés par le courant; les frères Cogniard, voyant la position s'aggraver de jour en jour, vendirent quelque temps après la Porte-Saint- Martin, et derrière eux commença cette immense hécatombe de directeurs qui eut pour résultat de me rendre ma liberté, après avoir subi trois faillites, et de me permettre d'aller créer Paillasse à la Gaîté.
Paillasse l Que de suppositions se firent à
l'annonce de ce titre ébouriffant ! Étaitrce une résurrection de la comédie italienne? Allait-on voir renaître Scaramouche, Arlequin, Polichinelle, Pierrot, ces types immortalisés par Poignet, Gougibus, Mazurier, Débureau? Etaitce, vu l'époque, un drame de circonstance, une satyre politique; le Paillasse de Béranger allait-il avoir un fils personnifiant en lui les parvenus du jour, et allait-on l'entendre fredonner son refrain ironique et joyeux :
Paillass', mon ami, Saute pour tout le monde !
Non, ce n'était rien de tout cela.
Paillasse était tout simplement un bon gros mélodrame d'Adolphe Dennery, dont Marc Fournier, son collaborateur, lui avait apporté l'idée première, et qu'ils avaient bourré ensemble de péripéties plus compliquées et plus vulgaires les unes que les autres ; une pièce charpentée comme l'échafaudage d'un édifice, sans moulures ni style et sans grands frais d'imagination. Un drame où Paillasse passait son temps à courir après sa femme qu'on vou-
soc SOUVENIRS
lait lui prendre, et à pleurer sur la mort do son cheval ! mais qui, en dépit de la banalité du sujet, n'en eut pas moins, il faut l'avouer, le mérite incontestable de faire de l'argent!
(( Ce que Frederick a été dans cette nouvelle création, écrit Auguste Vacquerie dans son compte-rendu de Paillasse , comment le dire?
Sur le moment, vous n'êtes pas embarrassé ; vos mains applaudissent d'elles-mêmes, un cri vous vient à la bouche et une larme aux paupières, sans que vous vous en mêliez. Un bravo bien articulé en dit plus long que toutes les phrases ; hier nous avions des pleurs dans les yeux, aujourd'hui nous n'avons que de Tencre dans notre encrier. Si nos lecteurs étaient là, nous leur montrerions nos deux mains encore gonflées et rouges, après une nuit, d'avoir applaudi pendant quatre heures, et ce serait notre feuilleton. Il y a eu un ins-* tant où nous nous sommes pris à désirer que Frederick se refroidît de sa verve au
(( moins pendant une scène pour nous laisser « un peu de répit ; mais il n'a pas eu cette clé- (i menée. Il ne nous a pas fait grâce d'un seul « éclair. Ce grand égoïste a eu la cruauté « d'être prodigieux à chaque mot.
« Nous n'avons pas la prétention d'énu- « mérer tous les endroits où il a remué la salle, « toutes ses effusions, toutes ses prodigalités; « contentons-nous de noter les points où il a « été principalement admirable. Pour toucher « d'abord le point essentiel, Frederick a suri< tout été admirable partout.
« Comme dans tous les chefs-d'œuvre, c'est « l'ensemble qui frappe dans cette composition « splendide. Frederick n'est pas seulement un « acteur d'un incroyable instinct , l'homme « du mot, de la spontanéité, de l'originaUté, « de l'imprévu ; c'est en même temps le comète dien de la réflexion, de l'arrangement géné- « rai et profond, de la pensée une et active « circulant dans toutes les scènes du drame « comme le sang dans toutes les veines. Ici, « d'un bout de la pièce à l'autre, il a l'aisance, « la souplesse, le mouvement libre du saltim-
« banque. Du premier acte au dénouement, à « travers toutes ces chances, joyeux, triste, « sous sa souquenille comme sous l'habit de « cour, père, mari, il est toujours Paillasse. Il « faut le voir déguisé en seigneur, ne pouvant « tenir en place, toujours prêt à faire le saut « de carpe, et ayant un mal énorme à empè- « cher ses doigts de jongler avec son chapeau. (( On tremble toujours qu'il ne se mette à « avaler son épée.
« De même moralement, sa condition trans- « parait dans toutes ses impressions. Rien de « tragique dans sa désolation ; il la maintient « toujours dans la mesure humble et d'autant « plus douloureuse d'un pauvre homme, qui « soutient une lutte obscure avec la desti- (( née. »
De la Gaité, je retournai au théâtre des Variétés, où je fis de nouveau une courte apparition.
En signant avec Carpier, alors directeur de
ce théâtre, un nouvel engagement, il avait été question d'une comédie d'Alexandi'e Dumas pour ma rentrée ; les premières swènes de cette pièce, qui ne devait être autre chose que la suite de Richard d'Arlington, avaient été jetées sur le papier à Monte-Chris to, et nous espérions, Dumas et moi, donner un pendant à notre Kean.
Malheureusement, la question d'argent vint déranger tous ces beaux projets. Alexandre Dumas, qui exigeait avant tout une prime de trois mille francs pour se mettre à écrire, fut obligé d'entreprendre un voyage, et partit, laissant Carpier chercher les moyens de se procurer cette somme dont il n'avait pas la première monnaie.
