LES MAIGRES
ǧt-çç an cabaret ou une n^aison d'amis? Je crois (^ue c'est un cabaret, car il y a sur le manteau de la cheminée autant de croix que dans un cimetière.
Le^ croix des cip^ietiè^es sont noires, celles des cabarets sont bl^nchfts, Les unes sont en bois^ Iqs a^utres sont à la craie. Sons chaque croix noire est enterré un quelqu'un tout entier, spus ch^^que croix blanche est enterré un morceau de M. Crédit.
Si Iç cimetière est désolé, le cabaret par où 2^ passé M. Crédit n'est pas moins désolé. Il fait le vide ou il ne laisse que les Maigres*
DE& rUNAMBULES. 9S
Qq^ il» Maigres s'^soieBt, leurs o» taM te bnril 4m gmkm €|ui jouent de la cliquette avec de^ niorceaux d'as*
sietles.
Daits au muy uu vieillard frai^d tout Le jour et s'aohanie à travailler le cuir : il ne s'inquiète pas si ses ]^ds passent à trav^s ses bas et s'étaleiit, plats eomme des hattoirs de blanekisseuse, sur la terre humide « Il travaille malgré te lanières, qui essayent de seirer les bas 2i,xA(!Mt du moUet. Ombre, chimère, que ee meUet éteint et impalpal)le 1 Le vieillard ne se rase plus, car il a peur de se regarder dass un miroir ; il ne se lave plus^ car il eraiftt de se voir dans l'eau de la fontaine. Il veut ignorer les c^ves que la Faim a creusées daiis sa figure ; \\ trembte de voir les ftoelles de son çou, Malgré tout» il travaille à son cuir, plein de préoccupations, en se disant que jamais son travail ne donnera à iiekaskger à ces douze affamés qui crient miaère dans la maiiSoi),
11 ne lèvo pas la tête de soii ouvrage, car eu face d# lui il verrait la ménagère qui s'allonge tous les jours. Sa figljure se tire, la peau se colle aux joues ; la riche gorge néerlandaise, qui faisait autrefois la joie di) n^énage, pend aujourd'hui morne et, desséchée, sans lait. Sans lait pour l'enfant qui, lui aussi^ devient long trop vite. Ses bras et ses jambes sout des allumettes. Il ne peut pa^ vivre en tenant de Veau!
Le petit aii^é marché, m^ais il fait pitié ; il en outrerait dix comme lui dans sa robe. Autrefois, pour s'amuser, il se faisait uu bonnet avec une petite marmite; il se croyait uu militaire a^eç un casque. Maintenant il oublie qu'il a maU gri; il veut encore jouer au soldat, se mettre la marmite sur la tète, et sonner de la trompette avec la bouche; mais il semble qu'un sorcier a grandi lamamiite. Le petit aine disparaîtrait tout entier dans la naarmite ; c'est la faim qui a grandi la marmite.^
Le vieux travailleur frappe tant qu'il peut sur son cuir
pour iM pas entendre les cinq compagnons à table, tous pâles et tous maigres, tous jaanes et tous malades, avec leurs jambes qoi flottent dans leurs bottes. Us s'assassineraient volontiers pour un plat d'huitres, ramassées le matin au bord de la mer.
Le lévrier sous la table est plus maigre que Hareigny. Trois petits chiens aflamés fuient d'impuissantes mamelles et courent sur le dos de leur mère, espérant y trouver des puces, tandis que la chienne fatiguée étend une longue langue vers des écailles d'huitres vides et inutiles.
Un Gras entre par mégarde dans la cabane.
— Ahl Seigneur, se disent les Maigres, est-il gras I est-il beaul Est-ce que réellement nous pourrions rattraper un ventre pareil? Quelle chance! les bonnes joues rouges! Ça fait plaisir à voir, ma parole...
•— Restez donc, mon gri)s, dit un Maigre qui comprend que la joie est entrée dans la maison sous les habits d'un Gras.
— Tenez, mangez avec nous, voilà du fruit, dit une Pâle engageante.
La Maigre essaye de retenir le Gras par la taille, mais elle n*y réussit guère , on ne fait pas facilement une chaîne de ses bras à un éléphant ; c'est à peine si les deux bras maigrès de la ménagère arrivent auprès des poches du Gras.
Le Gras a vu le dressoir vide, et sur une planche deux poires desséchées. Il a regardé les écailles d'huitres, il a regardé au plafond les os polis des jambons, sur lesquels se voient des morsures de dents. Les plats et les bassines sont mal entretenus; la propreté n*est pas fille de la misère.
Le Gras est épouvanté par un terrible convive, le feutre crevé, des mèches de cheveux qui passent par les trous. Ce maniaque promène un grand pochon dans une large marmite pendue à la crémaillère, sur trois mauvais morceaux de bois mal allumés. De temps en temps le fou retire de l'eau son pochon vide.
Dans un coio^ accrochée auprès de la cheminée, lamuselte est aussi maigre que Tenfaut qui tette. Les vessies sont flasques et rentrées. Qu'est-ce qui dans la compagnie a encore assez de force pour souffler dedans? Les vessies sont si propres et si nettes, que les maigres ont dû se jeter dessus et lécher la graisse sèche dans un accès de faim.
Le Gras suit avec terreur les moindres mouvements du lévrier maigre, qui pourrait bien abandonner ses coquilles d'huîtres vides. Il se sauve en criant :
« Daer magherman die port roert <s een arm ghattêHiSê, Dos loop ick nae de netie cueck en met herten hlije, » « Où maigre-os le pot mouve est un powre convive; Pour ce, ik grasse cuisine iray, tant que je vive ! »