CHAPITRE VIL
tETTRE A MA SOEVR.
ExcnnkA an Francha-GonHé. — Dcmlear d*iiiie mère.
Genève , i3 mari.
J'ai pendant quelques jours respiré Tair du pays ; j'ai voyagé en France , et j'ai trouvé que la patrie était belle à voir dans toutes les saisons et dans tous les lieux : c'est vers la Franche-Comté que se sont dirigés mes pas ; la Franche-Comté , n^gnifiqueprovince que Louis XIV conquit si rapidement, et qu'il sut, ce qui vaut mieux encore, incorporer pour toujours à son royaume.
J'éprouvais un plaisir infini en la parcourant, et pourtant c'était tout autre chose que ses nombreuses villes, que ses riches usines et ses pittoresques campagnes , qui m'attirait vers cette province dont Napoléon estimait tant les valeureux soldats : c'était l'espoir d'y voir, d'y demeurer pendant quelques instants auprès d'une femme célestement bonne ^
dont le souvenir ne quitte plus le cœur dès qu'on Ta une fois connue...
Si je l'euftsè retrouvée keuréuse cômtne je l'avais laissée naguère , je ne t'en aurais sans doute entretenue que très-brièvement; mais la vue d'une grande douleor, d^une douleur de mère, pénètre l'âme d'une profonde pitié qu'on a besoin de verser dans le cœur de ceux qu'on aime , afin de leur faire partager notre tendre intérêt pour une pauvre éprouvée ) frappée si cmMefpcteiotj si irréparablemeat dans le plus dier objet de ses espéranccs-et de ges affections.
I^ chrétien soutenant avec patience et résignation \m épreuves que la Providence lui envoie, est un spectacle digne des anges, pous disent Im Pères de l'Église... Je ne suis pas un ange , moi; il s'en faut, hélas! de toute la distance de l'air épaiô des villes à l'air pUr des montagnes... Mais la vue de cette mère, pleurant sa fille bien-aimée, sans plaintes, sans murmures, m'a ému jusqu'au fond du cœur, m'a saisi d'une profonde adnûration , en me révélant que notre ôme, si faible pour supporter la joie , est grande , suihumaine pour supporter la douleur.
Gooal
Toi^nift Bceur^ qui adoiMM flUt; bbiifû met» m elle tes plus douces joies fhtures, tes sueeès^ ton orgueil ; tpi qui n'as d'aatres.pensées que son bonheur, d'autre but que de la rendre vertueuse et bonne; toi qui chanteras après ta tâche bien wm^ plie le beau cantique de Snaéon : Nune dimittls $eivum tuum^ Domine^ iecunâum wrbum tuum in paeCj viens pleurer avec moi sur cette mère qui comme toi avait rassemble 3ur la tête de son en«> faut chérie tout ce qui rattachait le plus 4 la vie> qui l'avait conduite pas à pas dans le sentier de la vertu y qui en avait fait une femme accomplie, et qui vient de se la voir enlever tout à coup, à vingt ans, après six mois d'union avec Vhommede son choix!...
Cette mère si à plaindre , c'est madame de V***, dont je t'ai parlé il y a quelques mois, pour elkhmémeet pour l'intérêt qu'elle avait bien voulu m'ac» corder; nous la laissâmes alors, tu t'en souviens , tout occupée du mariage de sa AUe... heureuse d'avoir assuré son bonheur en le confiant à un homme qui avait plus à set yeux que de la beauté, de la fortune et des honneurs, puisqu'il avait sous un extérieur peu brillant un cœur droit et loyal ,
m SOUTENIR?
une âme sensiUe et^^vouée, un esprit supérieur et capable d'apprécier Touviage de toute sa vie.
De toutes les distincticms que M. de G*** a méritées par ses talents et sa conduite, nulle ne dut $tre plus flatteuse k son cœur que cette préférence d'une mère aussi aimante qu'éclairée, qui, ne voyant en lui que sa valeur morale et intellectuelle, le choisit au milieu de ses jeunes et riches rivaux , en lui disant : <c Tenez , je vous donne ma fille , vou» seul en âtes digne !... )>
Pour mériter une sonUahk récompense^ que da choses seraient tentées ! . . .