Cependant, la situation menaçant de se prolonger de part et d'autre, il fallait aviser; c'est alors que Duvert et Lauzanne vinrent proposer le Roi des Drôles, vaudeville anodin où le personnage de Rameau était à peine esquissé, mais que les auteurs s'engageaient à développer assez pour donner à leur œuvre l'importance d'une véritable comédie. Puvert et
Lauzanne étaient deux hommes de talent ; il y avait de Tesprit, beaucoup d'esprit dans leur pièce ; leur offre fut acceptée.
Cette tentative ne fut couronnée que d'un demi -succès ; le Roi des Drôles, pas plus que Taconnet qui suivit, n'eurent le don d'éveiller la curiosité du public, et leur existence commune ne dépassa pas la durée d*un ministère.
Je revins alors à la Porte-Saint-Martin, créer le drame du Vietix Caporal, dans lequel Dennery avait eu la fantaisie de me faire jouer un muet ! le rôle le mieux écrit sans contredit de tout son théâtre*
Le Vieux Caporal fut un succès ; mais l'engouement du public pour l'opéra-bouffo, qui déjà envahissait quelques théâtres, le rendait de pluâ en plus indifférent au drame, dont Topérette devait bientôt prendre définitivement la place* »••.••«.«*.««.*•
Hélas ! OÙ est le temps où Ton se passionnait pour le beau, pour le grand, pour le vrai ; où Ton aimait réellement Fart pour l'art; où l'imagination s'enflammait aux seuls noms de Victor Hugo, de Casimir Delà vigne, d'Alfred de Vigny, d'Alexandre Dumas? Où est le temps où les noms de Mars, de Dorval, de Georges, de Rachel, en tête d'une affiche, entraînaient la jeunesse enthousiaste? Où sont les jours où l'on allait à une première représentation comme à un combat? Il y avait deux camps; les uns voulaient ceci, les autres cela, et la lutte s'engageait; lutte de l'inteUigence, d'où la pensée jaillissait des cerveaux comme la lumière du soleil.
La politique n'y était pas étrangère, et venait jouer son rôle dans cette grande bataille, car ces mots de classiques et de romantiques^ que les deux camps se jetaient mutuellement à la face, n'étaient que des masques pour servir à déguiser les partis : Whigs et Torys, catholiques et huguenots, royalistes et républicains, cléricaux et libres-penseurs, l'idéal et le réalisme, l'esprit et la matière. Selon que les
poètes portaient le drapeau de ceux-ci, ou le drapeau de ceux-là, on applaudissait Phèdre^ on sifflait Ruy-Blas, La vieillesse attardée essayait d'enrayer la jeunesse qu'elle taxait de présomptueuse, et les vieilles idées se heurtaient aux nouvelles.
Ce mariage, cet accouplement, cette cohabitation de la tragédie avec la comédie avait engendré le drame, c'est-à-dire la vie.
La routine acculée et despote toujours, voyant ses privilèges menacés, ne voulait pas du fruit de cette union qu'elle regardait comme illégitime; elle le redoutait comme un vampire, dont Shakespeare l'avait déjà menacée une première fois, et qu'il fallait étouffer dans son berceau.
C'est que le drame alors tranchait vif de son scalpel ; il coupait en pleine chair et disséquait les os ; il venait tout à coup , brutalement, demander au parterre :
Et d'où vient qu'un ministre avec impunité Ose porter les mains sur notre liberté?
Il ne présentait plus les grands toujours su-
perbes et les faibles toujours impuissants; il laissait à chacun sa part de vice et de grandeur ; il ne montrait plus l'homme en buste, mais de la tête aux pieds ; non plus avec une seule passion au cœur, mais avec toutes les passions qui peuvent se grouper autour de la passion dominante ; non plus seulement tel qu'il est dans une circonstance donnée de la vie, mais tel qu'il est, se débattant au milieu des événements dont la destinée forme autour de lui un réseau ; non plus coulé d'un seul jet, dans un seul moule, taillé tout d'une venue dans un seul bloc, tout bon ou tout méchant, tout beau ou tout difforme ; mais tel qu'il est dans la nature, bon et méchant à ses heures, beau dans quelques endroits et difforme dans quelques 'autres ; non plus avec un orage continuel dans le cœur, mais avec des éclairs d'espérance et de joie; le ridicule auprès du sublime, le grotesque près du beau, le tragique à côté du bouffon; à la place du drame de convention, le drame de la réalité ; à côté du drame d'exception et de fantaisie, le drame delà généralité et de la vérité. Enfin, dans cette lutte immense, venait le
comédien transfiguré par les rayons de plus en plus lumineux de son art.
Le théâtre, à cette heure, est un enseignement, une chaire à la fois matérielle et spirituelle, comme Tesprit et le corps ; où V homme vient étudier les hommes, et de l'accouplement du génie du poète avec le génie de l'acteur est sortie cette puissance avec laquelle il faut compter aujourd'hui