PREMIÈRES ÉTAPES DRAMATIQUES
Oui , à quatre pattes , sur le théâtre des Variétés-Amusantes^ dans le lion de Pyrame et ThisbéI
Ah ! il y avait loin de la place de l'Odéon au boulevard du Temple, et le roi du désert, tout roi qu'il pouvait être, portait moins haut sa crinière que le roi des rois ne portait sa couronne.
Il est vrai qu'il courait aussi moins de risques de la perdre.
Au surplus, ce début fut, par ma foi, très bon. Une feuille du temps prétendit que j'avais parfaitement saisi cette allure, noble, superbe, terrible I
dont parle Buffon dans son portrait du roi des animaux.
Du reste, ce titre de Variétés amusantes pouvait, à l'exemple de r Ambigu-comique, qui n'a jamais représenté que les mélodrames les plus sombres, induire le public en erreur sur son véritable genre. On y jouait moins la farce proprement dite, que la pantomime héroïque telle que : la Jérusalem délivrée; le Siège de Grenade; la Liberté des noirs ; Pyrame et Thisbé, etc., et lin jeune débutant, sans passé, sans aïeux, pouvait y essayer très honorablement ses premiers pas... même à quatre pattes.
Au surplus, je ne fis là qu'une courte station, et après y avoir mimé,.. Les Chevaliers de la mort, et la Clarinette enchantée, je fus engagé par Bertrand, directeur du théâtre des Funam. bules.
Cette scène, maintenant infime, était à cette époque le théâtre des succès de Gougibus, de
Poignet , et de Débureau dont la réputation grandissait tous les j ours .
Hélas! que sont devenus aujourd'hui ces beaux t3^es de la comédie italienne? Quel bon gros rire jovial et franc provoquaient chez nos pères ces bruyants coups de battes et ces grands coups de pieds tombant indistinctement sur Cassandre ou Pierrot, et dont Molière luimême s'est bien gardé de déshériter Mascarille et Crispin. Que de grâce, que de charme dans ces amours innocentes et muettes d'Arlequin et de Colombine ; que de chatteries, que d'esprit dans un signe de tète, dans un mouvement de pied !
C'est là, qu'après m' être appliqué le matin dans la classe de Lafon à comprendre et à interpréter les grands maîtres classiques, je venais étudier le soir cette science si difficile qui consiste à faire coïncider le geste avec la parole.
Si l'on m'a reconnu pendant le cours de ma longue carrière quelques qualités mimiques dans certains de mes rôles, c'est par ce double travail qu'elles furent acquises.
Ah ! dame, dans ce temps-là, si Ton s'amusait, on étudiait aussi. Cette grande préoccupation du jour qui consiste à rouler du matin au soir une cigarette dans ses doigts était inconnue, et l'on ne croyait pas qu'il fût suffisant d'avoir à peine un rôle dans la mémoire pour le jouer.
Je me souviens encore de ces portées de petits chats que Gougibus avait toujours dans sa loge ou chez lui, gracieusement blottis sur un tapis, et dont il observait sans cesse les jeux et les pauses mignonnes, afin de les imiter sous son masque d'Arlequin.
C'est qu'alors on était tout à l'amour de son art.
Après avoir commencé par faire un sauvage dams Arlequin RobinsoUy'pms un garçon apothicaire dans la Naissance d'Arlequin dans un œuf y je créai successivement une série de rôles qui me placèrent bientôt en première ligne, et nous devînmes , Débureau et moi, les enfants gâtés du public.
Jeunes et ardents tous deux, nous avions
nos partisans comme nos détracteurs, et nous luttions à qui l'emporterait sur l'autre, pour mériter le mieux les bravos du parterre, l'enthousiasme de l'orchestre, et les regards des avant-scènes !
Enfin, le* rôle du comte Adolphe, dans le Faux hermite^ vint mettre le comble à ma réputation naissante, et dès ce jour les dames ne m'appelaient plus que le beau comte Adolphe!
Les hommes, que ce surnom flatteur avait le don d'agacer singulièrement, se montraient par cela même plus sévères envers moi.
Si, le visage à demi caché derrière son éventail, une jeune lady se hasardait à trouver que ma tournure était élégante et bien prise, mes yeux expressifs et bien fendus, mon front élevé et intelligent, et mes lèvres gracieuses quand elles se plissaient pour sourire, le cavalier frisé, qui se tenait debout au-dessus de sa chaise, braquait dédaigneusement sa lorgnette sur moi, et s'empressait d'ajouter que le sourire était assez insignifiant, le front trop développé, les yeux trop grands pour avoir une véritable
expression, et que la taille a'avait rien que de fort ordinaire.