Car c'était un riche présent que cette jeune fille, création de vingt ans d'une mère qui jamais n'a* vait laissé écouler un jour sans jeter dans le cœur de son Adèle un germe de vertu , sans y développer un généreux penchant, sans orner son esprit, sans former son jugement.... douce et sainte tâche! la première de toutes aux yeux de Dieu qui préfk^, dans sa toute-justice, un tel trésor de vertus domestiques, de qualités intimes, au trésor des riches et des savants , et aux pompeux trophées des conquérants de la terre.
Nulle n'avait ^mieux compris que madame de
V*** cette tendre et pieuse mission de mère , qui commence au berceau pour ne finir qu'à la tombe... Nulle n'en avait mieux qu elle connu tous les de- • voirs, mesuré toutes les difficultés, savouré toutes les délices! Ses deux filles, car plus d'une^ hélas! avait été ravie & son amour... ses deux filles étaient pour elle un don de la Providence qu'elle voulait reconnaître en leur consacrant pour toujours ce que Dieu lui avait si richement accordé d'âme , d'intelKgence, de bonté , d'expérience et de talents.
AdMe et Clémence étaient, grâce à sa vigilante tendresse, deux fleurs pures, suaves, odorantes, écloses dans ce paradis de dévouement et d'amour que les mères seules savent créer,... deux fleurs qui croissaient sous ses yeux , par ses soins , pour prendre place un jour dans cette guirlande céleste que le monde même tresse et consacre en proclamant chacune de celles qui la composent fleur de bonté, fleur d'innocence et de<beauté.
Aussi, comme elles répondaient à sa tendresse , à ses espérances, ces deux chères enfants! comme dles écoutaient ses paroles ! comme elles l'adoraient !.... Avec quelle reconnaissance , quelle doci-
là SOUYGNIlie
lité elles recevaient de sa bouche U |U>umture du cœiuTi bien plus précieuse encore pour elles que le. lait qu'elle leur avait prodigué l Comme elles s'étu^ diaient, en prévenant soi désirs i à mettre ^i pi^* . tique ses exemples , ses conseils, ses leçons l#.é« £t quand le spurire de la satisfaction paraissait sur les lèvres de leur mère ; quand, pleine d'un conten** tement inefiàble , elle 1^ pressait sur son sclin $ quelle joie pure et sans mélange né{ff*ouvaientpas ces innocentes et radieuses créature» I
C'était là un bonheur qui n'avait rien de terrestre et qui| s'il eût été durable, letcr auriit fiiit oublier peut-être qu'il y a au .d^là de cotte vie d'un jour toute une autre vie d'éternité!
Mais la main toute-puissante du souverain mai* tre, qui s'appesantit clément ici-bas sin* les élus de sa clémence comme sur les réprouvés de âa eo* 1ère, fit périr Abel, l'unique joie des exilés du paradis , et laissa vivre Caïn y l'opprobre dé la terre, afin que dans aucun temps, dans aucune joui^noer l'homme, ce fils d'un Jour, ne puisse jamais oublier qu'il exi^ pour lui une autre patrie que cette vallée de Urmes.
Is p«uvr9 mèrt ûê rtçut^ béks! qpè trop tât
DE GENÈVE. lâ7
l'irréparable coup de cette main dWine!... Sa fille bieû^aimée, sa Clémence, l'objet de sa prédilec--
ûon, de son orgueil ^ lui fut enlevée à dix ans
Que ton cœur, ô ma sœur, ton cœur de mère te dise ce que c'est qu'une telle douleur, que les hommes, que le père le meilleur ne pourrait ni concevoir, ni exprimer!....* Pen§e à ta fille et juge de ce qui se passa dans cette âme qui , comme la tienne, n'avait qu'une pensée, qu'une seule..., l'existence heureuse de ses enfants l
Longtemps elle resta comme anéantie sous l'épreuve de la Providence, longtemps ses larmes coulèrent sans résignation et sans frein ! La prière même, sa nourriture quotidienne, ne descendait plus dans son cœur, ne venait plus sur ses lèvres... Elle n'en était pas arrivée là de dire avec l'amertume d'un cœur qui se brise : Ah I mon Dieu ! mon
Dieu! pourquoi m'avez-vous ôté mon enfant?
