‹ Souvenirs de Frédérick LemaîtreChapitre 7 sur 33 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

Le hasard, ou plutôt ma destinée puisqu'elle devait en quelque sorte dépendre de cette rencontre , m'avait donné pour partenaire dans mes nombreuses créations, RP^® Sophie Hallignier, que les rares qualités dont elle avait fait preuve dans plus d'un rôle avaient mise en évidence au théâtre.

D'un talent plus correct que transcendant, les avantages physiques dont la nature l'avait douée la servaient à merveille. L'élégance et la noblesse de sa taille donnaient à sa démarche une allure sévère ; la courbe sculpturale de ses épaules soutenait une de ces têtes grecques dont la pureté de lignes rendait

l'ovale du visage fier et hautain ; ses joues naturellement pâles, en faisant d'autant plus ressortir l'éclat de ses yeux noirs et brillants comme ses cheveux, eussent achevé de donner à l'ensemble de sa physionomie un aspect froid et dédaigneux, s'il n'eût été tempéré par le charme et la grâce du sourire.

C'était la fierté d'Hermione accouplée à la douceur de Chimène.

Nature tout opposée à celle de sa sœur, M"' Boulanger, Julie Hallignier, la sémillante Dugazon de l' Opéra-comique , dont l'allure vive, alerte, respirait l'enjouement et la gaîté. Ses traits plus esquissés que finis se noyaient dans le charme de sa gentillesse ; ses yeux bleus et provoquants, ses cheveux cendrés et bouclés, réalisaient bien ce type écossais rêvé pour représenter la blonde Jenny de Boïeldieu, dont elle fut la créatrice. Plus comédienne que musicienne, elle savait donner la vie à ses rôles, et possédait ce talent si rare chez la plupart des virtuoses, de mimer tout en chantant.

M"* Hallignier joua successivement avec moi le Diamant^ le Remords^ le Cocher de Fiacre^ Lisbeth ou la Fille du Laboureur; enfin le Vieil Artiste^ mélodrame en trois actes de moi, représenté le 26 août 1826, dans lequel elle remplissait le rôle de ma fille, et que j'écrivis pour elle.

Peutrêtre est-ce à cela qu'il dut son succès?

Toujours est-il que cette fréquentation de tous les instants, ce rapprochement de chaque jour, me firent bientôt reconnaître que j'étais réellement beaucoup trop jeune pour que je continuasse à demeurer longtemps son père.

Elle m'avoua de son côté n'éprouver aucun éloignement à l'idée de changer d'emploi! Si bien que deux mois après, le 19 octobre, je la conduisais à l'église des Petits-Pères.

La sympathie qui s'attachait alors à nos deux noms avait réuni là ce que Paris pouvait compter d'artistes de toutes les classes, et nos fiançailles eussent été dignes de têtes couronnées, si une douloureuse nouvelle n'avait tout à coup interrompu cette journée.

Talma venait de mourir.

Il était huit heures du soir quand la nouvelle s'en répandit dans Paris.

Le bal qui allait commencer n'eut pas lieu, et chacun se retira consterné.

La maladie dont il souffrait depuis longtemps déjà, une inflammation intestinale, le tenait éloigné du théâtre depuis près de cinq mois.

Il avait joué Charles F/ pour la dernière fois le 3 juin, et, à dater de ce jour, il n'avait plus reparu sur la scène.

Les médecins lui avaient ordonné le repos le plus absolu, avec l'espérance que ce dernier essai pourrait amener quelque changement dans son état, mais il n'en fut rien, et le mal poursuivit sa marche progressive, sans que cette nouvelle tentative apportât aucun soulagement à ses souffrances.

Jamais douleur ne fut plus unanime et plus profonde ; on eût dit que Paris tout entier près-

sentait un malheur, et que ce deuil, d'un grand artiste, était un deuil public.

Pendant tout le temps que dura sa maladie, jamais le public du Théâtre - Français n'eût laissé commencer le spectacle, si le régisseur n'était, auparavant, venu donner lecture du bulletin de santé de Talma, signé des médecins. Ces bulletins variaient rarement, et laissaient généralement peu d'espoir; quelquesuns, cependant, semblaient vouloir être plus rassurants ; la veille de sa mort, entre autres, il signalait un mieux sensible. Calait, hélas ! la dernière lueur que laisse, derrière elle, notre âme en nous quittant.

Le lendemain, à midi, il rendait le dernier soupir, dans son hôtel de la rue de la Tour-des- Dames.

Vingt-quatre heures après ses funérailles, qui eurent lieu au Père-Lachaise, la Comédie- Française se réunit en assemblée générale, et vota, à Vunanimité, l'érection d'un monument à la mémoire de Talma.

Le procès-verbal qui fut rédigé dans cette séance est peu connu.

Il me paraît touchant de le rappeler ici.

« L'assemblée générale de la Comédiece Française, légalement convoquée, et réunie « sous la présidence de Monsieur le commisce saire du Roy, baron Taylor;

ce Considérant que c'est à la Comédie-France çaise, surtout, qu'il appartient de témoigner, ce par une preuve éclatante, le regret profond ce que la mort de Monsieur Talma cause générace lement, et la haute admiration que ses talents ce ont inspirée à toutes les classes de citoyens, ce informée qu'une souscription destinée à érie< ger un monument à Monsieur Talma, a été ce ouverte, vendredi 20, par Messieurs les réc( dacteurs de la Pandore^ mais n'oubliant ce point que, dès le jeudi 19, jour à jamais fuce neste pour la Comédie-Française, par la ce mort de son illustre membre, l'assemblée ce générale avait émis, unanimement, le vœu ce qu'un monument fût élevé à la mémoire de « Monsieur Talma,

(( Arrête, à Tunanimité :

« 1° La Comédie - Française souscrit pour « une somme de douze mille francs au monu- « ment qui sera élevé à la mémoire de Mon- « sieur Talma;

« 2° La Comédie-Française prie Monsieur le « commissaire du roi, baron Taylor, de vou- « loir bien se charger de tous les détails finan- « ciers de cette affaire, tant dans Tintérieur de « Fadministration qu'au dehors, et régulariser « le mode de payement auprès de la commis- « sion formée pour faire exécuter le monu- « ment;

« 3° Une députation, nommée dans le sein « de la Comédie, composée de MM. Baptiste et <( Lafon, se réunira, sous la présidence de « Monsieur le commissaire royal, pour transmettre à Messieurs les rédacteurs de la Pandore le vœu de la Comédie, et s'entendre avec eux de manière à ce que la société ait lïnitiative qui lui convient dans l'érection d'un monument à la gloire de l'homme célèbre qu'elle s'honore d'avoir possédé pence dant quarante ans ;

« 4** Le discours prononcé par Monsieur Lace fon, aux obsèques funèbres de Monsieur « Talma, sera imprimé aux frais de la Corné- « die, au nombre de cinq cents exemplaires « in-octavo.

« Paris, 22 octobre 1826.

« Demousseau, Monrose, Saint- « AuLAiRE , BouRGoiN , Rose (( Dupuis, Paradole, Dupont, « DucHESNOis, Emile Leverd, « M"" Thousez, Menjaud. »

La Comédie-Française prouva dans cette circonstance qu'elle savait du moins honorer ses morts.

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