‹ Souvenirs de Frédérick LemaîtreChapitre 8 sur 33 · TRENTE ANS, OU LA VIE D'UN JOUEUR · texte numérisé non relu

TRENTE ANS, OU LA VIE D'UN JOUEUR

Le traité qui mp liait depuis quatre ans avec l'Ambigu étant expiré, je passai à la Porte- Saint-Martin où Victor Ducange venait de faire recevoir, par le baron de Mongenet, alors directeur, Trente ans ou la Vie d'un Joueur,

Ce drame, dont l'idée première appartenait à deux jeunes gens, Goubaux et Beudin, qui s'abritaient sous le pseudonyme, plus connu au théâtre, de Dinaux, après avoir été remanié et refait par Victor Ducange , était devenu l'œuvre la plus puissante qui eût encore été représentée au boulevard ; à tel point que les deux jeunes auteurs, convoqués à venir assister aux dernières répétitions seulement, eurent peine à reconnaître leur pièce, et offrirent de se retirer.

Victor Ducange, l'honneur et la loyauté personnifiés, s'y refusa, leur assurant qu'ils avaient largement fait leur part en lui apportant l'intrigue la plus émouvante qui lui eût encore été donné de développer.

Depuis longtemps déjà, Victor Ducange songeait à nous réunir, M"® Dorval et moi, et son drame du Joueur lui paraissait bien le cadre voulu pour réaliser son rêve.

Le caractère de Georges de Germany, quoique peu sympathique au premier abord, était largement tracé. C'était bien le joueur impatient, passionné, fougueux, se dégradant peu à peu, en passant successivement de la gêne à la misère, du vice au crime, et succombant, comme Œdipe, moins à ses instincts violents qu'à la fatalité.

Ces phrases, jetées dans le courant du rôle : « Ah ! si j'avais rencontré quelqu'un !... », opposées à celle-ci : « Pour ma famille! », pou-

valent devenir, pour le comédien, l'occasion d'autant d'effets.

Dorval, qui , depuis sa création des Deux Forçats^ où elle s'était révélée, n'avait fait que monter toujours, fut admirable dans son personnage d'Amélie.

C'était la première fois que nous nous trouvions en présence, et je fus vivement impressionné par cette nature à la fois ardente et timide, par cet accent pénétrant et inspiré, par ces larmes qui débordaient réellement du cœur. Malgré moi je me sentais ému lorsque je la voyais à mes pieds, me prendre la main, et me dire, avec de véritables sanglots dans la voix :

« Georges , c'est ton bonheur et ma vie que je te demande à genoux ! »

C'était beau, c'était vrai, c'était déchirant.

Ce qui faisait de Dorval la comédienne par excellence, c'est que soit qu'elle eût à sourire ou à pleurer, soit qu'elle dût implorer ou menacer, elle était toujours femme.

La première représentation, qui eut lieu le 19 juin 1827, avait pris toutes les proportions d'un événement.

Non seulement Victor Ducange était alors le dramaturge en vogue et sans rival au boulevard, mais encore son caractère bienveillant et affable lui avait fait autant d'amis que de spectateurs.

Dorval avait ses admirateurs, comme je pouvais avoir mes partisans, impatients de me voir me dresser sur ce nouveau terrain.

Le succès fut unanime, immense, et auteurs et artistes purent amplement glaner dans cette riche moisson de bravos prodigués par un public affolé d'enthousiasme.

Dès ce moment, les auteurs ne voyant plus de succès possible sans Dorval et sans moi , ne firent plus de pièces que pour nous.

De là, la Fiancée de Lammermoor, le Chasseur

noir y RochesteVy F Écrivain pubKcy Sept heures, Faust, mauvaise traduction de Gœthe, dans laquelle le rôle de Méphistophélès, qui m'était échu, était d'une nullité tellement désespérante, que je ne trouvai rien de mieux, pour arriver à lui donner un peu d'importance, que d'y introduire une sorte de valse infernale que je composai en compagnie de Coralie, et du diable en personne, je crois... et à laquelle, la pièce d'Antony Béraud une fois morte, je rendis plus tard une seconde vie, en l'introduisant, comme intermède, dans l'Auberge des Adrets.

Cette avalanche de créations nous porta, Dorval et moi, d'année en année, jusqu'en 1830, tant à la Porte-Saint-Martin qu'au théâtre de l'Ambigu, reconstruit après l'incendie du boulevard du Temple, sur l'emplacement qu'il occupe aujourd'hui, et où, me trouvant alors directeur de la scène, je fis engager Dorval pour y créer ensemble Péblo ou le Jardinier de Valence^ mélodrame en trois actes de Saint- Amand et Jules Dulong, tiré d'une des plus jolies nouvelles de Charles Nodier, et dont le

succès ne fut interrompu que par la révolution de Juillet qui amena la faillite.

C'est là le lot le plus clair des révolutions ; avant de savoir qui elles enrichiront, elles commencent par ruiner tout le monde.

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