!Non!... il lui fallut des jours, des mois entiers avant de s'avouer sa perte, avant de reverser sur la tâte d'Adèle toutes les affections, tous leâ angéliques soins qu'elle partageait entre ses deux filles. -
Enfin le amtimstit d'amour pour celle qui Itd
lâS âOUVENIRS
restait parb à $a belle âme, et, sans tarir ses larmes, lui donna la force de continuer sa tâche ma^ternelle- L'éducation d'Adèle devint ssl seule étude , le refuge de sa douleur^
Elle voulut que ce qu'elle avait de mioins que sa sœur en dispositions, en esprit, en talents, fût compensé par des qualités plus solides, par im jugement plus sain, par une égalité d'humeur plus inaltérable, par une bonté plus constante, par une sensibilité plus retenue. Elle s'appliqua surtout à lui donner la conscience de ses devoirs, tant religieux que moraux; conscience qui ne peut s'obtenir qu'en faisant bien connaître aux enfants quelle est la nature des obligations qu'on leur impose. Rien dans la tête, comme dans le cœur de la jeune fille , ne restait sans explicaticm et sans preuves ; ce quelle faisait, elle en connaissait la cause, elle en comprenait la raison.
La leçon bien sue , de même que la bonne œuvre, procédait pour elle d'une loi unique, celle de la charité et de la justice; et elle croyait obéir à Dieu et suivre les besoins de son cœur, en contentant sa mère par quelque preuve de son aptitude et deson zèle, cQoune en priant çt en allant avec elle porter
des consolations et de% secours aux indigents. Lé devoir ainsi comprië était devenu pour sa belle àme , non plus une obligation , mais une condition d'existence, sans laquelle il ne pouvait y avoir pour elle ni paix de conscience, ni bonheur !
A quinze ans , elle était Tamie de sa mère dont les pensées étaient les siennes, dont l'esprit juste et d'analyse trouvait chaque jour dans cette enfant si chère des preuves de raison et de jugement que l'expérience seule fait acquérir; à dix'rhuit ans, elle ^'entretenait avec cette mère bien-aimée du mari qu'elle prendrait un jour, des qualités qu'elle désirait trouver en lui , et des saintes obligations que le mariage impose!... A dix-neuf ans ^ la mère et la fille, un soir, en versant conjme chaque jour leur âme dans leur âme, se dirent : Nous l'avons trouvé... remercions Dieu!.... et elles restèrent longtemps à genoux , longtemps dans les bras Fune de l'autre, tant leur joie était douce et profonde de n'avoir eu sur ce sujet décisif qu'une même pensée, coname dans tous les autres moments de leur vie.
Ge choix spontané d'un homme déjà mûr, par une fille de vingt ans, aimable, riche, belle, était aux yeux de madame de V***la sanction la plus irrécusa- II. 9
ble, la plus sacrée, la plusconsolaiite, d'une éducation qui n^sippartenait qu à elle. C'était un gage de sagessiç et de félicité pour les jours à venir, une preuve que Dieu av^it béni ses ixiaternels travaux...
Ah ! que son cœur était fier du bon sens, du tact de son Adèle... car, ne le dissimulons pas, il en fallait beaucoup pour, aller deviner Thonime sensible et bon, rhonune de famille, ThcMiime de cœur^ sous les traits quelque peu austères de M# de G***. Clombien de jeunes filles auraient à tout jamais détourné de lui leurs yeux ef&rouchés ! combien peu auraient été conduites comme dUe, pai* la douceur, de sa voix, par la droiture de ses principes , par Faimable originalité de sa conversation, à oublier T^rce pour ne plus apprécier que le fruit qu elle renfermait ! Que de garanties pour Ta venir n offrait pas une pareille union !...
La prudentemère ne permit pas que le mariage se fit trop vite ; elle voulut la sanction du temps et de Vexamen, bien certaine que de Testime pour un homme de mérite, sa fille passerait successivement à rattachement , k la tendresse , au véritable amour.
Toutes ses prévisions réalisées, elle mit le der-
nier fiôeau k mn ouvrage en ccmdui^at eUe^^nâme à IVutel l'Ame de son âme , scm cpuvre de pré-dûection , sa fille $ur laquelle dlle versait ^ la fois des lannesdaJDia et de regret! «.t Tn rendras eeslajw myes-là ^^ JQur» ma sœur, l<»rsqu*en conHanit dov^nt Dieu la JG^icité de ta JiQui^e à Thi^mmequ'eUe aur» choii^y tu gApairas dan3 ton cœur , de ce que l'heure de son bonheur detraétre aussi celle de votre séparation,.. Mais puisse Dieu prendre ta vie plptôt qufs de te condamner à répandre lea larmes qui couhiidnt, six mois après, dei^ yeux de la plu9 dévouée dea mères!
