I.BS SSHSATI0N8 PE lOSQUlN
— Bolbeia! B'^ria M, T... , cest le pta daagerenK de tous ceux qoe j'appelais dies magicî^is. Sa^n»^oaB ce qoî est résuité de $es rapporte entre lui et le roi d'àngletenre après raebèviNiiait du portrait?
^ G€«( détails toat intimes ne se trouvent nulle pi^t.
*^ Je les oonnais, s'écria M. T....
— ^ Comment?
^Unequestûm ^om. Vous éles-Toœifatt peiudresouvent?
-^ Une seule fois.
*- Quelle impression en avez^Tous reçue?
--~ Je ne sais.
^ Rappelez-^vottS, cela m'intéresse beaucoup.
— Un ennui profond, si je me souviens bien, une inquiétude nerveuse, une fotigue génénde, un affaiss^nent sur le fauteuil où j'étais assis.
— Détails purement matériels, reprit M. T.... Qu'^rou« Tiez*voiis au moral ?
^ Rie». Toutes mes idées s'accordaient k plaindre mes m^ubres d'être ainsi empris<Minés.
— Peut-être auriez-vous ressenti d'antres imprœsious si vous aviez été exposé de nouveau aux regards plongeants d'un grand peintre... Je peux vous dire ce qui m'est arrivé : je suis un témoin vivant et infortuné de l'action trop souvent réitérée des pinceaux, qui ont exercé sur ma vie une si fatale influence. Regardez-moi attentivement, monsieur,.^ dites si je suis anjoard'hui le même homme qui se foisatt peindre déclarant son amour à une danseuse.
M> T..» était allé se placer à côté du portrait dont il pariait.
Plus jeune alors, n'cst41 pas vrai? plus m, les yeui:
70 LES SIXSâTlOXS DE JO^CIN.
brilbuits ; je crois à la passion, la iMune m'attire... Le système nenreux est ai équOilNre parfiût; je jouis de la vie, je me mreille en diantanl, des mes dorés ont traversé mon scMnmdl... Je ne voyais que cette femme dans Tonivers entier; je me serais fiiH pandre à ses gsùùajL, car je révais d y passer ma vie tout entière... Un joor, je fias trahi odieusement : cette femme me trompait avec son anffisor,' la basse créature l Elle eût pris nn amant dans la société des jeunes gens qui m entouraient, j'aurais souffert crueU^n^it, mais choisir un coiffeur ! Je la quittai le jour même, et je pris le parti de Toubli^ en voyageant. Ne croyez pas, monsieur, que je vais vous fatiguer de mon amour ; il est bien passé , et je range les souffrances ainooreuses avec les dissensions de famille. Ce n'est pas là que gtt m<m mal.
M. T. . . passa dans la seconde salle, et d'un regard m'engagea k la suivre.
— Ici commencent les premiers symptômes , s*écria-t-il en regardant avec une certaine angoisse les portraits qui entouraient la chambre. Vous ne me comprenez pas , et je vous parais singulier, avouez*le. . .
Je fis un signe négatif. .
— Que m'importe? reprit M. T... ; vous êtes étranger, vous partez bientôt , et j'espère qu'après m'avoir écouté vous aurez la loyauté de ne rien révéler de ma maladie à personne de la ville.
— Je vous jure, monsieur. . . - -
— Pourquoi un serment ? J'ai confiance en vous. De ma nature je n'ai jamais été un homme joyeux ; tout enfant j'étais porté à analyser mes pensées. Cette disposition d'esprit ne fit que s'accroître avec l'âge. Si je suis malade au-
jourd'hai , tous poavez être certain d'entendre un malade intéressant , car toat ce que j'ai pensé jour par jour depuis que je suis dévoré par la peinture est inscrit là (il se toucha le front } comme si j'avais tenu un registre exact de mes sensations. Le premier peintre que je rencontrai sur ma route, celui de la danseuse, me livra ce tableau tel que je le lui avais commandé afin de conserver un souvenir de ma folle vie de jeunesse. D'abord ce portrait me plut; j'en récréai ma vue pendant une quinzaine de jours ; à la fin du mois il me fatiguait sans que j'en connusse la raison. Mon intelligence ne s'était pas encore réveillée au contact des belles oeuvres ; j'étais un ignorant , incapable de définir la différence du beau et du médiocre ; mais mon instinct se révoltait contre cette peinture creuse et facile qui ne se sauvait par aucun détail. Comme ce portrait ne me plaisait pas, j'allai frapper à la porte d'un autre peintre, puis d'un troisième , et ainsi jusqu'à dix , les dix que vous avez vus dans la première salle. Mon goût s'épurait lentement ; mais chaque peintre nouveau me donnait la clef de la pauvreté des portraits précédents , en prenant à plaisir d'en faire ressortir toute la médiocrité. Ces gens-là passent une bonne partie de leur temps à se dénigrer, et ils n'ont pas toujours tort. Leurs critiques envieuses m'ont beaucoup appris. Comme les noms des grands maîtres revenaient souvent dans leur conversation, je finis par apprendre qu'il existait des Titien, des Rubens , dés Van-Dyck ,. des Vélasquez et des ^olbein. J'allai souvent au Louvre en compagnie des peintres qui feisaient mon portrait , et j'y commençai une solide éducation , d'ob vint mon mépris pour l'art appris à l'atelier, car jusqu'alors je n'avais eu affaire qu'à d'bonuête^
