‹ Souvenirs de Frédérick LemaîtreChapitre 6 sur 33 · L'AUBERGE DES ADRETS · texte numérisé non relu

L'AUBERGE DES ADRETS

Telle était la situation d'esprit dans laquelle je me trouvais, quand je reçus de Messieurs Audinot et Sénépart, alors directeurs de TAmbigu-Comique, l'offre d'un engagement pour leur théâtre.

« L'Ambigu, me dis-je, voilà le véritable « terrain sur lequel il me sera réellement « donné de pouvoir essayer mes forces ! »

J'acceptai.

J'y débutai au mois de mars 1823, par une reprise de F Homme à trois visages, mélodrame assez ordinaire de Guilbert de Pixérécourt, dans lequel j'obtins néanmoins un succès très honorable, malgré le souvenir de Fresnoy qui avait créé le rôle en 1802.

Puis, vinrent successivement quelques ouvrages sans importance, et enfin r Auberge des Adrets.

L'histoire de ce mélodrame sinistre transformé en une bouffonnerie, après avoir été conçu sérieusement par ses auteurs, a été tellement dénaturée, qu'il ne sera peut-être pas sans intérêt de donner la véritable origine de cette fantaisie, qui ne devait être que le prologue d'une comédie appelée dix ans plus tard à éveiller si fortement la susceptibilité de plus d'un Robert-Macaire en place, ou d'un Bertrand décoré.

Lorsque la lecture qui eut lieu au théâtre fut terminée, je partis découragé en songeant que ce rôle de Macaire devait être ma première création.

Comment faire accepter au public cette intrigue sombre et ténébreuse développée dans un style rien moins qu'académique? Comment, sans faire rire, rendre ce personnage grossière-

ment cynique, cet assassin de grand chemin, effrayant comme l'ogre du conte de Perrault, et poussant l'impudence jusqu'à se friser les favoris avec un poignard, tout en mangeant un morceau de fromage de gruyère !

Ce n'était même plus le mélodrame, usé, démodé, descendant un degré de plus vers l'oubli, où la loi dénature entraîne toute chose; c'était son effondrement soudain.

J'en étais arrivé à ne plus savoir vraiment à quel parti m'arrêter, lorsqu'un soir en tournant et retournant les pages de mon manuscrit, je me mis à trouver excessivement bouffonnes toutes les situations et toutes les phrases des rôles de Robert-Macaire et de Bertrand, si elles étaient prises au comique.

Je fis part à Firmin, garçon d'esprit, et qui comme moi se trouvait mal à son aise dans un Bertrand sérieux, de l'idée bizarre, folle qui m'avait traversé l'imagination. Il la trouva sublime! Mais il fallait bien se garder de songer à proposer cette transformation aux auteurs convaincus d'avoir fait un nouveau Cid.

Bien résolus cependant à mettre, coûte que

coûte, notre plan à exécution, nous arrêtâmes, Firmin et moi, tous nos effets entre nous, sans en souffler un mot à personne, et le soir de la première représentation venu, nous fîmes notre entrée que nous n'avions même pas simulée aux répétitions.

Quand on vit ces deux bandits venir se camper sur Favant-scène dans cette position tant de fois reproduite, affublés de leurs costumes devenus légendaires ; Bertrand avec sa houppelande grise, aux poches démesurément longues, les deux mains croisées sur le manche de son parapluie, debout, immobile, en face de Macaire qui le toisait crânement, son chapeau sans fond sur le côté, son habit vert rejeté en arrière, son pantalon rouge tout rapiécé, son bandeau noir sur l'œil, son jabot de dentelle et ses souliers de bal, l'effet fut écrasant.

Rien n'échappa à la sagacité avide d'un public surexcité par ce spectacle nouveau et

imprévu. Les coups de pied prodigués à Bertrand, la tabatière criarde de Macaire, les allusions de toutes sortes furent saisies avec une hilarité d'autant plus grande, que le reste de la pièce fut rendu par les autres artistes avec tout le sérieux et toute la gravité que comportaient leurs rôles.

M"® Levesque y avait apporté, dans son personnage de Marie, l'épouse infortunée de Robert Macaire, la même conviction qu'elle ' avait mise deux ans auparavant dans sa création de Thérèse ou F orpheline de Genève^ et le consciencieux Baron y fut plein de bonhomie dans son malheureux Germeuil !

Les directeurs Audinot et Sénépart tenaient un succès auquel ils étaient loin de s'attendre, car ils avouèrent avec franchise, quelque temps après, qu'ils comptaient peu sur la pièce.

Les auteurs Benjamin Antier et Saint- Amand, qui devaient plus tard devenir mes collaborateurs dans Robert-Macaire, prirent

leur parti en hommes d'esprit et se consolèrent d'autant plus facilement de n'avoir pu faire répandre au public les larmes qu'ils avaient rêvées, sans pouvoir arriver aies verser eux-mêmes, en voyant les recettes s'élever tous les soirs à un chiffre jusqu'alors inconnu.

Seul, leur troisième complice^ un certain docteur Polyanthe, auteur dramatique par circonstance, qui, s'il ne s'était pas fort heureusement arrêté, fut arrivé à tuer autant de mélodrames que de malades , me voua une rancune implacable.

Il allait criant partout que j'avais assassiné sa pièce !

Celui-là, du moins, avait des entrailles de père.

Ce succès inespéré, dû à une hardiesse qu'aucun n'avait pu prévoir, avait attiré sur moi l'attention de tous les mélodramaturges du jour; il n'y en eut plus un seul qui ne voulût désormais m'avoir pour interprète de ses œuvres.

De là, une série de rôles qui pendant quatre ans ne discontinua pas. CardillaCy Cartouche, Cagliostro^ les ruines de la Granca, le Corrégidor, et tant d'autres dont je n'entreprendrai pas de donner les analyses, me mirent successivement à même de me montrer avec bonheur sous différents aspects.

La presse commença à me discuter; les jours de première représentation où mon nom se lisait sur les affiches, un mouvement inaccoutumé se produisait dans les environs du théâtre dont les portes étaient envahies dès l'après-midi, et bientôt le public, toujours fidèle à ses enfants d'adoption, me décernait le titre de Talma des boulevards.

Certes, c'était le plus bel éloge que l'on pût faire alors d'un jeune homme, que de le comparer à cet esprit puissant.

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