Six moi3 après !... qu'estn^e donc que le bour heur! ... six mois tàpvès la jeune femme , l'heureuse Adèle , qui poitait déjà dans son sein le fruit de la plus chère umon, expirait dans les hras de celle qui l)ii avidt donné le jour!... Une imprudence, \m breuvage trop frais l'avait tuée ! ,..• tuée à vingt ans^ en quelques heures, sana que les soins, sana qijie 1^ déchirants re^ts de sa malheureuse mèire pussent la rappeler à W vie!.^
Marie au pied de la croix , perdue dans i'pgonie de son fils, Marie percée de s^t glaives, Maria la n^ des dbukurs, Mater doiorosa^ peut m^
répondre, dans ma pensée , à la donlenr, au désespoir de la mère d'Adèle ! C'est par sa divine image t[ae j'élevais mon àme à la hauteur de cette peine qui surpasse toutes les peines, de cette peine profonde,' ineffeçable , sublime, que Dieu a mise seu* len(ient dans le cœur de la fenune, pour prouver qu'elle est le dernier anneau de sa terrestre création, Tanneau le plus proche des anges.
Quelle bouche aurait pu feire entendre des parôles de consolation et de résignation à celle qui avait tout perdu !,./0n la laissa, et ce fut charité que de le faire, on la laissa dans sa douleur, qui, confondant les époques et les noms , Élisait mourir dans le même jour, renfermait dans le même tombeau, dans les mêmes r^ets, Tenfant pleurée d<^uis dix ans, sa Clémence, et la jeune femme que l'impitoyable mort venait de lui enlever!
Dire ce qui se passa dans ce pauvre cœur si brisé, si saignant, ne l'attends pas de moi, ma sœpr; il n'y a que Dieu et une mère qui puissent mesurer ce qu'il y a d'agonie dans la perte d'un enfant !..; Ce qu'elle souffirit, elle seule le sait! Ce qui la conserva sur cette terre; c'est Dieu, c'est la religion, c'est la voix de ses fils qui lui deman-
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daient à genoux de se oonserver ^ur eux!...
Elle vivra , mais la vie ne sera plus pour elle iju'une source <le larmes et de regrets, qu'un lieu* d'exil où elle n existera plus que de souvenirs,.. . Vous la verrez agir, vous la verrez parler, vous soigner, vous sourire; mais croyez^le, vous tous qui Fentourez, il n'est qu une douleur qui ne se cicatrise pas , qui ne peut se résigner, parce qu'elle tient au cœur connue une religion, et cette douleur c'est la sienne !
Cest ce que je pensais , moi qu'elle avait bjen voulu admettre auprès d^elle, alors que baisant respectueusement sa main amaigrie, je la baignais de mes larmes*.. Mais dis-moi, ma sœur, je vaux donc quelque chose, puisque cette femme si malheureuse que je révère , m'a permis de lui parler de sa fille, de la pleurer avec elle, de participer à cette douleur sacrée qui ne s'épanche que dans les cœurs qui savent la comprendre?
Elle fixa sur moi des regards de tristesse lorsque j'entrai dans son appartement , et me tendant sa^
main, elle se mit à pleurer c'est que la dernière
fois que je l'avais vue, l'infortunée! elle ne m'avait parlé que de ses espérances, de son bonheur.
eltqu'elte n'avait plua à m'entretenirciéBCKrmais que de 6otx irréparable malheur!....
La main qu^eîle m'avait tendue, les pleurs qu'elle versait en disaient plus que toutes les plaintes!...
— Ohl pauvre mère! votre fille votre
fille ! ... furent les seules paroles que je pus prononcer pendant les premiers moments de tiotre douloureuse entrevue.... Alors ses larmes, qui coulaient silencieusement, firent place aux sanglots.... Son cœur s'épancha devant moi comme si j'eusse été Tun des siens.
— «Oh! vous savez ce que j'ai perdu, me dit^Ue avec un accent si déchirant, mais en même temps si doux, que la reconnaissance, je le sentais, se mêlait à sa douleur!... Vous venez pleurer avec moi ma fille bien-aimée, mon Adèle 1...
Elle s'arrêta comme brisée par l'impression que produisit sur elle ce nom qu'elle ne prononçait plus....— Dieu me l'a enlevé^, reprit-elîe;'il a rappelé ce pauvre ange à lui!...