73 LIS MKSATlonS Dl loscntff.
Biédiocrilèi qtî éuîest incapables de ronpre les lUiirêSde renMsgiieiBeBi et se Ihmieitt à la peimnre j% ne flaîg tf op pourquoi. Telle est ma première plntse uiforme, mooûimkt et saBs doolenr. Les peiatres que j'avate employés jusqu'alors ne souffraient pas, mais aussi ne me faisaient pas souffrir. Je regrette maintenant d'aToir grarî lentement Tédielle de Tart, car j'ai été soumis auï mêmes pertuilKitions qui attendent Thomme dont la force et l'intelligence sont occupées à creuser les pénibles sentiers du beau.
— Je TOUS comprends maintenant , monsieur, m'écriai* je. Sans pratiquer Tétat matériellement , tous avez épousé trop vivement les inquiétudes des pauvres gens qui courent après la réputation.
— Vous saisissez seulement un des cAtés delà question, dit M. T... Oui , plus tard je me suis marié avec les peintres, et ce mariage n'a pas donné les résultats tranquilles que j'en espérais ; mais d'autres tiraillements plus graves m'attendaient. Voilà le premier portrait qui a tnii naître en moi des sensations étranges.
M . T. . . me montrait le cadre où il était représenté en Albanais , avec les mille accidents diercbés par un artiste qui s'est trop complu à croire au hasard de sa palette , aux entassements de couleurs les unes sur les autres , aux caprices de la pierre-ponce. — J'ai posé peut-être treize mois pour ce portrait, dit M. T. . . ; l'artiste n'était jamais satisfait ; il attendait des miracles de la siecation des couleurs. Quaitd la terre est privée longtemps d'eau , elle se fend. ,C'est ce résultat que demandait le peintre , qui eût volontiers mis 4sa toile au four pour profiter des accidents produits par la chaleur. C'était un homme nèrvcut , inquiet,
méccmtent de sa palette, cherchant Timpossible , ayant assez d'intelligence pour savoir qu'il était dans une fausse Yoie; mais il y avait vingt ans qu'on admirait ses défauts, et il en tirait le meilleur parti possible. S'il avait pu revenir à la peinture sûnple, ses plus chauds admirateurs l'eussent trouvé corrompu.
— Rien n'est plus juste.
— Quand ce portrait se trouva en bonne voie , continua M. T. . . , je remarquai en moi un certain état particulier d'abattement qui ne ressemblait pas à ma mélancolie habituelle. Il y avait comme un décrochement doux , il est vrai, sans secousses, de certaines facultés ; mais je ne m'en inquiétai pas davantage , attendu que le système nerveux est exposé, lorsqu'il est délicat , à des variations aussi mobiles que celles de la température. Ce portrait futreçu, pour mon malheur, au Salon, et y c^btint un certain succès. Cependant les artistes que je connaissais me firent remarquer que je ne possédais pas mon portrait , mais celui d un Albanais , qn'il n'y avait rien de français dans les traits , que le peintre ne pouvait se débarrasser de l'Orient, et que j'avais eu tort de me confier à un homme dont la Turquie était la spécialité. Un autre ajouta que je m'étais trompé, et que j'aurais dû demander à l'artiste le portrait de mon chien ou de mon singe , attendu qu'après les Turcs il ne connaissait pas d'autres êtres. Je ne sais réellement pas quel est l'homme qui pourrait conserver quelque croyance dans la société des peintres : aussitôt qu'un de leurs confrères est en lumière, ils ajustent sur lui leurs escopettes chargées de railleries et de sarcasmes^ et personne ne sau* fait résister k ce jeu dangereux,
74 LEfi SBNSÀtlONS DE lOSQUIK.
-*- Qu'importe? c'egt ce qui aguerrit rhomme. Voudriezvous des artistes toujours adulés? Quels dieux Tainéants vous auriez alors 1 11 n'est pas mauvais de temps eu temps de secouer leur vanité.