La vérité est que j'étais très joli!
La Restauration ne tarda pas à porter ses fruits.
Deux ans s'étaient à peine écoulés, qu'une ordonnance ministérielle faisait subitement fermer tous les petits théâtres, y compris les Funambules, et je me trouvais sans place.
Bertrand, que cette décision inattendue ruinait du coup, conserva cependant quelque temps l'espérance d'obtenir l'autorisation de rouvrir. Il appréciait mon talent, il m'aimait, je restai d'abord près de lui.
Mais enfin, cet état de choses menaçant de se prolonger indéfiniment, je dus songer à m'assurer une position. Mes succès avaient attiré l'attention de Franconi; je fus engagé par lui au cirque Olympique.
J'y fis un court séjour.
Quoique d'une importance relativement supé-
rieure, et bien que j'y fusse traité comme Tenfant gâté de la maison, cette scène me faisait moins l'effet d'un temple consacré au culte de l'art dramatique, que de l'avant-cour d'une caserne. Je trouvais que la place qu'on y laissait au comédien était par trop restreinte, enclavé que je me sentais entre les chevaux et l'artillerie d'un côté, et les clowns et les ménageries de l'autre.
Un nouveau concours ayant eu lieu l'année suivante au deuxième Théâtre-Français, conseillé par Lafon, mon professeur, qui m'y engageait fortement, je me pi^ésentai de nouveau, et cette fois je fus reçu comme pensionnaire.
Après la Mort de Kléber^ia Prise de Bergop-Zoom, La ferme des Carrières, Macbeth, La mort de Poriiatowski, et nombre de com'bats de moindre importance, je quittai l'infanterie française de Franconi, pour passer dans Tinfanterie romaine de l'Odéon.
Mais là, pas plus qu'au faubourg du Temple, je ne me sentais sur mon véritable terrain.
J'y étais cependant engagé par cet excellent Picard, qui n'eût demandé qu'une chose, pouvoir faire de moi un chef d'emploi en aussi peu de temps que Napoléon en mettait à faire des généraux et des rois.
J'y passais mes soirées en compagnie de Joanny, de Duparray, d'Eric Bernard, de Monrose, de Ferville, de Laf on, mon cher et aimé maître ; Lafon le beau, le sémillant Lafon, l'émule de Talma, moins profond, mais plus brillant peut-être.
« Bravo, mon garçon ! me disait-il, un soir, « qu'au milieu du foyer je déclamais en essayant « d'imiter dans Achille son geste large et son « éclatant accent méridional, sans m'aperce- « voir qu'il était derrière moi : Bravo ! joue « tous tes rôles comme cela, et tu ne peux « manquer d'arriver. »
Une autre fois, il interpellait son perruquier, qui selon lui le coiffait trop en avant.
« Tu en veux donc bien à ce bon public, « que tu me caches ainsi les épaules ? Allons,
« voyons, dégage un peu ce beau cou qui fait « son admiration ! » . «.
J'étais à même d'y entendre aussi parler le peintre David et Talma, qui venaient souvent causer là de cette révolution du costume qu'ils avaient pour ainsi dire faite ensemble.
Talma, le premier qui osa entrer sur la scène, bras et jambes nus.
C'était dans Marins à Mmtumes.
L'effet fut mauvais ; on siffla ! .. .
Un an plus tard, tout le monde se demandait comment on avait pu si longtemps représenter les Grecs et les Romains en perruques poudrées, en culottes courtes, et en habits pailletés !...
Et David, le plus grand anatomiste de son siècle, David qui ne comprenait et n'admettait que le nu.
« C'est très joli! disait-il à Horace Vernet, « qui lui soumettait l'esquisse d'un tableau de « bataille; c'est très joli, toutes ces épaulettes- (( là... mais fais-moi donc une épaule ! »
DE FREDERICK LKMAITRE. 81
Mais quand, descendu sur la scène, il me fallait écouter immobile et silencieux, sous la sombre tunique de Pylade ou d'Arcas, les longues tirades d'Agamemnon et d*Oreste,le sang me bouillait dans les veines.
Malgré moi, j'aurais voulu parler...
Il me semblait que cette main du roi des rois, toujours posée sur mon épaule, comprimait mes ailes, et m'empêchait de les développer pour mesurer leur envergure.