£t elle n'ajouta pas, l'infortunée, çue le nom du. Seigneur soit béniU.. parce que ces admirables paroles de Job, si résigné aux décrets du Tout-
PuisMiit y ne sauraient jamais sortûrdu oœur d'une mère.,. Dieu ne le voudrait pas !
. Je pleurais....
'-^ Tenez, me ditp^Ue en se levant lentement, et en ouvrant la porte d^un cabinet faiblement écfeiré paa: une étroite fenêtre... tenez, voilà ce qui me reste d'elle.
Je m'avançai douc^fnent alors, avec autant de respect et d'émotion que si j'eusse dû pénétrer dans
le sanctuaire le plus révéré De la porte, que je
n'osai franchir, j'aperçus sur une tabla Jime petite cassette surmontée d^une couronne d'oranger nuptiale; un portrait était suspendu au-dessus; des livres, des cahiers, des albums, des dessins, des ouvrages k l'aiguille et en tapisserie, remplissaient de deuil ce cabinet où il n'y avait qu'une chaise.
— C'est ici , me dit la malheureuse mère avec un inexprimable accent de douleur, où seule avec elle, je viens reprendre ded forces pour supporter la viel Sa belle chevelure est là , ajouta-t-elle en"
me montrant du doigt la cassette, sa couronne
ah! mon Dieu!... ses cahiers, où son àme pure * et candide déposait ses pensées... ses dessins: le dernier qu'elle a fait était le lieu qu'elle devait ha-*
Hter... son portrait..: et ces fleurs desséchées, qui déjà ont fleuri sur sa tcmibe !
Cette énumération funeste des trésors de son affliction était déchirante ! j'aurais voulu rinteirompre; mais il est des moments d'exaltation doulou^ reuse où le cœur ulcéré a besoin de faire saigner ses blAsures!...
— Parla, reprit-elle d'une voix pleine de larmes, en m'indiquant Tétroite fenêtre sans oser y porter les yeux; par là, par cette rue est passé son cercueil... ^
Elle n'acheva pas, la malheureuse fenune , ses forces étaieiit épuisées.... Je le vis, et sans prononcer un mot, sans lui dire adieu, je pris sa main que je serrai sur mon cœur, je scurtis pénétré de tristesse, pleurant amèrement sur la destinée de cette angélique femme, dont le corps restera peutêtre longtemps encore sur la terre, mais dont l'àme vivra dans les cieux !
* En me lisant, tes pleurs auront coulé, ma sœur.... tu auras gémi sur cette fille infortunée, •sur sa mère bien plus à plaindre encore ! Tu auras senti dans ton âme un profond désir de la connaître, de verser conune moi d'abondantes larmes
avec elle !... comme moi, qui n'oublierai jamais la touchante preuve de confiance etd'estime quelle voulut bien m'accorder en nVadmettant dans la sainte intimité de ses afflictions.
Ce serait, hélas! s'en montrer bien indigne, que de ne pas justifier son estime en devenant meilleur, en s'élevant u cette perfection morale qu'eitige une amitié aussi pure, aussi pieuse que la sienne!
•Tétais en quittant la ville de si plein d^ la
pensée de madame de V*** ; sa tristesse, son malheur, avaient tellement touché mon cœur, que j'eus un mouvement de joie en voyant monter dans la voiture qui devait me conduire à Genève , un ecclésiastique à figure douce et modeste; c'était le curé d'un des villages du Jura.
Je fus bon, attentif pour ce digne prêtre ; je lui parlai avec confiance, avec respect; et lui, m'&outant avec indulgence , jugea sans doute que mon âme était accessible à de sages paroles, à de pieuses inspirations, et m'engagea à venir passer quelques jours dans son presbytère. Cela m'étant impossible maintenant, il n'en insista pas moins pour cet été ; puis il me dit en nous séparant : ,
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198 SOUYENIBS DB UNÈYE.
^-r Je coi3a|)te sut* vous«.«.
: Ma main serra la sienne, et je le lui promis avec effusion.
Tu vois , ma sœur, que les voyages sont parfois bons à quelque chose. «. toi quldemandes si instamment à Dieu la conversion de ton pauvre frère , qui sait si tes prières^.... Mais cette lettre n'aurait pas de terme y si je donnais un libre cours à mes pensées !... Que Dieu te conserve ta fille !