— Mécontent de ce portrait à Talbanaise, continua M. T... , je m'adressai à un homme plus régulier, à on de ceux qui n'ont pas voulu sacrifier aux mensonges de la couleur et se maintiennent dans un contour prudent. J'avais afiaire à un artiste moins tourmenté que le précédent, car il s'appuyait sur une doctrine sévère , qui servait de point de ralliement aux gens graves en France. Mon portrait n'en alla guère plus vite : le contour dans sa rectitude exigeait dçs séances pénibles; mais, quoique ce peintre n eût pas les inquiétudes de Thomme voué à l'Orient , et que son extérieur rappelât celui d'un fonctionnaire officiel, les premiers symptômes qui m'avaient assailli jadis se renouvelèrent, et je sentis^une nouvelle déperdition au mor raL Rien ne se faisait r^narquer en apparence ; je buvais, je mangeais comme d*habitude , mais il me semblait qu'un adroit voleur s'introduisait dans mon être , et cherchait à ouvrir toutes mes facultés avec un rossignol. Il en prenait une parcelle de côté et d'autre, refermait les portes en homme discret et s'enfuyait sourdement , me laissant sous le coup d'une stupéfaction profonde. Apres trois ou quatre portraits qui ramenèrent le même phénomène sans me causer de souffrances vives, je revins dans ma petite ville, afin de me reposer et de chercher dans l'isolement si je n'avais pas été victime d'une illusion. Paris est une singulière ville , où les nerfs 4^ chacun sont trop en jen , et il suffit d'en respirer l'air pour être soumis à cette étrange in-»
L«S SCHSATIOirS 01 IDSQOIN. 7S
fluence ; mais ce fut ici que je pus comitater les i^mplAvm tmp réels de ma maladie. Viiast à Vémri dans une qutétiide per&ite en apparence , j'analysai les pertea mo< raies qne j'avais faites. Ce n'était ni la vue, ni Todarat, ni Touïe, ni le toneher, ni le goAt qui étaient affectés : je seuffrais d'une sorte de diminution du principe vital ; mais je ms gendarmai contre moi-même , et à force de volonté j'es* sayai de croire qne j'étais le jonet d^une hallncinetion. Il faut renouveler l'expérience , me dis^e , afin d'être certain que le mftl glt là, et non aillenrs. Il sera toujours temps de consulter la science. Je retournai donc à Paris , oè , pen*> dant cinq ans, j'ai vécu dans les ateliers de peintres de mmà ordre. C'étaient des gens pleins de talent , de volonté, courageux travailleurs auxquels il manquait moins que rien pour devenir des hommes de génie. Leurs portraits ne me satisâûsatent pas entièrement , ils ne paraissaient pas me comprendre ; mais , quoiqu'ils ne descendissent pas au plus profond de mon être, ils s'emparaient toujomrs d*un peu de ma personnalité. A chaque toile nouvdle je devenais plus léger à l'intérieur, plus timide, plus humble. Si vous avez chassé quelquefois , vous avez dû remarquer le singulier vol de l'oiseau dont Tail^ a été tou« ehée par un plomb perdu. Il continue à voler, il échappe au chasseur ; mais ses plumes, qui tombent en tournoyant, indiquent que, si le chasseur n'a pas été plus heureux, ts'est que l'oiseau était hors de la portée de son arme. Eh bien t il semblait que les peintres enlevaient à chaque p(^trait quelques plfimes des iailes de mon âme , qui cherchait un refuge, effrayée des tentatives meurtrières dirigées contre elle. Ife ccmip^eD^-vous, monsieur?
76 LBS 6SNSATI0NS DS JOSQUIN.
~ ParEûtemeiit.
— Vous êtes le senl h qui j*aie osé confier ces cmelleg sensations, car je ne voulais pas m'adressa à un médecin. Je crois les médecins de la famille des peintres : combien y en a-t-îl qui ne regardent que Tapp^renee ^ et qui , ne trouvant nulle trace de lésion extérieure , vous renvoient avec une consultation équivoque 1 J'aurais voulu trouver un de ces génies au regard d'aigle , qui sondent d*un coup d'a»l la profondeiur du mal , ou un de ces hommes d'diservar tion patiente quifcmt corps avec lemaladeet semblent vouloir s'inoculer ses soufirsmces , afin de mieux les constater.
— Un Hahnemann, par exemple, qui, ditH>n, se donna soixante maladies pour essayer de les guérir par rhomoeopathie qu'il venait de découvrir?
— C'est cela ; mais, n'ayant aucune confiance dans les médecins, je résolus de me guérir moi-même en renonçant k me faire peindre. J'avais de quoi meubler ces deux premières pièces ; je partis pour la province, et pendant quelques mois je trouvai une sorte de repos avec les architectes , les ouvriers qui me bâtissaient cette galerie. Vous allez juger, monsieur, combien la fatalité dépend d'un dé^ tail. Mes portraits étaient entassés les uns sur les autres au nombre de quarante ; je donnai mes ordres à l'architecte afin d'obtenir un musée convenable pour exposer ces portraits. S'étant rendu compte des dimensions, rarchitecte décida que trois salles étaient nécessaires k l'exposition de ces toiles, et je lui donnai carte blanche pour la décoration. Quand la bâtisse fut terminée , je m'aperçus que mes tableaux dansaient dans ces trois salles, c'est-à-dire qu'ils étaient beaucoup trop espacés y que Taspect était maigre,
t£S SENSATIONS DE JOSQUIN. 77
et qae , pour parer à cette maavaise disposilio& , il fallait dksolttaieat ranger ces qiiarante portraits dans deux pièces. C'est ce qui a causé mon malheur.
— • Comment?
-— Une pièce restait vide » elle semblait la mieux éclairée. Petit à petit je ,fus amené à chercher h en faire la C(mclusion de ma galerie , une réunion de chefs-d'œuvre ; mais ridée ne m'en vint que plus tard. Je crois vous avoir dit qu'un repos momentané était venu remplacer mes in* quiétudes : entouré d'ouvriers, occupé à les harceler, ton* jours sur pied, je n'avais pas le temps de me livrer à mes réflexions. Ce fut après l'achèvement des deux salies et la pose des portraits, quand, seul avec eux, je passai des journées de méditation ici, que les angoisses primitives re-- {Hrirent le dessus. Dans tous ces cadres était enfermé un peu de ma propre personnalité, dont je sentais plus vivement la diminution en moi-«mème. Je me demandai souvent si je n'étais pas le jouet d'une illusion en regardant ces toiles plates sur lesquelles sont accrochées quelques couleurs. Quand on les contemple longuement , toutes ces images qui vous paraifôent mortes s'animent. Si vous restiez seulement un mois ici , monsieur, je vous ferais assister à ce phénomène. En même temps je n'étais pas satisfait de ces ressemblances vivantes. Ce n'est pas affaire d'amour-propre, croyez-le; mais, malgré l'habileté des peintres qui ont concouru k remplir la seconde pièce de la galerie , je me sentais autre : puisqu'ils prenaient une portion de mon être , j'aurais désiré le voir reproduit tel que je le comprends. C'est ce qui m'a ramené de nouveau à Paris, où j'ai fréquenté dès lors les artistes du plus grand mérite. Je
7S LIS SKIfSATIOHS DB lOdQHIN«
pottie sur leur! exigences, leuri manies et les mille comédies qui ont présidé à ces nooYeaox portraits ; mats eiii deux ans j'y ai perdu le reste de ma vitalité. À chaque portrait il m'a semblé être la proie de vampires qui me suçiûent le sang. 11 était trop tard pour m'arrêter. Les incisions par lesquelles je m'enfuyais de moi^-méme ne pouvaient plus se cicatriser. Je coulais comme un homme au fond d'un précipice ; le physique même s'en est ressenti. Vous devez en* tendre que je n'ai pas un dixième de ma voix ; mes yeuî sont affaiblis à l'excès. Je sais que je suis une ombre ^ je flotte et je ne marche plus... Ma volonté s'est enfnie : le peu qui en restait est accroché aux épines qui couronnent le dernier portrut de ma galerie. C'est une singu-* lière existence que je mène, monsieur ; je suis moins qu'un nuage ballotté par les vents, je ne pense pas davantage, et je disparaîtrai un jour comme un de ces nuages. Adieu, monsieur, dit M. T... en se laissant tomber épuisé sur un divan.
De la main il me fit signe de le laisser seul.
Telle a été ma conversation exacte avec l'homme qui ne me préoccupera plus, maintenant que j'ai jeté sur le papier un croquis qu'il faudra imprimer un jour en brochure pour l'explication de sa singulière galerie.
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